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© Remo Naegeli

Roger Köppel: «Je ne suis pas un Zurichois méprisant»

Publié mardi 5 février 2019 à 08:31
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Publié mardi 5 février 2019 à 08:31 
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Désigné comme fils spirituel et successeur de Christoph Blocher, le conseiller national UDC, qui visera un siège aux Etats cet automne, réfute l’image d’homme prétentieux et dédaigneux qui lui colle aux basques.
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- En Suisse romande, on connaît le conseiller national UDC, le patron de presse, le polémiste, mais très peu l’homme. Qui êtes-vous, Roger Köppel?
J’ai 53 ans. Je suis originaire de Küsnacht, dans le canton de Zurich, mais j’ai grandi à Kloten, aux côtés d’un de mes deux demi-frères, plus âgé que moi. J’ai également deux demi-sœurs aînées. Je suis marié à une femme d’origine sud-vietnamienne. Nous avons trois enfants: deux garçons de 9 et 7 ans et une fille de 4 ans.

- Vous avez connu une enfance tourmentée. Vos parents étaient divorcés et votre mère s’est suicidée alors que vous n’aviez que 13 ans…
Oui. Et mon père est décédé cinq ans plus tard. C’est comme ça, c’est la vie. A la naissance, la chance que le destin se mêle de votre parcours est grande. Ça n’a pas toujours été facile. J’étais très proche de ma mère, dépressive, que j’ai soutenue comme on peut le faire à cet âge. Mais je ne suis pas mélancolique. Globalement, j’ai vécu une enfance et une jeunesse plutôt heureuses, au sein d’une famille recomposée que les épreuves ont liée.

- Dans une biographie, vous dites: «Dans ma situation, c’était démissionner ou combattre.»
C’est ce que vous vous dites a posteriori, à la lumière de votre chemin de vie. Mais à cet âge-là, vous n’avez pas cette réflexion, ce choix rationnel. Vous êtes emporté par le courant de la vie. Mon grand-père, qui avait vécu la Seconde Guerre mondiale en direct, nous en contait les horreurs. Cela m’a aidé à relativiser mes propres malheurs. Malgré l’adversité, j’ai toujours eu conscience que la vie était un cadeau, quelque chose de positif, qu’à chaque problème il y a une solution. Adolescent, mes professeurs relevaient ma joie de vivre. Cette philosophie m’a toujours guidé. Elle démontre que désespérer n’est pas une fatalité, qu’on peut s’en sortir même si le destin n’est pas favorable.

- Tiens, nous n’aurions pas mis la joie de vivre comme caractéristique de votre personnalité. A Berne et dans l’opinion, on vous perçoit plutôt comme quelqu’un de très froid, de hautain, limite arrogant, avec votre sourire un peu narquois…
C’est peut-être mon visage émacié et mes lunettes qui suggèrent cette impression. Je ne le suis pas. J’ai beaucoup de respect pour mes collègues, pour les gens. Mais je suis quelqu’un de très curieux, qui vit sans cesse dans la réflexion. J’aime aller au fond des choses, dépasser tout ce qui est superficiel. Comme éditeur, dans mon métier de journaliste et en politique, j’aime m’attaquer aux problèmes que l’on ne comprend pas d’un coup d’œil. J’ai été élu pour cela. Pas pour partager des apéros et pour faire ami-ami avec des collègues dont je ne partage ni les visions ni la manière d’appréhender notre fonction. Ce serait hypocrite de ma part.

- Ce qui frappe, c’est le décalage entre ce que vous avez vécu et vos convictions. Votre chemin de rebelle, de gauchiste ouvert sur le monde, semblait tout tracé et vous voilà nationaliste, recroquevillé sur ce pays et ses idées parfois étroites…
Jeune, à l’université, j’ai vécu dans le milieu que vous décrivez, avec des profs sortis de Mai 68. J’avais les cheveux longs et une vraie conscience écologique. De plus, bien que la politique n’ait jamais été un thème à la maison, les idées penchaient plutôt à gauche dans la famille. Mais je n’ai jamais adhéré à ce courant, à cette période de l’existence où, porté par le collectif et bien au chaud dans un pays nanti, on se sent dans la peau d’un révolutionnaire qui va sauver le monde. Pour tout dire, dans quelque domaine que ce soit, le sport, la culture, le cinéma, trois de mes passions, je n’ai jamais été à l’aise avec le mainstream et encore moins avec le côté moralisateur qu’il génère.

- Qui ou quel événement a provoqué le déclic, finalement?
Cela s’est produit à la fin des années 1990, lorsqu’on m’a confié les commandes du magazine du Tages-Anzeiger. Pris entre le côté entrepreneur de ma fonction et la scène fermée des journalistes, j’ai commencé à réfléchir au modèle suisse, à ce qui faisait son succès. A me demander pourquoi les meilleurs horlogers français avaient quitté leur pays pour venir exprimer leur talent et assouvir leurs ambitions à Genève, pourquoi la famille Ringier avait quitté l’Allemagne pour bâtir sa vie et son entreprise à Zurich, pourquoi la Suisse a été protégée des catastrophes des grandes guerres, pourquoi les Vaudois, pourtant colonisés plus d’un siècle par les Bernois, ont tenu à rester avec eux après s’en être libérés, pourquoi les Tessinois n’ont pas rallié l’Italie qui leur tendait les bras, pourquoi les Romands fêtent le 1er Août, une commémoration éminemment alémanique, etc. Je me disais: «Qu’est-ce que possède notre pays que les autres n’ont pas pour avoir un tel pouvoir d’attraction?» J’ai beaucoup lu, beaucoup cherché, beaucoup échangé autour de cette question qui n’en était pas une pour les gens de ma génération, laquelle prenait notre prospérité et nos libertés pour quelque chose de normal et d’acquis.

- Et vous avez trouvé la réponse?
Bien sûr. Et elle est très simple. De tout temps, la Suisse a été gouvernée par des Suisses pour les Suisses. Contrairement à la majorité des pays ou à l’Union européenne, notre démocratie directe met le citoyen au centre de l’intérêt. De surcroît, notre neutralité et notre indépendance nous maintiennent à l’écart des grands blocs et de leurs influences. Du coup, et contrairement à ce que vous prétendez, c’est ce modèle qui demeure révolutionnaire et ouvert sur le monde. Je vous défie de trouver un autre pays sur la planète offrant autant de liberté et de possibilités à ses habitants.

- On comprend mieux votre admiration pour Christoph Blocher…
Elle n’est pas liée qu’aux convictions. Comme toutes mes démarches, elle est aussi le fruit d’une longue réflexion. Tout a commencé il y a une vingtaine d’années, à une époque où la grande majorité de mes confrères qualifiaient M. Blocher de diable et l’accusaient de défendre l’image de la Suisse des années 1950. Moi, je n’étais pas très fan de lui, mais je voulais comprendre le phénomène avant de porter un jugement. Savoir pour quelles raisons, malgré ce feu médiatique, une grande partie de la population le soutenait et soutenait ses idées. Pareil aujourd’hui à propos de Donald Trump, Viktor Orbán, Matteo Salvini, Silvio Berlusconi ou encore Jair Bolsonaro. Je cherche à comprendre quels sont les mécanismes qui permettent à ces personnes d’émerger et les causes qui incitent les opinions publiques à les soutenir. Peut-être que ces dernières ne veulent plus de politiciens de laboratoire, trop artificiels. Concernant M. Blocher, je lui ai demandé une interview de trente minutes. Elle a finalement duré plus de trois heures.

- On dit que, depuis ce jour, il est devenu votre père spirituel, le père que vous n’avez pas eu en réalité…
C’est de la psychologie de premier semestre d’uni, ça. Le désir du petit Roger d’avoir un père fort. Mais au fond, pourquoi pas? On ne sait jamais vraiment d’où viennent les illusions, les fantasmes et les falsifications que nous entretenons. Le fait est que, ce jour-là, Christoph Blocher m’a beaucoup impressionné par son intelligence, son charisme, sa personnalité, son analyse, sa capacité de réflexion, sa compréhension iconoclaste de la Suisse et de ses rouages. Si j’avais conclu que c’était un diable, je l’aurais dit et écrit. Mais ce ne fut pas le cas. Dès lors, je ne vois pas où est le scandale intellectuel d’affirmer que c’est un homme extraordinaire, au sens premier du terme. Jamais je ne me rallierai à une majorité, à un courant juste pour faire du politiquement correct. Comme citoyen, parlementaire et surtout journaliste, je veux être authentique, dire ce que je pense vraiment, sincèrement.

- Quand, en 2012, vous avez traité les Romands de «Grecs de la Suisse», en une de votre journal, en ajoutant tous les clichés propres à une population quasi irresponsable, c’est ce que vous pensiez?
Il ne faut pas voir d’arrogance zurichoise ou je ne sais quel autre dessein machiavélique cherchant à blesser ou à humilier quiconque derrière ce genre de démarche. Juste le désir de soulever certaines réalités que personne – ou peu de monde – ne veut voir. Quand on attaque injustement la Romandie, je suis le premier à rappeler que sans des hommes tels que le général Dufour, le général Guisan ou Henri Dunant, la Suisse ne serait pas ce qu’elle est.

- Vous semblez néanmoins bien plus fasciné par l’Allemagne que par la Suisse romande…
C’est vrai que j’ai une affection particulière pour ce pays. Sans doute parce que mon sang est à 25% allemand et parce que j’ai réalisé une partie de ma carrière en Allemagne. Mais je ne suis pas un Zurichois qui dit aux Romands ce qu’ils doivent faire ou penser. A la mort de L’Hebdo, j’ai reçu beaucoup d’appels au secours de Romandie. C’est par souci de rester fidèle à mes valeurs, au fédéralisme que je ne suis pas entré en matière. C’est de la responsabilité des entrepreneurs romands de faire vivre et progresser ce coin de pays, pas de celle des Zurichois.

- Pour vous, l’affaire Maudet est une «Genferei» de plus?
Pour moi, c’est la tragédie d’un politicien qui pense qu’il n’est rien sans son siège et sa position. Mais quand ledit politicien arrange ou, pire, cache la vérité pour son propre avantage, la confiance est brisée. Malgré cela, il a trouvé une majorité pour le soutenir au sein de sa base. Comme pour les sujets dont nous avons parlé précédemment, nos journalistes sont à Genève pour tenter d’en comprendre la raison.

- Vous êtes croyant?
C’est dangereux d’être croyant lorsque vous exercez des responsabilités politiques. Beaucoup de politiciens croyants pensent qu’ils sont des agents de Dieu, parlent d’eux-mêmes lorsqu’ils parlent de Dieu et organisent la société à travers cette illusion. Je crois en une force supérieure qui incite l’être humain à toujours aller de l’avant malgré les catastrophes, les calamités, les souffrances et les désastres qu’il subit.

- Un jour, Roger Köppel siégera au Conseil fédéral…
Ce n’est ni important ni ma priorité. Ce n’est pas le Conseil fédéral qui fait la politique de la Suisse, mais le citoyen, lequel, par ailleurs, n’aime pas être gouverné par Berne. Mais si on estime un jour que je suis l’un des hommes de la situation, pourquoi pas?


ROGER KÖPPEL EN 4 DATES

- 1995: Obtient une licence en sciences politiques.

- 2006: Est élu journaliste suisse de l’année.

- 2010: Lauréat du Prix Ludwig Erhard du journalisme économique, à Berlin, en tant que quatrième lauréat suisse.

- 2015: Avec 178'000 voix, est élu au Conseil national avec le meilleur score de l’histoire du pays, alors qu’il ne figurait qu’en 17e position sur la liste de l’UDC zurichoise.


 

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