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© Blaise Kormann

Sébastien Reichenbach, discret lieutenant du peloton

Publié mercredi 31 juillet 2019 à 08:40
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Publié mercredi 31 juillet 2019 à 08:40 
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Alors que Sébastien Reichenbach voulait raccrocher son vélo en 2012, le seul Romand du Tour de France, 17e 
et meilleur Suisse, a étrenné son maillot de champion national avec bonheur et fierté 
sur les routes de l'Hexagone. Portrait du coureur le plus discret du peloton.
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Si vous avez suivi le Tour de France à la télévision, vous l’avez beaucoup vu. Tantôt aux côtés de Thibaut Pinot, son malheureux leader, tantôt dans des échappées au long cours. Dans la décisive montée du col de l’Iseran, vendredi, ou sur la route menant à Val Thorens, le lendemain, pour n’en citer que deux.

Méprise

Il faut dire que son maillot rouge à croix blanche de champion de Suisse est reconnaissable de loin. Le maillot, mais pas forcément celui qui le porte. «J’ai été beaucoup plus encouragé que lors de mes deux premières Grandes Boucles. C’est agréable. Et flatteur, même si beaucoup criaient «Allez Steve!» (ndlr: Morabito, champion de Suisse en 2018) ou «Hop Stefan!» (ndlr: Küng, triple champion de Suisse du... contre-la-montre).» Une méprise qui ne vexe en rien le Valaisan, dont la devise pourrait être «pour vivre heureux, vivons cachés».

Car si Sébastien Reichenbach n’est pas vraiment un taiseux, c’est quelqu’un qui déteste se mettre en avant, explique Norbert, son papa. «Et quand on veut lui tirer les vers du nez, il nous fait vite comprendre que ça le gonfle. Il est comme ça. C’est son caractère. On respecte.» «J’aime me mettre en avant par mes résultats et mes performances. Pas en usant d’artifices ou en jouant avec les médias», recadre le champion.

MARCO BERTORELLO/AFP
Le Valaisan (à g. avec le maillot de champion de Suisse) a toujours répondu présent à l’appel de son leader, Thibaut Pinot (devant, à dr.).

Equipier modèle

Discret. De Lucienne, sa maman, patronne de bistrot, à Marc Madiot, son manager général, en passant par Stefan Küng, son coéquipier, et Alexandre Debons, le président du Vélo-Club Excelsior Martigny, qui l’a propulsé chez les professionnels, l’adjectif tourne en boucle. «A vrai dire, il a besoin d’être dans un climat de tranquillité pour s’exprimer», nuance le patron de l’équipe Groupama-FDJ. Lequel ne tarit pas d’éloges à propos de celui que le journal L’Equipe qualifie de meilleur lieutenant de Thibaut Pinot. «Il a de nouveau réussi un grand Tour! En plus d’être un équipier modèle, c’est une très bonne personne», se réjouit Marc Madiot, heureux de posséder dans ses rangs, pour une saison encore au moins (depuis 2016), un coureur de ce calibre et de cette nature. «Il en a fallu, pourtant, pour le convaincre de prendre une licence», raconte Mathias Farquet. L’ami d’enfance du champion exhume une anecdote qui caractérise au mieux son pote à ses yeux. «En 2006, le vélo-club a organisé une course de côte populaire sur la route du col de la Forclaz. Par timidité, Seb n’a pas voulu s’inscrire. Il est monté pour son compte et a terminé devant les présumés meilleurs.»

C’est finalement en 2009, à 19 ans, que Sébastien Reichenbach dispute sa première saison. «Dix-huit mois plus tard, il était sélectionné pour les Championnats du monde U23 en Australie», se souvient Alexandre Debons, admiratif. Une ascension fulgurante qui n’étonne pas outre mesure ses parents. «C’est un bosseur incroyable. Il est parti plusieurs fois seul dans le sud de l’Italie, au printemps, pour accumuler des kilomètres. Alors qu’ado, c’était un garçon plutôt turbulent, il est devenu très sérieux dans tout ce qu’il fait», confie Norbert, charpentier-couvreur.

Rumeur

Une progression qui faillit être stoppée net en 2012. «Comme il n’y avait plus d’équipe professionnelle en Suisse et que je n’avais pas encore de grands résultats au niveau international, je voulais arrêter et reprendre mon métier d’électricien de réseau», confesse celui qui a grandi à Martigny-Croix, où réside sa famille. Heureusement, IAM Cycling est arrivé. «A cette époque, une rumeur circulait, qui affirmait que la société de gestion genevoise IAM voulait créer une équipe pro. Ni une, ni deux, j’ai empoigné mon téléphone et j’ai appelé son patron, Michel Theytaz. Au culot. Le courant a tout de suite passé et nous nous sommes tous retrouvés dans mon bureau un mois plus tard. Je m’en souviens comme si c’était hier. Et pour cause, ce jour-là, Michel Theytaz a engagé trois coureurs du club: Sébastien, Simon Pellaud et Raphaël Addy», détaille l’architecte octodurien, des trémolos dans la voix.

Blaise Kormann
A Val Thorens, Christiane, Norbert et Lucienne (de g. à dr.) ont trinqué avec fierté à la réussite de Sébastien.

«Champion du monde, j’arrête!»

Comme beaucoup, Alexandre Debons prête au meilleur grimpeur suisse actuel des qualités et des capacités de leader. Un statut dont l’intéressé ne veut pas. «Je n’ai pas les épaules assez solides pour ça. Les gens n’ont pas idée de la pression qu’un leader doit gérer et des responsabilités qui lui incombent. Dans un grand tour, le sort de l’équipe repose entièrement sur lui. Je n’ai ni l’envie, ni le caractère à assumer tout ça», confesse le cadre de la FDJ, souvent placé dans les épreuves qui comptent mais jamais gagnant jusqu’ici (4e d’une étape du Tour en 2016, 14e du général, 15e du Giro l’année suivante).

Alors que sa fin d’été et son automne s’annoncent chauds (Tour du Limousin, de Slovaquie, d’Albanie, de Lombardie), ce sont bien sûr des Championnats du monde 2020, à Martigny, sur un parcours taillé à sa mesure, que tout le monde lui parle. «Champion du monde chez moi? Pourquoi pas? Si je le suis, j’arrête, c’est sûr!» rigole Seb, qui, une fois n’est pas coutume, endossera le rôle de leader. «J’ai déjà roulé dans ma région, lors de l’arrivée du Tour à Emosson, en 2016. Sur un jour, j’ai réussi à gérer la pression et même à prendre du plaisir. Alors, qui sait...»

«Obtenir les Mondiaux est déjà un truc de fou pour le club. Alors pourquoi pas un deuxième truc de fou», rêve Alexandre Debons. Musique d’avenir. A cette heure, Sébastien Reichenbach, lui, ne rêve que d’une chose: retrouver le silence des montagnes. Pour pêcher, cette fois, et passer du temps avec Mélanie, sa fiancée, étudiante à la Haute Ecole pédagogique du Valais. En toute discrétion bien sûr…


Blaise Kormann
A la veille de l’arrivée à Paris, Stefan Küng (à dr.) et Sébastien Reichenbach, les deux Suisses de l’équipe française, refont le Tour dans leur chambrette.

La face cachée de la vie d’un coureur du Tour

Une fois les caméras et les feux de la rampe éteints, les forçats de la route vivent une deuxième étape. Pas toujours de tout repos.

Vous pensez qu’après une terrible étape de montagne ou une chevauchée de plus de 200 kilomètres sous un soleil de plomb, les coureurs du Tour profitent du confort d’un Relais-Château pour se refaire une santé? «Cela arrive de temps en temps. Mais sur la durée d’un grand tour, les hôtels que l’organisateur attribue aux équipes sont d’un standing plutôt inégal», confie le champion suisse. A Val Thorens, le Valaisan et le Thurgovien Stefan Küng, qui ont fait chambre commune durant l’épreuve, nous ont reçus dans leur «alcôve». Une piaule d’une douzaine de mètres carrés, avec deux lits de 90 cm de large et une salle de bain de 3 m2. «L’important, c’est d’avoir un bon matelas. Pour éviter les mauvaises surprises, on nous installe un surmatelas que l’équipe trimballe dans ses affaires», confie Reichenbach. «On a eu pire qu’ici. A Nîmes, lors du jour de repos, nous avions une chambrette dans un sous-sol. Une sorte de cave», décrivent les deux hommes, sans jamais se plaindre. «On a eu aussi beaucoup mieux», s’empressent-ils de préciser.

Merci au nettoyeur

La face cachée de la vie d’un coureur du Tour n’est donc pas toujours celle qu’on imagine. Samedi, à l’issue de la dernière (demi-)étape des Alpes, pas de massage, d’ailleurs. Excepté les coureurs et deux membres du staff, tout le monde est déjà parti pour Paris. Tout le monde?

«Trente-quatre personnes. Cinq com­municants, cinq mécanos, quatre kinés, un médecin, un entraîneur, un cuisinier qui nous régale, le staff technique, la direction et un nettoyeur», détaillent les deux Helvètes parmi les huit coureurs de l’équipe. Un nettoyeur, quèsaco? «C’est feu l’équipe Sky qui a créé ce poste la première. Tous les jours, le titulaire nettoie les chambres, la climatisation, les poignées de porte, les interrupteurs, tout ce qui peut transmettre des virus, en somme. A ma connaissance, personne n’a été malade au cours de ces trois semaines», se réjouit le grimpeur de Martigny qui, au bout de 3480 km de route, «agrémentée» par 30 cols et cinq arrivées en altitude, n’a pratiquement pas perdu de poids: 64 kg pour 1,78m. Format champion!


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