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S'évader avec Marc Atallah et sa Maison d'Ailleurs

Marc Atallah est le directeur passionné de la Maison d’Ailleurs. Il est persuadé qu’à l’heure du covid réduire la culture à un simple divertissement est une faute majeure. Heureusement, son musée vient de rouvrir. On y parle de monstres. Et le monstre n’est pas toujours celui qu’on croit.

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Marc Atallah, directeur de la Maison d'ailleurs d'Yverdon (VD). Valentin Flauraud

Ses monstres sont enfin libérés avec la réouverture des musées. Ceux qu’il nous fait découvrir dans l’épatante exposition «Je est un monstre» proposée par la Maison d’Ailleurs, à Yverdon, dont il est le directeur depuis dix ans. Fermer un musée en considérant la culture comme une nourriture non essentielle est un crime de lèse-majesté pour Marc Atallah.

Il parle de mouvement, un mot qui est revenu au moins 30 fois dans sa bouche, on a compté: le mouvement, c’est la vie, la démocratie; le mouvement, c’est tout, au fond, à bien l’écouter. «La culture est là pour nous aider à changer notre regard sur le monde et nous révolter si le monde nous impose un regard unique», martèle ce tribun de 42 ans, dont le look casquette, tatouages et baskets fait toujours un certain effet. Certains collègues lui reprochent d’attirer facilement les médias, lui s’en fiche, revendique même un certain classicisme à l’intérieur de l’enveloppe de l’étudiant attardé. Il a des choses à dire et il les dit. Notamment que la culture n’est pas un divertissement.

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Casquette quasi inamovible. Le crâne nu est réservé aux proches ou aux moments forts. Valentin Flauraud

Le directeur, qui enseigne aussi la science-fiction à l’université, est un homme de dualités assumées. Chez lui, le cerveau droit vit une véritable histoire d’amour avec le gauche. Docteur en lettres, philosophe, mais aussi physicien, dans sa bibliothèque, les principes de mathématiques cohabitent plutôt bien avec «La divine comédie» de Dante, les BD et la SF. A l’entendre, tous les langages servent à décrypter le monde. «Je suis un boulimique de savoirs, qu’ils explorent le cosmos, l’art, la science ou l’intériorité de l’être humain.»

Plus je vieillis, plus je nourris l’enfant en moi

Exprimer qui l’on est reste à ses yeux une valeur essentielle qu’il tente d’inculquer à Basile et à Rose, ses deux enfants de 8 et 3 ans. Lui n’a aucune réticence à évoquer le fait qu’il est resté un grand gosse dans un corps d’adulte. «Plus je vieillis, plus je nourris l’enfant en moi, qui cherche à comprendre mais aussi à devenir un adulte qui ne se laisse pas piéger par l’illusion, surtout celle que favorise la société de consommation. C’est le cœur de ma force.»

Un homme qui ne supporte aucune forme de résignation! «Ce qui peut me rendre très chiant à vivre.» Sourire en direction de Félicie, son épouse, qui travaille à la boutique attenante au musée et ne semble pas en souffrir.

Il y a aussi ce double héritage, protestant et vaudois du côté maternel, qui privilégie pudeur et discrétion, et une vision catholique plus tragique et exaltée de l’existence qu’il tient de son père libanais, même si Marc Atallah est né à Vevey et n’a connu le Liban que durant ses vacances. La fondue bourguignonne dominicale alternait chaque dimanche, selon les grands-parents, avec les mezzés et les grandes tablées bavardes.

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Un de ses nombreux tatouages, représentant un diable qui lit. Lui-même n’avait pas lu de SF avant l’âge de 24 ans. Valentin Flauraud

«Longtemps, je n’arrivais pas à harmoniser ces deux côtés chez moi. Je pouvais fatiguer tout le monde à parler pendant des plombes, à vouloir aller au bout de la discussion, du moindre détail, et puis soudain, je trouvais que c’était too much et je me fermais comme une huître. Avec le temps, j’ai appris à composer. Quand ça m’arrive, je sors fumer une clope!»

Sa casquette inamovible symbolise cette drôle de partition. S’il la porte, c’est souvent l’intello brillant qu’il est difficile de faire taire. Quand il l’enlève, c’est en général dans sa maison, ouverte sur la campagne qui domine le lac d’Yverdon, avec des gens qui font partie de son cercle intime.

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Dans la boutique Pop Invaders couplée à la Maison d’Ailleurs qui propose jeux, affiches, livres et objets liés aux univers fantastiques et à la SF, dont s’occupe son épouse. Valentin Flauraud

On l’imagine en révolté perpétuel, il nuance. «Aujourd’hui, il ne faut pas se révolter mais se «volter». J’emprunte le terme à un auteur de SF, la révolte sans la violence, toujours l’idée du mouvement, la culture joue ce rôle-là, ce que fait le covid, c’est qu’il nous immobilise, et pour moi, une société sans mouvement est moribonde.»

Alors bougeons avec lui en découvrant les monstres de son exposition. On apprend, à le suivre dans les différentes pièces dédiées aux contes, aux sorcières, aux freaks, que le monstre de Notre-Dame, ce n’est évidemment pas Quasimodo mais Claude Frollo, l’archidiacre, et, par extension, la cathédrale qui enferme la pauvre créature. Godzilla, lui, incarne les méfaits de la bombe atomique, tandis que le requin des Dents de la mer illustre une réalité de la vie de la bourgeoisie américaine. «Le monstre, on le met toujours à distance alors qu’il est là pour refléter notre propre monstruosité», dit-il.

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Marc Atallah dans sa maison proche d’Yverdon, où il a banni presque toutes les portes. Valentin Flauraud

Lui aurait tendance à tenir pour monstrueux tout ce qui réduit la complexité du monde. Les préjugés, les jugements à l’emporte-pièce, en un mot la bêtise humaine. Celle qui fait qu’à l’heure actuelle il n’existe pas beaucoup de place pour penser ce monde entre la doxa officielle et la mouvance complotiste. Une certaine forme de «totalitarisme sanitaire» qui met la santé au-dessus de tout lui semble au fond plus effrayante que les figures de Satan dans son musée. «On est dans une société aseptisée qui n’accepte plus que la mort soit l’issue naturelle de la vie.» Il admire la liberté de son beau-père qui vient de mourir chez lui après avoir bataillé pour quitter son lit d’hôpital. «On lui a fait peur en disant qu’il allait souffrir. Et alors? De quel droit peut-on décider à sa place de la façon dont il voulait vivre ses derniers moments?»

L’idéal qu’on est en train de protéger, c’est le coût de la santé, pas la santé

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C’est la partie de l’exposition consacrée aux figures sataniques. Mais rien de trop effrayant non plus, précise celui qui essaie toujours, à travers son travail, de tendre un miroir au public. Valentin Flauraud

Il s’emporte un peu. Il y a quelque chose qui s’est mal passé dans notre imaginaire collectif pour qu’on en soit arrivé là, dit-il. Et il invoque une politique des coûts de la santé catastrophique qui, en supprimant des lits dans les hôpitaux pour des raisons d’économies, nous a conduits à ces mesures coercitives. «L’idéal qu’on est en train de protéger, c’est le coût de la santé, pas la santé. Le stress est l’une des plus grandes causes de mortalité, les gens partent en burn-out, crèvent à petit feu, mais personne n’impose qu’on réduise le nombre d’heures au travail. Le covid aura au moins eu ce mérite de nous rappeler à quel point on n’est pas grand-chose face à cet orgueil libéral qui croit que tout est possible.»

Marc Atallah trouve qu’il n’y a pas beaucoup d’humilité dans les discours politiques ambiants, alors qu’il adore cette valeur très belle et non religieuse qui nous renvoie à la question: quelle est ma juste place et qu’est-ce que je peux objectivement faire? On pourra certainement trouver une ou deux réponses en visitant son exposition.

>> * Exposition «Je est un monstre», jusqu’au 24 octobre 2021, Maison d’Ailleurs, musée de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires, Yverdon (VD).


Par Baumann Patrick publié le 11.12.2020