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© julie de tribolet

Dans le secret des costumes de la Fête des vignerons

Publié samedi 2 février 2019 à 07:34
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Publié samedi 2 février 2019 à 07:34 
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C’est à Rome, chez Giovanna Buzzi, que sont créées les fabuleuses tenues de la fête. Reportage dans des ateliers magiques, 
où le savoir-faire et le perfectionnisme italiens éblouissent.
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Comme le Colisée est à côté, la beauté vous saute aux yeux bien avant d’avoir franchi la porte de cet ancien garage converti en atelier de création de costumes. Nous sommes à Rome, il règne une atmosphère de ruche chez SlowCostume, mais une ruche à l’italienne, avec un supplément de chaleur dans l’effervescence et des expressos à vous réveiller un mort. C’est ici que les extraordinaires et poétiques costumes de la Fête des vignerons 2019 ont vu le jour. Ici qu’une trentaine de personnes s’affairent, où les rouleaux de popeline et de lin voisinent avec des costumes qui attendent en ordre serré sur les penderies mobiles. Fourmis, costumes de la Saint-Martin, noces, effeuilleuses cancans, Cent Suisses et Suissesses, prêts à rejoindre Vevey par camion dès demain.

Le lieu est totalement insolite et Giovanna Buzzi, la créatrice de tous ces costumes, vous y accueille avec chaleur. Cette grande femme volubile, enfin Italienne, quoi, a des yeux d’aigle capable de scanner d’un coup d’œil le tomber d’un tissu, l’ourlet au bon endroit, le surjet impeccable. En Italie, c’est une star même si elle va prétendre le contraire; elle a travaillé avec les plus grands metteurs en scène d’opéra, créé pour le cinéma, la télévision, le Cirque du Soleil, récolté de multiples prix dont l’équivalent d’un Oscar.

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Giovanna Buzzi, la créatrice des costumes, qui essaie un masque de Bacchus dessiné par son assistant Gian Maria Sposito. Les dieux seront donc présents sous forme de masques.

5571 figurants

Qui ignore encore du côté de Vevey qu’elle a réalisé des milliers de costumes pour trois cérémonies olympiques à Turin et à Sotchi, mises en scène par Daniele Finzi Pasca, le directeur artistique de la Fête des vignerons? Le Tessinois ne pouvait imaginer travailler avec une autre pour habiller les 5571 figurants et artistes de son pharaonique spectacle. «Avec Daniele, on a la même façon de voir les choses, les mêmes goûts, c’est un vrai bonheur de travailler ensemble», dit-elle dans un français teinté d’un accent mélodieux.

>> Découvrez d'autres images des ateliers dans notre galerie de photos

Chez SlowCostume, c’est un mélange de savoir-faire et d’organisation intensive. Imaginez le casse-tête de Michela, la préposée aux données informatiques, concernant les 5571 figurants: 25 000 pièces de vêtements environ qu’il faut répertorier avec chacune un nom, un âge, des mensurations complètes... et ça se corse lorsqu’on sait qu’un même personnage peut avoir cinq hauts différents assortis à son pantalon. Sans compter ceux qui vous assurent vouloir perdre 10 kilos en juillet ou qui ont un peu triché avec leur taille – «On veut toujours glaner quelques centimètres», rigole Giovanna. Perfectionnisme oblige, elle est allée jusqu’à consulter un pédiatre pour connaître les courbes de croissance des enfants qui auront pris, eux, beaucoup de centimètres en un an.

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Dans l’atelier de Massimo Pieroni, un ouvrier s’active à la création du haut-de-forme d’un figurant.

Une trentaine de personnes s’activent autour de nous. Les préposés aux masques finalisent au pinceau des têtes de lapin ou de renard en latex d’une précision incroyable. Pino Donofrio, le tailleur, coupe des pantalons d’homme pendant que Sara Bianchi, son homologue pour les femmes, ajuste un corsage sur un mannequin. Une dame débarque avec les chemises des armaillis taille XXL confectionnées dans son petit atelier romain. SlowCostume travaille avec une centaine d’ateliers d’artisans comme le sien dans toute l’Italie.

Dai, dai, lance Giovanna, pas le temps de s’attarder, la voilà qui contrôle avec Ambra Schumacher, une de ses trois assistants, le tablier d’une femme armailli et sa superbe frise de poya entièrement découpée au laser et cousue à la main. «Quand on a montré le prototype à l’Abbé-Président, il nous a dit que les vaches suisses avaient les pattes arrière plus fines et plus hautes que les nôtres. Alors on a redessiné la vache!» explique-t-elle. Sourire. Pour la fête, le diable n’est pas dans les détails mais dans l’approximation. «La finition doit être parfaite! Tu ne fais pas un costume pour un soir comme tu fais un costume pour une vie», explique Odino Artioli, un des cinq fondateurs du lieu.

«Le stress n’est pas dans mon ADN»

C’est vrai, c’est un bout de Giovanna qu’emporteront avec eux les figurants, puisque tous conserveront leurs costumes. Un morceau de tissu mais aussi de vie qu’ils exhiberont parfois avec fierté et nostalgie, comme un habit de noces imprégné de souvenirs merveilleux. «Un costume, c’est émotionnel, atteste la créatrice. Et on veut réaliser les plus beaux possible pour les figurants. Notre réputation est en jeu quand ils sortiront le soir et qu’on pourra les voir de près. Et pour les habits les plus simples, on leur ajoute de belles choses», précise la maestra. Comme ces grappes de raisin peintes à la main sur les gilets des hommes de la Saint-Martin par Maria, Claudia, Viola et Sara, qui vont manier stencils et pochoirs pendant des heures. Un travail de fourmi. «Mais on est un peu fous, tu as compris?» lance Giovanna dans un éclat de rire. Un tiers des costumes sont encore à finir en deux mois. «Nous avons pris un peu de retard mais tout va bien. Le stress n’est pas dans mon ADN.»

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Des éléments d’un costume avec le nom des acteurs qui le porteront lors de la fête, du 18 juillet au 11 août prochains. On remarquera que chaque pièce a une couleur différente. Il reste un tiers des costumes à réaliser.

A la voir virevolter parmi ses créations, on se dit qu’il n’y a pas de différence entre la petite Giovanna Buzzi, née en 1955, qui dessinait des personnages à côté de ses formules mathématiques dans son cahier d’école et l’artiste renommée qu’elle est devenue. La même ferveur, la même passion, héritée certainement un peu de sa mère, Gae Aulenti, l’architecte qui a conçu le Musée d’Orsay à Paris. Balthus, Picasso, les livres d’art sur les étagères témoignent de ses sources d’inspiration. «Je m’inspire beaucoup de la peinture; deux ans avant la fête, il y a un grand travail de recherche à faire. J’ai consulté de nombreuses gravures, des photos des anciennes éditions. J’ai étudié les costumes conservés au Musée de la Confrérie à Vevey.»

Grand moment

Le lendemain de notre arrivée, 63 cartons dûment étiquetés partiront pour Vevey en camion. Giovanna, Ambra (assistante) et Lisa Rufini (costumière et assistante) les rejoindront dans quelques jours pour les premiers essayages à Vevey. Un grand moment pour les figurants: entrer pour la première fois dans les habits de leur personnage. Et la possibilité pour l’équipe italienne de travailler de concert avec les bénévoles et les couturières professionnelles vaudoises engagées par la fête.

Mais pour l’instant, chaque minute est précieuse. Au téléphone, Maria Antonietta commande des boutons de nacre chez un grossiste à Naples. C’est de cette ville aussi que viennent les voiles des jupons du costume des effeuilleuses cancans. Giovanna tient à le préciser: elle a choisi chaque tissu elle-même.

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Le joli dégradé de couleurs des robes des femmes de la Saint-Martin. Même la teinture des tissus est contrôlée de près par Giovanna Buzzi.

Le chapelier de Lincoln 
et d’un pirate des Caraïbes

Certaines critiques, pourtant, ont été formulées sur le fait que la plupart des artisans sont Italiens. Que répond-elle? «Je suis Italienne, je travaille depuis des années avec des créateurs que je connais et que j’ai sélectionnés pour leur savoir-faire et le rapport qualité-prix. Nous travaillons naturellement avec les Suisses, notamment pour certains chapeaux, mais il faut bien se rendre compte qu’un costume réalisé entièrement dans votre pays coûterait deux fois plus cher!» Et quand on sait que le budget dévolu aux costumes (non seulement pour SlowCostume, mais comprenant aussi couturières et ateliers en Suisse) se monte déjà à 8 millions, on mesure la justesse de l’argument.

julie de tribolet
Chez SlowCostume, on applique la peinture au pochoir sur les tissus.

Et puis il y a ce savoir-faire italien. A nul autre comparable. Il suffit de se rendre dans l’atelier du chapelier Massimo Pieroni pour comprendre. Le lieu se situe au sous-sol d’un immeuble, mais dès qu’on franchit la porte, nous voilà chez le Geppetto de Pinocchio. Au mur, des dizaines de moules en bois pour chaque tour de tête. Des alignées de chapeaux, des armatures en cuir de gladiateurs. Sur l’établi, les couvre-chefs des fourmis-enfants du spectacle de la fête. «Une semaine de travail pour chacun d’entre eux», explique Massimo. Même Hollywood fait appel à ses talents. Son père a réalisé les chapeaux du mythique péplum «Cléopâtre». On lit aussi sur le mur une lettre de Steven Spielberg remerciant du travail effectué pour le haut-de-forme de Lincoln porté par Daniel Day-Lewis. Sans oublier ce trophée gardé précieusement dans l’atelier: le tricorne de Johnny Depp dans «Pirates des Caraïbes». Giovanna Buzzi a raison, les artisans de la Fête des vignerons sont de grands artistes.

Amore, amore

Citons encore Monica Crognale, dans la campagne romaine; son atelier Mise a confectionné les 390 costumes de bourgeons entièrement taillés à la main. Et pas question pour Giovanna d’utiliser le moindre tissu avec un dessin d’ordinateur, jugé «trop froid». Les ailes des étourneaux, peut-être le costume le plus artistique de tous, ont été entièrement dessinées par Gian Maria Sposito, le troisième assistant, puis retravaillées par Ambra sur Photoshop ou Illustrator avant d’être imprimées à même le tissu.

Au moment de quitter ce lieu magique, on repère cette phrase affichée sur un mur: «Travaillez avec amour.» L’amore. Oui, il y en a des tonnes dans tous ces costumes nés de l’imagination d’une magicienne.


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