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© Anoush Abrar

«A la RTS, on ne peut plus faire comme à la belle époque»

Publié mercredi 12 février 2020 à 08:41
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Publié mercredi 12 février 2020 à 08:41 
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Le directeur de la RTS doit gérer l’après «No Billag»: à la fois économiser des millions et imaginer l’avenir de la radio et de la télévision, tout en affrontant les critiques. Pascal Crittin répond sans se dérober.
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- Pascal Crittin, quand avez-vous regardé la télévision pour la dernière fois?
- Là, maintenant, en faisant cette interview. Trois télévisions sont allumées en permanence dans mon bureau, RTS 1 et RTS 2, et puis TV 5, dont la SSR est partenaire. J’ai tous les jours la télévision qui est allumée autour de moi.

- Mais sans le son…
- Oui, il faut bien qu’on puisse se parler (rires). Sinon, je regarde la télévision sur mon smartphone, sur ma tablette, beaucoup en rattrapage et par extraits d’émissions. Comme beaucoup de gens, j’ai en fait un mode de consommation très digital.

- Petit retour en arrière: quand vous étiez adolescent, quelles étaient vos émissions cultes?
- Enfant, je suis de la génération Dorothée, avec «Récré A2». Ensuite, je me rappelle les dimanches après-midi en famille devant Jacques Martin. Puis ces grands rendez-vous comme les émissions de Jacques Chancel ou «Les dossiers de l’écran». Et on regardait beaucoup la TSR aussi, je me souviens très bien de «Temps présent», j’ai le générique de Lieberman dans l’oreille. J’ai connu, je crois, tous les présentateurs et présentatrices du téléjournal… J’ai des souvenirs très présents aussi de la radio, comme les émissions de Jacques Bofford et la voix de Christian Sulser. Et aussi les émissions de Michel Dénériaz. Tout jeune, j’ai même joué dans «Fête comme chez vous»!

- Quand on est directeur de la RTS, est-on obligé de regarder tous les «Temps présent», tous les «Mise au point», tous les TJ?

Anoush Abrar
 

- Je vais vous faire un aveu: c’est impossible. Il y a deux chaînes de télévision et quatre chaînes de radio… J’essaie évidemment de suivre ce qui se passe, je suis bien informé aussi par mes collègues de la direction, je lis tous les procès-verbaux m’informant de tout ce qui arrive dans cette maison. Et puis, assez régulièrement, j’essaie d’avoir un contact avec les différentes émissions. Sinon, le matin, j’écoute La Première, de 6h à 7h30, après je zappe sur Option Musique, Espace 2 ou Couleur 3. Et je rattrape la télé le soir et le week-end. Franchement, j’essaie de faire le tour, mais évidemment pas de manière exhaustive.

- Vous essayez de garder le contact avec chacun. Un petit SMS par-ci, un autre par-là, ça fonctionne aussi comme ça?
- Oui, ça fonctionne aussi comme ça. Et il y a une chose importante, et les gens de la maison le savent: j’adore aller dans les émissions. Vraiment. Moi, je suis un artiste, je viens de la musique, j’adore la scène, et quand je vais dans un studio, je sens les mêmes vibrations. J’aime aller saluer les équipes sur le terrain, les collègues qui sont à l’écran, mais aussi celles et ceux qui sont en coulisses, derrière les caméras. La télévision, comme la radio, c’est aussi cela, au sens noble du terme: un grand cirque. C’est une constellation de métiers bien orchestrés, et j’aime beaucoup ça.

- Votre prédécesseur, Gilles Marchand, était beaucoup plus visible que vous. Le grand public vous connaît peu…
- C’est vrai, j’ai été sur le devant de la scène au moment de ma nomination et lors de la campagne «No Billag». Ensuite, je me suis fait plus discret.

- Résumons: vous êtes Valaisan, vous sortez d’une famille très catholique, mais radicale…
- C’est un peu plus complexe que cela. Mon père était radical, pas libéral, plutôt centre droit, vision humaniste, lignée Couchepin si vous voulez. Ma mère était d’une famille socialiste. Mon grand-père était un socialiste pur et dur, un vrai syndicaliste, très engagé – je me souviens que je lisais la presse syndicale quand j’étais chez eux. On disait à l’époque que le Parti socialiste de Saint-Maurice se réunissait dans une cabine téléphonique, car ils n’étaient que deux: mon grand-père et le père de Micheline Calmy-Rey, qui travaillait à la gare de Saint-Maurice, je crois! Mon grand-père était électricien à l’usine de Lavey. J’ai vécu dans cet univers radical d’un côté et très à gauche de l’autre. Avec ma grand-mère, qui était très religieuse. J’ai baigné là-dedans aussi, les chanoines au collège de Saint-Maurice. Je suis un grand mélange!

- Vous êtes croyant?
- Oui. Mais c’est mon affaire à moi.

- Votre parcours: le collège de Saint-Maurice, puis les Editions Saint-Augustin à Fribourg, puis la direction d’Espace 2. On a presque envie de dire que vous êtes un intello égaré chez les saltimbanques, non?
- (Il rigole de bon cœur.) Mais je suis un peu saltimbanque aussi! Les deux ne sont pas incompatibles: il faut à la fois du cerveau et du cœur.

- Cette alchimie vous sert aujourd’hui?
- Oui, absolument. Je dois aussi beaucoup à la musique dans mon management. Je serais un manager différent si je n’avais pas dirigé des chœurs et des orchestres, c’est quelque chose qui m’a nourri. J’ai beaucoup appris par la musique à rassembler les énergies et j’essaie de l’appliquer ici au quotidien dans mon travail actuel.

Anoush Abrar
Pascal Crittin au huitième étage de la tour de la TV à Genève, connue de tous les téléspectateurs. Le bâtiment restera le siège de la télévision romande. Mais le téléjournal, son ADN historique, migrera dans le canton de Vaud, au grand dam des…

- Les milieux culturels vous critiquent beaucoup en ce moment sur les réseaux sociaux. Pas assez d’émissions qui font la part belle aux livres, disent-ils, par exemple…
- Mais je déplore d’abord qu’il y ait de moins en moins de culture dans tous les médias. Nous, grâce à la redevance, nous avons la chance de pouvoir produire une offre culturelle très, très large, qui comprend aussi la littérature. Mais elle est large aussi, parce qu’elle existe sur tous les vecteurs. Notre ambition, c’est de sortir un peu la culture d’Espace 2. Et vous n’allez pas me faire dire que je veux tuer la culture, c’est inconcevable en tant qu’ancien directeur d’Espace 2.

- Reste que, à la belle époque, il y avait «Apostrophes» de Bernard Pivot sur France 2, «Hôtel» de Pierre-Pascal Rossi sur la TSR. Tout cela a disparu…
- Justement, on ne peut plus faire comme à la belle époque! Le monde a changé. Le public intéressé par la culture, aujourd’hui, à la rigueur, il n’a plus besoin de nous. Car il a tout à disposition sur internet. Donc nous devons proposer une offre spécifique et nous adapter à ses attentes et aux nouveaux usages. On ne peut plus faire des émissions comme du temps de Bernard Pivot, ça ne marche plus en télévision. Ce serait dommage de mettre autant de moyens pour ne pas rencontrer le public. D’une certaine manière, c’est ce qui arrive un peu à Espace 2, avec une audience de plus en plus faible. Nous voulons redonner une nouvelle vie à Espace 2 et à notre offre culturelle, aller chercher le public là où il est. Si on repositionne certains contenus culturels sur La Première, voyez l’audience qu’on peut gagner d’un coup! C’est ce qu’on a réussi avec Vertigo, par exemple. Sans parler de la télévision et du digital. Il faut avoir le courage de se jeter un peu dans le vide du nouveau monde. Je le dis aux milieux culturels: «Travaillons ensemble, arrêtons de nous chamailler!»

- Qu’est-ce qui va remplacer Alain Morisod à la RTS en termes de grande culture populaire? Le voir partir ainsi a suscité de nombreuses réactions…
- J’ai grandi avec Alain Morisod, je comprends fort bien ces réactions. Avant, le samedi soir à la télé, c’était les variétés. Et voilà, aujourd’hui, ça n’existe plus. Ce qui a remplacé ces soirées, ce sont les grands shows, du type «The Voice», avec des moyens que nous n’avons pas ici – la TV et la radio publiques françaises dépensent en un mois le budget annuel de la RTS! Alors que fait-on? Comme télévision publique, on doit essayer de rassembler le plus grand nombre de gens. Si on parle d’audience, nous n’étions plus dans les audiences attendues d’un samedi soir… Cette émission avait 21 ans, elle a écrit une très belle page de l’histoire de la TV, mais voilà il fallait savoir tourner cette page. Et maintenant, on doit réinventer de nouveaux formats de divertissement. Le public de Morisod, on le retrouve dans d’autres émissions, comme «Caravane FM», «Dîner à la ferme» ou nos jeux, par exemple. Nous tenons beaucoup à lui, croyez-moi.

- Vous misez beaucoup sur les réseaux sociaux. Certains chiffres semblent montrer que là aussi l’audience s’érode… Est-ce un souci pour vous?
- Non, nous misons sur les réseaux sociaux aussi pour distribuer en digital le contenu de nos émissions radio-TV, et pour que le public revienne par ce biais sur les plateformes de la SSR. On va d’ailleurs lancer une grande plateforme nationale, en septembre 2020, où vous pourrez retrouver toutes les émissions de la SSR adaptées dans votre langue. Tout sera traduit. Notre audience digitale progresse de plus en plus, c’est un marché important.

- Vous êtes aujourd’hui critiqué par les syndicats pour avoir mis 15 personnes à la retraite anticipée. Que leur répondez-vous?
- Etre obligé de prendre sa retraite plus tôt que prévu est une mesure difficile. Je comprends cela et je respecte ces collègues qui ont beaucoup donné à cette maison durant de nombreuses années. Si nous faisons ce choix, c’est pour éviter des licenciements et préserver l’emploi à long terme, surtout dans un marché des médias en crise. Nous nous battons pour sauver les emplois. A cause de la baisse de la redevance et de la chute de la publicité, nous avons dû couper 27 millions entre 2019 et 2020. Le personnel représente 50% du budget. Si l’on avait réalisé ces économies au pro rata, nous aurions coupé plus de 110 postes. Au lieu de quoi, sur les deux ans, nous en aurons supprimé 52, dont 30 postes vacants.

- Vous plaidiez l’année passée pour un nouveau TJ «plus convivial» et «plus chaleureux». Pensez-vous y être parvenu avec l’arrivée de Philippe Revaz et Claire Burgy en semaine et Darius Rochebin et Jennifer Covo le week-end?
- Je pense que oui. D’ailleurs, les audiences sont stables. Nos équipes ont réussi à rendre les couleurs du TJ plus chaleureuses, à jouer plus avec ce qu’on appelle dans notre jargon le didacticiel, les écrans, les infographies. Le résultat, en semaine comme le week-end, me paraît réussi, et le public est au rendez-vous, notamment le dimanche, qui compte parmi nos plus grosses audiences. Si on parle des présentateurs, il y a deux personnalités différentes, je trouve ça bien. Darius Rochebin, qui représente une forme d’institution, au sens noble du mot, a son style et je trouve qu’il est vraiment excellent. Philippe Revaz, on ne doit pas lui demander de faire du Darius, il fait du Philippe. La petite question, le sourire au coin des lèvres, un côté plus direct, la pratique de l’interview qu’il a amenée de son passé en radio. Pour moi, l’opération est réussie.

- Rassembler toute l’actualité à travers la grande opération Campus dans un même et seul endroit, à l’EPFL, à Lausanne, n’est-ce pas une fausse bonne idée?

Anoush Abrar
 

- Nous avons plusieurs gros enjeux immobiliers à régler. Pour faire simple, une partie des bâtiments ont été construits il y a soixante ans, aujourd’hui ils sont vieux et inadaptés en termes de sécurité et d’énergie, et ils nous coûtent trop cher. Il faut soit les rénover, soit les reconstruire. Et les adapter aux besoins d’un média de demain. Le bâtiment de La Sallaz a été vendu à l’Etat de Vaud. Le grand studio 4 à Genève est exploité grâce à une permission provisoire du service du feu. On ne peut plus le conserver en l’état. On s’est dit: plutôt que de rafistoler l’ancien, imaginons un nouveau bâtiment. Cela ne coûtera pas beaucoup plus cher en termes de construction, grâce aux ventes, et surtout, beaucoup moins cher en exploitation. Ce sont des volumes, des hauteurs importantes, qu’on ne peut pas construire dans un centre-ville, alors allons en périphérie. Et s’il y a une périphérie qui est intéressante, c’est le campus de l’EPFL et de l’Université de Lausanne, un quartier en pleine expansion, où 30 000 à 40 000 personnes vivent et travaillent, accessible, avec plein de synergies et de possibilités technologiques.

- Avant, il y avait un consensus historique, très confédéral, très fort, Lausanne la radio, Genève la TV. Et au final, c’est Ecublens qui rafle la mise?
- On ne peut plus vivre avec la TV d’un côté et la radio de l’autre. Les frontières tombent. On doit accepter la convergence des médias et répartir les domaines éditoriaux et les domaines thématiques entre nos sites. Qui travaille où? Qui va où? Nous en discutons avec les collaborateurs. Mais je reste persuadé qu’on sera plus forts tous ensemble. Genève restera notre plus grand site et nous y développons des activités nouvelles.

- Qu’est-ce que vous répondez à Antonio Hodgers et d’autres qui parlent d’un «jeu dangereux» et d’un «coup de poignard dans le dos»…
- Je comprends l’attachement de Genève et des Genevois au téléjournal. Ce que je propose, c’est de réfléchir avec eux au service public du futur, dans le contexte de la convergence des médias…

- Oui, mais visiblement, ils ne sont guère prêts à vous entendre…
- Cela fait quelques mois que nous discutons ensemble. A la demande des autorités genevoises, on a constitué un groupe de travail et j’y ai fait des propositions pour développer de nouvelles activités sur le site de Genève, notamment avec un pôle international que nous venons de lancer et un haut lieu de création digitale. Une chose est sûre: on ne va pas vendre la tour, on ne va pas quitter Genève.


 

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