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Rosalía, la flamboyante étoile du Sud

La chanteuse catalane Rosalía réussit un tour de force avec «Motomami», son troisième album, une œuvre majeure, miroir de son époque et manifeste féministe, au carrefour de multiples influences musicales. Analyse d’un phénomène.

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La chanteuse Rosalía

Elle cultive son image de femme déterminée et indépendante jusqu’au bout des ongles, qu’elle porte souvent avec des extensions. A 28 ans, la chanteuse catalane Rosalía, photographiée ici fin juin 2021, fait la fierté de l’Espagne tout entière.

Daniel Sannwald / Sony Music

Elle est comme l’albe, ce vent venu d’Espagne qui balaie le Roussillon d’un souffle chaud. Volcanique. Femme enfant à la voix magnifique, personnalité enjouée et attachante, Rosalía est à 28 ans ce que l’Espagne a offert de mieux au monde sur le plan musical depuis que Camarón, figure mythique du flamenco, s’est éteint en 1992. Un étendard. Un orgueil. Sans le génial Andalou qu’elle vénère de toute son âme, Rosalía n’aurait sans doute jamais osé mélanger flamenco et électro-pop, saupoudrant le tout de reggaeton, de trap, de hip-hop et même… de boléro. Que d’audace!

Les puristes gitans, prétendus légataires universels de l’héritage flamenco outre-Pyrénées, qui stigmatisèrent Camarón à la fin des années 1970 pour avoir osé électrifier le «cante jondo» et lui insuffler du rock, accusent aujourd’hui la jeune Catalane d’«appropriation culturelle»… Ridicule procès en illégitimité. Ils feraient mieux de la remercier. Non seulement la musique appartient à tout le monde, mais grâce à elle, le flamenco a bondi dans le XXIe siècle.

Rosalía n’a pas l’arrogance des Yankees. «La notoriété, ça va, ça vient, il ne faut pas la prendre trop au sérieux», disait-elle le 24 mars sur le plateau de «Quotidien», sur TMC. Sa foi, elle la place moins en elle qu’en Dieu. Elle chante en espagnol. Pas en anglais. Choix identitaire. Sur la pochette de «Motomami», elle apparaît nue, casque de motarde vissé sur la tête, une main sur la poitrine, l’autre dissimulant son sexe crayonné, raturé. On ne la réduira pas à cela, c’est clair.

«Je suis à l’aise avec l’image de femme forte et indépendante, confie-t-elle. La femme donne la vie. Cela fait d’elle la plus grande force créative de l’univers!»

Rosalía

La pochette de «Motomami», l'album de Rosalía, Columbia (distr. Sony Music).

Sony Music

Rosalía Vila Tobella a grandi à Sant Esteve Sesrovires, dans la grande ceinture de Barcelone, entre les parkings bordés de pins et les zones industrielles, au cœur du ballet incessant des camions. Un environnement dont se nourrit sa musique. Cadette de deux filles, elle dit de Pilar, dite Pili, sa sœur aînée, qu’elle ne pourrait pas vivre sans elle. Pili, mère célibataire se faisant aussi appeler Daikyri, a façonné l’image de Rosalía, dont elle est la styliste.

Rosalía

Rosalía est une mordue de vitesse, passionnée de moto. A 8 ans, elle enfourchait déjà fièrement une minimoto de trial.

DR

Les parents, José Manuel Vila et Pilar (eh oui, encore!) Tobella, exploitent à Sant Esteve Sesrovires une fabrique de panneaux de signalisation. La mère est la première à déceler chez Rosalía un goût prononcé pour la musique. Elle l’inscrit à 4 ans à l’école de danse locale Ses Dansa, qu’elle ne quittera qu’à 15 ans.

Rosalía

Rosalía est très proche de sa sœur aînée Pili, qui est aussi sa styliste.

Instagram

Fière du parcours de son ancienne élève, la directrice, Manoli Rodríguez, raconte volontiers que «toute gamine déjà, Rosalía montait sur scène en souriant». L’année de ses 13 ans, alors qu’elle traîne avec ses potes sur un parking où les plus grands exhibent leurs voitures «tunées», coffres ouverts et autoradios à fond, elle découvre… Camarón. Révélation.

Dans «Vogue», Rosalía se souvient: «Jamais je n’avais entendu une telle voix, aussi viscérale et animale: l’expression la plus pure qui soit.» Le flamenco la contamine. Rosalía a le «duende», caractéristique intraduisible en français, mélange de groove et de feeling distinguant les interprètes de flamenco ayant le feu sacré de ceux qui chantent pour ne rien dire.

Camarón de la Isla

La passion Camarón: Rosalía était âgée de 13 ans lorsqu’elle a entendu pour la première fois le chanteur Camarón de la Isla, immense interprète qui modernisa le flamenco à la fin des années 1970. L’Andalou succomba à un cancer le 2 juillet 1992, à l’âge de 41 ans.

Quim Llenas/Cover/Getty Images

Rosalía, 13 ans, forme un groupe de danseuses baptisé Triana. Premières expériences scéniques. Après sa scolarité obligatoire, elle va étoffer son bagage musical au Taller de Músics, une institution à Barcelone, jusqu’à l’âge de 20 ans. Au programme: technique vocale, solfège, compositions, leçons de guitare électrique et de piano. José Miguel Vizcaya, dit Chiqui de La Línea, chanteur flamenco et professeur, la remarque. Elle le suivra ensuite à l’Ecole supérieure de musique de Catalogne.

«Rosalía n’est pas quelqu’un que l’on contraint, confie celui-ci. Elle a très vite su où elle voulait aller. C’est quelqu’un qui absorbe facilement, qui aime expérimenter et ne craint pas de repartir de zéro si nécessaire.»

Elle aurait pu n’être qu’une chanteuse de flamenco de plus. D’ailleurs, l’année de ses 19 ans, elle hésitera à enregistrer un album dans la tradition et se produira même sur la scène du réputé festival de Jerez. Chicuelo, guitariste de renom et lui aussi prof au Taller de Músics, saura l’en dissuader et la convaincre de suivre sa propre voie. Merci à lui.

Contrairement à l’idole Camarón, au don de chanteur inné, Rosalía, soutiennent ceux qui l’ont eue comme élève, se distinguait par «son obsession d’apprendre, son goût pour l’expérimentation et sa constance».

Rosalía

En mode flamenco à Madrid en 2016, accompagnée de Raül Refree.

Manuel Montaño/Getty Images

Trois albums ont suffi à en faire la nouvelle étoile du Sud. Il y a d’abord eu «Los Angeles», sorti en 2017 et élu album de l’année en Espagne. «El mal querer», façonné dans la foulée avec les conseils avisés d’El Guincho, artiste talentueux, la fait connaître dans le monde et lui vaut une pluie de récompenses. Rosalía change de dimension. Elle compte aujourd’hui 20,2 millions d’abonnés sur Instagram, dont Madonna, Justin Timberlake, Alicia Keys et Dieu sait qui encore... Le clip de son single «Con altura» culmine à 1,9 milliard de vues sur YouTube! Vertige.

Pedro Almodóvar l’embauche pour ouvrir son film «Dolor y gloria». Elle collabore avec Pharrell Williams, James Blake, Billie Eilish, Cardi B. On la réclame partout.

«Motomami», son troisième album, sorti le 18 mars dernier, est une réussite totale portée par les qualités vocales de Rosalía. Le rire succède aux larmes. Les grincheux se plaindront de l’usage (rare) de l’autotune, cet insupportable «correcteur vocal» permettant aujourd’hui à celles et ceux qui chantent faux de faire illusion. En réalité, Rosalía n’en a nul besoin. Elle en joue.

Son style d’adulescente un peu cintrée, c’est vrai, mais désarmante de naturel, adorant le Japon et aimant à se définir comme une «anarco-capitaliste», s’impose. Faut rigoler. Elle orne sa dentition d’un papillon ou d’une fleur sur les selfies, clame sa passion pour la moto, se pare de faux ongles fantaisie et colorés. Libre. 

Bien inspirée, Rosalía a préféré ne pas aller se perdre en Californie. En février dernier, elle a convaincu son mec, Rauw Alejandro, un chanteur, danseur et producteur portoricain, d’acheter la Masia Morera, une résidence classée datant 1905, entourée de nature, à Riera de Rajadell, en Catalogne bien sûr. Un refuge qu’elle devra abandonner cet été pour partir en tournée mondiale.

Par Blaise Calame publié le 21 mai 2022 - 07:28