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Samuel Labarthe: «Les Suisses ont du mal à se mettre en avant»

Privilégiant le théâtre, Samuel Labarthe, 58 ans, a séduit le grand public sur le tard dans la série télé «Les petits meurtres d’Agatha Christie». Il vient de fasciner les Français en incarnant de Gaulle. D’une élégance constante, le comédien est aussi un authentique Genevois qui cultive la discrétion.

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"Cette année a été terrible pour le spectacle vivant. Je pense à mes collègues qui ne peuvent pas jouer. J’espère qu’ils survivent. Dans ce métier, on vous oublie si vite…» Compatissant, Samuel Labarthe mesure aussi sa chance. Formé au théâtre, au Conservatoire de Genève d’abord, en même temps que Jean-Philippe Ecoffey, puis à celui de Paris, où il a aussi été pensionnaire de la Comédie-Française, l’acteur, qui fête ses 40 ans de métier, a lui aussi dû mettre sa carrière sur scène entre parenthèses en 2020, mais la télévision l’a gâté!

Nombreux sont les Romands qui ignorent que l’interprète du commissaire Swan Laurence des Petits meurtres d’Agatha Christie, saisissant de Gaulle dernièrement, est Suisse. A moitié, en fait. Sa mère est Française. Double-national, il est né et a grandi à Genève, une ville qu’il aime. «Je regrette seulement qu’on l’évoque un peu trop souvent à travers la seule Nabilla…» Nul n’est prophète en son pays.

Le comédien travaille chaque rôle avec la méticulosité d’un horloger, le métier de son oncle paternel. L’homme, lui, cultive la discrétion. «Personne ne crie sur les toits qu’il est Suisse, souligne-t-il de sa jolie voix grave. Moi-même, je n’ai rien fait pour l’affirmer depuis trente-huit ans que je vis à Paris.» D’autres exilés Romands, tel Jean-François Balmer, partagent cette singularité. «Les Suisses ont aussi du mal à se mettre en avant, poursuit-il. Moi, je ne sais toujours pas faire!»

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Il s’est marié en 1999 avec Hélène Médigue, mère de ses trois filles, dont Mathilde. Bertrand Rindoff Petroff

S’il a choisi d’exercer un métier public, l’homme protège son intimité. «Je n’expose pas ma vie privée. J’ai des enfants magnifiques. Ils sont ma seule richesse.» Passionné de photo, volontiers geek – il a longtemps raffolé des derniers gadgets –, vous ne trouverez nul selfie de lui mangeant des spaghettis sur les réseaux sociaux. «Je ne comprends pas cette mode consistant à se photographier partout… En plus, c’est dangereux. A Genève, il y a eu des accidents à l’horloge fleurie avec des Japonais. Ils ont dû agrandir le trottoir!»

Samuel Labarthe est père de quatre enfants, fruits de deux unions. Avec l’actrice russe Elena Safonova d’abord, la maman d’Alexandre, 26 ans, dit Sacha, qu’il a un temps élevé seul après leur séparation, puis leur divorce en 1997. «J’ai été l’un des rares papas à obtenir la garde de mon fils», confiait-il à ce sujet dans Gala à l’automne 2018.

En 1998, Samuel Labarthe tombe amoureux d’Hélène Médigue en jouant une pièce de Tchekhov. Ils se marient l’année suivante et, en 2001, accueillent les jumelles Louise et Jeanne. Huit ans plus tard, c’est la surprise du chef avec la naissance de Mathilde. Le couple se sépare en 2016. La marraine de Mathilde n’est autre que Line Renaud, qui a souvent partagé l’affiche avec le comédien genevois. Ils viennent du reste de se retrouver en Savoie sur le tournage de Meurtres dans les trois vallées, pour France 3. Père attentif, Samuel Labarthe s’efforce «d’être présent» pour sa fille cadette de 11 ans, dont il partage la garde. «Il y a peu, je lui ai fait découvrir Breakfast at Tiffany’s avec Audrey Hepburn. Elle a adoré!» Les chiens ne font pas des chats.

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Samuel Labarthe en père facétieux dans les rues de Paris, en août 2018, en compagnie de son fils aîné Alexandre, dit Sacha, 26 ans aujourd’hui. C. Schousboe / Starface


Bien qu’installé à Paris, le comédien revient souvent en Suisse. «Genève est un refuge pour moi, loin du tumulte parisien. J’y ai encore ma mère, mes frères et sœurs, mes amis. Retrouver une ville à taille humaine, la proximité de la nature, le lac, la montagne, tout cela m’apaise.»

Genève est aussi, pour l’acteur, «le lieu où tout a commencé». Avec émotion, il évoque sa jeunesse, «le Théâtre de Carouge, Georges Wod, Michel Cassagne, la rencontre avec François Simon, Nicole Chevallier, directrice du Théâtre des Marionnettes». Des gens qui l’ont inspiré, guidé, à l’image de Roland-François Aebi, un prof de français du Cycle d’orientation de la Florence. «J’ai joué mes deux premières pièces grâce à lui, dont Oscar de Claude Magnier. Durant la représentation, les parents d’élèves avaient beaucoup ri. Un sentiment inoubliable! On ne dira jamais assez quel rôle essentiel jouent les enseignants», insiste-t-il. L’hommage au défunt Samuel Paty est implicite.

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Samuel Labarthe est longtemps resté discret à l’écran, comme dans «La bûche» de Danièle Thompson, sorti en salle en 1999, avec Emmanuelle Béart.

Au cours de sa carrière, le comédien genevois s’est principalement épanoui au théâtre. Séduire le grand public lui a pris plus de temps, malgré ses rôles à l’écran dans les comédies à succès Le zèbre de Jean Poiret ou La bûche de Danièle Thompson. Sa filmographie, où ressortent les noms de cinéastes tels que Claude Miller, Michel Deville ou James Ivory, témoigne d’une exigence constante.

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La télévision a fait son succès en lui offrant en 2012 le rôle du commissaire Laurence, flanqué de sa secrétaire Marlène (Elodie Frenck), dans «Les petits meurtres d’Agatha Christie».

En 2012, Samuel Labarthe décroche le rôle du commissaire Swan Laurence dans la deuxième mouture de la série Les petits meurtres d’Agatha Christie, produite par France Télévisions. Il a 50 ans. «A l’origine, il fallait que ce personnage soit antipathique, avec un côté British à la Hercule Poirot», raconte-t-il. Le trio qu’il forme avec sa secrétaire Marlène Leroy, ingénue et sexy, interprétée par la Lausannoise Elodie Frenck, et l’intrépide journaliste Alice Avril (Blandine Bellavoir) triomphe sur France 2 et la RTS.
«Sur cette série, j’ai vraiment vécu sept ans et demi de bonheur. On aurait pu continuer, mais très sincèrement, après 27 films de 90 minutes, car il s’agissait de vrais films, l’heure était venue de passer le relais.» Sans regret? «Je n’aime guère ce mot. Disons plutôt un pincement au cœur. A Lille, où nous tournions entre trois et quatre mois par an, nous formions une vraie famille avec les techniciens. Il y a eu des mariages, des naissances… la vie, quoi! Quand ça s’arrête, c’est toujours émouvant.»

Pour Samuel Labarthe, l’heure est venue de changer de registre. «J’aimerais me calmer un peu avec les rôles de flic, mais les policiers représentent 80% de la création sur France Télévisions. C’est une réalité.» On l’a, du reste, aussi vu interpréter un gendarme épatant dans la minisérie La forêt, sur France 3.

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Au cinéma, il campe un épatant Dominique de Villepin dans «La conquête» en 2011. BOUET/SIPA


«La vérité, c’est qu’en termes de propositions, j’oscille entre politique et flic», confie-t-il en riant. Dix ans tout juste après avoir incarné, coup sur coup, Jacques Chirac (Mort d’un président), puis Dominique de Villepin (La conquête), il vient de camper sur France 2 un Charles de Gaulle humain et touchant dans De Gaulle, l’éclat et le secret. Tournée en partie à l’Elysée et au domicile du général à Colombey-les-Deux-Eglises – une première –, la série, toujours disponible sur la plateforme France.tv, se déguste. Samuel Labarthe, méconnaissable, y livre une «prestation exceptionnelle et très inspirée», incarnant un de Gaulle «d’une grande justesse», affirme le très gaulliste Figaro.

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Dans De Gaulle, l’éclat et le secret, disponible sur la plateforme France.tv, l’acteur genevois incarne un de Gaulle humain et touchant.

Son aptitude à jouer les hommes d’Etat dissimulerait-elle quelque ambition politique? «En aucun cas, rétorque-t-il, hilare. Je pense d’ailleurs que les acteurs ne devraient parler ni de politique ni de religion.» Les égarés se reconnaîtront.

On l’écouterait pourtant pendant des heures, Samuel Labarthe. Sa voix est une caresse. Il lui est d’ailleurs arrivé de la prêter, à Robert Redford par exemple, à Liam Neeson aussi. «Le doublage m’accompagne de manière sporadique, explique-t-il. Je me souviens très bien quand la directrice de la Warner est venue me demander de doubler George Clooney dans Ocean’s Eleven. L’exercice est exigeant, mais j’adore. Le doublage, ce n’est pas du karaoké!» Juste. Sans la voix française d’Alain Dorval, Sylvester Stallone serait-il vraiment le même?

Impatient de remonter sur scène, Samuel Labarthe se projette plus loin encore à l’heure de conclure: «Le théâtre est un métier de tradition orale. Michel Bouquet, l’un de nos derniers maîtres, en parlait admirablement. Pour moi, la transmission est un devoir pour un acteur. J’espère qu’un jour, à mon tour, je serai un passeur.»


Par Blaise Calame publié le 26 novembre 2020 - 08:15