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© Rolf Neeser

Ces Romands qui vivent comme au néolithique

Publié vendredi 13 septembre 2019 à 17:23
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Publié vendredi 13 septembre 2019 à 17:23 
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Après un bel été passé à la période néolithique, le village lacustre de Gletterens accueillait une manche du Championnat européen de tir préhistorique. Quelques-uns des meilleurs chasseurs à l’arc et à la sagaie s’étaient donné rendez-vous au bord du lac de Neuchâtel pour se mesurer en toute amitié.
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Deux jours avant la nouvelle lune, entre les Grèves d’Ostende et le Pré de Riva, les meilleurs chasseurs, dont beaucoup sont venus de loin, très loin au nord de nos régions, ont mesuré leur habileté et leur précision au tir. Entre Chevroux et Portalban, à travers la forêt qui borde le petit village lacustre, armés d’arcs ou de sagaies, ils ont traqué les cibles jalonnant les sentes des cerfs et des sangliers. Concluant ainsi un magnifique été passé à l’aube de l’humanité, le hameau néolithique de Gletterens (FR) accueillait une manche du Championnat européen de tir préhistorique.

Sans distinction d’âge, de sexe ou de nationalité, toute personne marchant librement sur la terre était admise à participer à cette compétition hors du temps. Parmi les inscrits, un lacustre biennois, Kurt Mischler, 69 ans, tapissier-décorateur à la retraite qui peut désormais consacrer l’essentiel de son temps à la passion qui l’habite depuis une trentaine d’étés.

Rolf Neeser
Passé l’entrée du village lacustre de Gletterens, l’immersion dans la préhistoire est totale.

Archéologie expérimentale

Au matin du premier jour, les concurrents se sont mesurés à l’arc, taillé le plus souvent dans un morceau d’if et tendu par une corde de chanvre ou d’ortie.

La forme et les dimensions des armes sont laissées à l’appréciation de chaque participant. Sans prétention scientifique, le règlement du concours précise simplement que les armes utilisées doivent se rapprocher des modèles préhistoriques ou ethnographiques connus. Naturellement, l’utilisation de métal, de plastique ou de n’importe quel autre matériau synthétique est proscrite. Seule exception: les colles modernes sont tolérées, mais pour coller les plumes de l’empennage ou les pointes en bois de cerf, les puristes préférant utiliser du brai de bouleau obtenu en chauffant sa belle écorce. Dans tous les cas, les techniques de fabrication mises en œuvre doivent être compatibles avec la technologie connue durant la préhistoire.

18 000 ans

Le lendemain matin, c’est l’épreuve à la sagaie, dont on augmente la portée grâce à un propulseur. Il y a 18 000 ans (selon le plus ancien modèle retrouvé), nos ancêtres l’utilisaient pour la chasse au gros gibier. D’une portée de près de 100 mètres, l’arme était très efficace dans les plaines dégagées quand les grandes migrations de rennes, de bisons et de chevaux les traversaient. A la fin du paléolithique (il y a environ 12 000 ans), tandis que fondent les glaciers et que repousse la forêt, la sagaie est remplacée par l’arc et les flèches, beaucoup plus efficaces pour chasser à travers les arbres.

Rolf Neeser
Les écoliers aussi aiment cette initiation au mode de vie de leurs ancêtres.

Les pieds solidement fichés sur le sol, le bras droit fléchi, Kurt Mischler décoche sa sagaie, qui siffle à travers les buissons. Son adresse et son habileté à fabriquer toutes sortes d’objets selon des techniques préhistoriques lui valent une réputation qui dépasse largement nos frontières. Pour mettre en valeur le célèbre Ötzi, chasseur néolithique retrouvé en 1991 dans le Val Senales, en Italie, momifié par un glacier, il a reproduit des armes, des chaussures et des outils désormais exposés au Musée d’archéologie de Bolzano.

Pur autodidacte

En 2007, il a aussi travaillé comme conseiller pour l’émission de reconstitution néolithique «Pfahlbauer von Pfyn» produite par la télévision alémanique DRS. Depuis des années, il a initié des centaines d’écoliers au mode de vie de leurs ancêtres. Totalement autodidacte, Kurt Mischler pratique ce que l’on appelle l’archéologie expérimentale.

Une science très pratique qui consiste à imaginer par l’exemple quels étaient les objets et les usages de civilisations qui ne nous ont laissé que des traces de leurs différentes activités. Imaginer par exemple quel outil nos ancêtres utilisaient pour dépecer un animal. «C’est impossible à faire avec une hache, vous ne pouvez découper de la fourrure.»

Rolf Neeser
Vêtus de peaux de renne, chaussés de fourrures de chèvre, les passionnés de préhistoire confectionnent eux-mêmes leurs vêtements et leurs armes.

Echanges et commerce

Ce jour-là, le chasseur-archéologue fait équipe avec Ursula Räss, médiatrice culturelle comme lui. «Depuis vingt ans, nous avons fabriqué plus de 24 000 couteaux en silex, dans nos ateliers du Musée Schwab, du nom d’un collectionneur et chercheur biennois passionné par les lacustres et aujourd’hui intégré dans le nouveau Musée de Bienne.»

Comme 6000 ou 8000 ans auparavant, ces rendez-vous de chasseurs sont toujours l’occasion d’échanges et de commerce de précieux matériaux. Un homme fait ainsi l’acquisition d’un morceau d’if au milieu duquel l’artisan découvrira sans doute un arc. Un autre échange des coquillages percés contre quelques perles de pierre et des aiguilles à coudre en os de cygne.

Barbe de bison et boîte en os

A midi, devant une pizza, les deux chasseurs néolithiques comparent leurs trouvailles et leurs équipements. Ainsi, c’est une véritable barbe de bison qui orne le couvre-chef de Kurt et des dents de renne qui lui descendent sur le front. Autour du cou, Ursula porte tous ses trésors dans une petite boîte en os: deux fossiles et une boulette de résine.

Après que le soleil fut au zénith, tous les concurrents se sont retrouvés à l’intérieur du village pour la désignation des vainqueurs. Kurt grogne sa déception, il n’est que deuxième au tir à la sagaie. Mais au sein de cette petite tribu de passionnés, l’ambiance est plus amicale que vraiment compétitive. Et tous les chasseurs, en partant, se promettent de se retrouver au prochain rendez-vous.

>> Infos: Le voyage dans le temps, 3 tableaux vivants pour découvrir 3 périodes préhistoriques, le samedi 21 septembre au village lacustre de Gletterens (sur réservation).
www.village-lacustre.ch

Rolf Neeser
Les techniques de fabrication mises en œuvre doivent être compatibles avec la technologie connue durant la préhistoire.

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