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© Blaise Kormann

«Les satellites masquent les étoiles»

Publié mercredi 12 juin 2019 à 08:08
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Publié mercredi 12 juin 2019 à 08:08 
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Elon Musk, le PDG de SpaceX et de Tesla, vient de mettre 
en orbite les 60 premiers satellites d’une série de 12'000. 
Les astronomes comme le Jurassien Michel Ory fulminent: 
le ciel étoilé est en passe d’être masqué.
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Pour la première fois dans la longue histoire de la mégalomanie humaine, un individu s’approprie impunément l’espace. D’un coup de fusée magique, et une année après avoir vulgairement mis en orbite une de ses voitures Tesla, l’ineffable Elon Musk vient de balancer à 440 km d’altitude un train de 60 satellites bien blancs, donc bien brillants. Il veut en ajouter 11'940, ce qui multiplierait par sept le nombre de bidules artificiels gravitant autour de notre planète, actuellement ceinturée par 2000 engins. Et tant pis si cette colonisation nuit à l’observation du ciel nocturne.

Elon Musk juge plus important de fournir de l’internet à haut débit partout sur Terre (moyennant 750 dollars par année) que de respecter un ciel étoilé déjà très affaibli par la pollution lumineuse terrestre.

Victoria Girgis/Lowell Observatory
3 juin: des astronomes ont déjà photographié les passages des satellites d’Elon Musk zébrant les observations au télescope.

Les astronomes, amateurs et professionnels confondus, désapprouvent bien sûr cette invasion cosmique. Traqueur passionné et émérite d’astéroïdes depuis vingt ans, le Jurassien Michel Ory ne décolère pas: «Ce Musk ne réfléchit pas plus loin que le bout de son nez. Faudra-t-il, à cause d’arrogants personnages comme lui, aller sur la Lune pour pouvoir observer le ciel nocturne avec plaisir et efficacité? Nous avons déjà dû nous extraire des villes et de leur pollution lumineuse. Et voici que maintenant, le ciel sera strié par les trajectoires de ses satellites! Où est-ce que cela va s’arrêter? Va-t-on envoyer des lunes artificielles dans l’espace pour afficher des messages publicitaires?»

Ce professeur de physique au Lycée de Porrentruy voit aussi un signe d’arrogance supplémentaire dans le choix d’Elon Musk de peindre en blanc sa première série d’engins, afin qu’ils reflètent le maximum de lumière solaire et permettent de faire des photographies spectaculaires.

Blaise Kormann
Vicques (JU): c’est dans cet observatoire qu’il a lui-même construit avec des amis que le Jurassien a fait en 2008 sa découverte majeure, celle d’une nouvelle comète.

La vraie nuit est noire

Faute de sensibilité scientifique chez les dirigeants politiques et donc de normes internationales, tout ou presque est encore permis dans l’espace. Mais la situation va peut-être changer: «Avec l’éveil actuel d’une conscience écologique, les gens commencent à être sensibles aussi à la pollution lumineuse. On comprend qu’une nature sans nuit noire, c’est une nature polluée», se console l’astronome.

Quand les 12'000 satellites de SpaceX seront déployés, une centaine d’entre eux seront visibles dans le ciel à tout instant et en tout lieu, et chacun pourra être momentanément plus brillant que Sirius, l’étoile pourtant la plus lumineuse du ciel.

Elon Musk a tout de même assuré l’autre jour avoir demandé à ses ingénieurs de remédier à ce problème. Et notons aussi que les satellites en orbite basse comme ceux de SpaceX ne reflètent la lumière qu’à l’aube ou au crépuscule. En pleine nuit, ils sont en effet plongés dans l’ombre de la Terre. «Mais ces milliers de satellites passeront forcément devant les objets célestes que nous étudions, ce qui compliquera notre tâche ainsi que les travaux d’astrophotographie», déplore Michel Ory, qui compte sur l’enseignement pour inverser la tendance: «Quand on formera plus de gens à l’environnement qu’au marketing ou à la finance, cela ira mieux. Il devrait y avoir un cours à l’école sur la place de la Terre dans l’Univers, et sur la place de l’homme sur la Terre. Quand on comprend que le carbone de ses propres os vient d’une étoile et que le carbone des os des dinosaures vient de la même étoile, on prend conscience de la profonde unité du vivant.»


8 raisons de respecter le Ciel

Michel Ory rappelle que l’observation du ciel nocturne est un exercice fondamental. Il existe au moins huit bonnes raisons de se battre contre son occultation progressive. Observer les étoiles, cela nous aide à comprendre qui nous sommes vraiment, d’où nous venons et où nous pouvons espérer aller.

1. La voûte céleste nocturne est d’abord et surtout un spectacle magnifique qui appartient à la nature.

2. Ce qu’on voit dans le ciel nocturne est bien plus changeant qu’il n’y paraît.

3. Cela fait moins d’un siècle qu’on a compris que l’Univers n’était pas éternel, qu’il a, comme notre espèce, une histoire.

4. L’Univers a «inventé» l’hydrogène et l’hélium. Tous les autres éléments chimiques ont été «inventés» par les étoiles. Donc sans les étoiles, pas de vie possible.

5. On croit à tort que les voyages sur la Lune ou les hypothétiques futurs voyages vers Mars représentent des distances gigantesques. C’est faux. Se faire une idée réelle des distances spatiales entre les galaxies permet de comprendre à quel point nos distances humaines ne sont rien par rapport à l’Univers.

6. Observer le ciel aide à comprendre aussi que, même dans notre tout petit système solaire, la Terre ne représente presque rien.

7. L’espace est extrêmement hostile. Le seul endroit connu qui est relativement tranquille, ce n’est pas la Terre, c’est juste sa surface, grâce à la protection de son atmosphère et de son champ magnétique.

8. L’homme n’émigrera jamais ailleurs dans l’espace. Il suffit d’observer la Lune, ses cratères, ses mers de lave, pour comprendre à quel point l’espace n’est pas accueillant. L’homme finira bel et bien sur Terre.


L'éditorial: Ne touchez pas à nos étoiles

Par Philippe Clot

«Le savant n’étudie pas la nature parce que cela est utile; il l’étudie parce qu’il y prend plaisir et il y prend plaisir parce qu’elle est belle. Si la nature n’était pas belle, elle ne vaudrait pas la peine d’être connue, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue», écrivait le physicien français Henri Poincaré (1854-1912).

Le businessman américain Elon Musk se situe à des années-lumière de cette conception humaniste et désintéressée de la connaissance. Ses ingénieurs de SpaceX ne font certainement pas marcher leurs cellules grises par goût du beau. Ils sont priés de mettre en orbite une voiture, puis des milliers de satellites parce que c’est «utile», c’est-à-dire profitable.

Occultation des beautés célestes

En plus de ses sols, de ses eaux et de son atmosphère altérés, la Terre est entourée aujourd’hui par 2000 satellites et plus d’un demi-million de débris fonçant en tous sens, si bien qu’il est devenu beaucoup plus facile de voir un satellite traverser le ciel que d’admirer une étoile filante. Et cette occultation des beautés célestes progresse chaque année, en partie à cause de ces génies de l’utilité, de ces ego boursouflés qui remplissent le vide spatial pour se remplir les poches.

Pour freiner cette désolante colonisation de la voûte céleste, l’astronome jurassien Michel Ory propose que celle-ci soit inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, qu’elle bénéficie de mesures de protection comparables à celles qu’on déploie pour sauver le tigre du Bengale ou conserver en bon état les pyramides d’Egypte. Car le jour où les enfants n’auront plus droit qu’à un ciel nocturne semé de lunes artificielles et zébré par des trajectoires de satellites, il faudra sérieusement se demander si la vie vaut encore la peine d’être vécue.


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