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Réseaux sociaux

Sexe, plaisir et Instagram

Elles s’appellent Jüne, Camille ou Charline. Elles parlent de plaisir et de sexualité sur Instagram avec humour, pédagogie et précision. A grand renfort d’illustrations, de citations, de vidéos et de témoignages, elles défendent une sexualité décomplexée, créative et inclusive. Une nouvelle source d’information pour les jeunes et les moins jeunes qui suivent ces influenceuses par milliers.

Tuto sexo Instagram

Parler sexualité, s'échanger expériences et questions font l'objet de nombreux comptes Instagram qui abordent la sexualité autrement.

Amina Belkasmi

Et si on jouissait dans le respect, la bienveillance et le partage? Une révolution sexuelle est en marche sur les réseaux sociaux et elle vous veut du bien. A la suite de la déferlante #MeToo dénonçant les violences sexuelles, des comptes ont émergé sur Instagram pour favoriser une éducation à la sexualité ludique, informée et consentie. Leur vocation? Dédramatiser les pratiques, briser les tabous et redéfinir la notion de plaisir. Le ton est direct, pédagogique et drôle. Ici, on ne badine pas avec les mots. Exit les zézettes, zizis et autres termes approximatifs, on parle de vulve, de vagin, de clitoris, de pénis ou encore de «dickclit» (un clitoris qui, sous les effets de traitements hormonaux, prend l’apparence d’un néo-pénis, ndlr). Au placard aussi, le triptyque standardisé «préliminaires, coït, éjaculation». Le corps dans son entier devient une zone érogène qu’il s’agit d’explorer seul.e ou accompagné.e. Le droit au plaisir est revendiqué, quitte à éclabousser au passage les clichés et stéréotypes d’une sexualité hétéronormée.

Jüne Plã lance le compte @JouissanceClub en 2018. A l’aide de dessins explicatifs et d’une bonne dose d’humour, elle distille pléthore de conseils et de techniques pour se faire plaisir et faire plaisir à son ou sa partenaire sans nécessairement passer par la case «pénétration». Des illustrations précises qui indiquent où placer ses doigts, sa langue, son sexe, pour atteindre l’orgasme. D’où lui est venue l’idée de réaliser des croquis? «Après avoir connu l’extase avec un amant imaginatif pas spécialement joli, doté d’un petit sexe et de problèmes érectiles, je m’ennuyais ferme avec les types rencontrés après lui.»

L’illustratrice se marre: «Une malédiction, en somme, ce mec! Je l’ai rappelé et lui ai demandé de mimer ses gestes. Je les ai crayonnés pour mon partenaire du moment, qui les a parfaitement exécutés.» Convaincue de n’être pas la seule à souffrir d’une sexualité monotone, elle publie une vingtaine de dessins sur Instagram. Le succès est fulgurant, plus de 850 000 abonnés suivent aujourd’hui ses conseils sur le réseau social. Jawara, jeune femme de 26 ans qui travaille dans la finance à Genève, en fait partie: «Ce compte a non seulement modifié mon rapport à la sexualité, mais aussi aux autres. Cela m’a permis d’élargir mes horizons, de découvrir et de tester de nouvelles pratiques. Avec des images sympas et des petits mots explicatifs, on s’informe bien plus qu’en regardant du porno.»

@JouissanceClub, c’est LE compte de référence en matière d’éducation sexuelle pratique. Il est suivi par une communauté de plus de 850 000 abonnés. L’illustratrice, Jüne Plã, ne recule devant rien pour vous envoyer au septième ciel.

Pour Jüne, aucun doute, le mouvement #MeToo sur les réseaux sociaux a mis le feu aux poudres: «C’est plus qu’une histoire de cul. C’est un sujet sociétal énorme. A partir de ce moment-là, sans se concerter, on a toutes ouvert nos comptes simultanément. Il a suffi d’une petite étincelle pour allumer la mèche, internet a fait beaucoup de bien au féminisme.» Un féminisme qu’elle veut inclusif: «Ma démarche n’est pas d’agresser les mecs cisgenres (dont l’identité de genre correspond au sexe que la personne avait ou qui lui a été assigné à la naissance, ndlr). Mais il faut prendre conscience que tout ce qu’on voit à la télé – les séries, les romances, les films, le porno mainstream –, ce sont des choses qui ont été créées par des hommes, souvent pour des hommes. On ne véhicule que leur vision de la sexualité et le plaisir féminin est relégué dans la cagette au fond du placard. J’ai envie de revendiquer ce plaisir, il est temps que les femmes s’expriment là-dessus! C’est aussi une façon de montrer aux hommes que le sexe, ça peut être autre chose que de la pénétration. C’est moins culpabilisant dans le sens où il ne faut plus être en permanence vaillant, viril et bandant.»

Une sexualité qui ne tourne pas exclusivement autour du coït phallo-vaginal, une bonne nouvelle pour la gent masculine? Romy Siegrist, psychologue FSP et sexologue: «Ça peut détendre les angoisses de performance, l’idée qu’il faut absolument avoir une érection et la tenir. Il faut revenir à de l’artisanat et dire aux gens: «Vous avez des mains (et une bouche) et elles sont incroyables. Utilisez-les plus, tout ne repose pas sur le pénis.» @JouissanceClub est devenu un livre, qui fait un carton en librairie. Sa «cartographie du plaisir», une nouvelle version du Kamasutra? Jüne nuance: «Ce recueil hindou est culte, mais les représentations sexuelles qu’il figure sont très hétéro-centrées, très pénétro-centrées. C’est une sexualité qui a ses limites. Qu’est-ce qu’on fait des lesbiennes? Des gays? Des pansexuel.le.s? Des personnes transgenres? Des personnes intersexes? J’ai voulu faire un Kamasutra qui convienne à tout le monde.»

L’inclusivité, c’est le mantra de Charline, créatrice d’@Orgasme_et_moi, un compte d’éducation à la sexualité suivi par plus de 440 000 personnes. Elle y parle «de toutes les sexualités, quels que soient le genre, l’orientation, les désirs, les envies et vécus de chacun.e. Avec un objectif simple: l’épanouissement dans la vie affective et intime. Elle se considère comme «une passeuse de sciences, de concepts et d’expérimentations» avec une conviction: «Le savoir est le pouvoir. Il offre la possibilité d’effectuer des choix en toute conscience.» Pourquoi Instagram? «J’ai essayé de créer un espace safe. C’est un lieu de joie, de liberté et de savoir. A l’aide de stories, je laisse la parole à ma communauté, qui se sent libre de témoigner, de faire part de ses expériences ou encore de ses blocages. Une véritable intelligence collective se dégage de l’ensemble de ces vécus individuels. En voyant que les autres osent, tentent ou explorent, on se dit: «Pourquoi pas moi?» Une démarche qui séduit Jawara: «Avec Charline, on parle des sexualités et de toutes les orientations. Tout le monde y trouve son compte, que tu sois lesbienne, transgenre, intersexe ou hétéro. Le désir, l’érotisme et la recherche de plaisir sont universels. Au final, nous partageons toutes et tous la même sexualité car nous sommes toutes et tous des êtres humains.»

@Jemenbatsleclito a vu le jour en octobre 2018 à la suite d’une conversation qui a laissé Camille Aumont Carnel, sa créatrice, sans voix. «J’étais entourée de quatre mecs, ils s’échangeaient des techniques, pour la plupart lunaires, pour faire jouir une femme. Comme si on fonctionnait toutes de la même façon.» Elle crée le compte dans la foulée. Pourquoi avoir privilégié cette plateforme? «Je ne me retrouvais pas dans les problématiques abordées sur Doctissimo ou dans la presse féminine. Je voulais incarner un truc, qui, moi, m’avait manqué. J’avais besoin de représentation, de pouvoir lire les mots «pertes vaginales», «règles» et de parler sexe franchement.»

Avec la fraîcheur de ses 24 ans, Camille partage sur Instagram ses réflexions sur les menstruations, la masturbation, le sexe avec une communauté de plus de 724 000 abonnés. Aux formules de politesse et phrases alambiquées, elle préfère les punchlines épicées pour faire passer ses messages. Elle en est persuadée; c’est en parlant «cash» que les tabous tomberont et qu’on «normalisera les choses dont on a honte de parler».

«Suis-je normal.e?», une interrogation qui revient souvent dans les 300 messages que l’influenceuse reçoit quotidiennement. Et aussi, dans le cabinet de Romy Siegrist, sexologue: «C’est quand même une grande question clinique. Est-ce que je suis normal.e? Est-ce que c’est OK de penser comme ça?» Pour la thérapeute, «ces comptes Instagram sont une chance. Cela permet de se sentir soutenu.e, de déconstruire nos imaginaires et de se sentir moins seul.e. Il n’est pas rare que je conseille aux personnes qui viennent me consulter de s’abonner à certains d’entre eux. Le partage d’expériences, de lectures et de messages qui encouragent une vision positive du sexe, lorsqu’ils sont répétés au quotidien, peut être aussi efficace qu’une séance toutes les deux ou trois semaines suivant ce qu’il y a à travailler. Il y a plusieurs manières d’être en sexualité, il faut promouvoir une vision déconstruite et inclusive.»

Instagram est désormais une plateforme d’échanges et de partages d’expériences mais aussi une source d’information qui vient combler les lacunes d’une éducation sexuelle trop souvent axée sur la contraception, la reproduction et la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST). Camille a perçu cette demande a posteriori: «Je me suis rendu compte que beaucoup d’ados suivaient @Jemenbatsleclito. On n’est pas dans le scolaire avec moi, c’est une éducation décomplexée, abordable et réaliste. Je n’ai pas la prétention d’enseigner quoi que ce soit. C’est plus un travail d’introspection, j’ai transposé ma vie privée sur un espace public. Je partage ma vie, mes doutes et mes galères.» Elle travaille depuis deux ans à la publication d’un guide d’éducation sexuelle pour répondre à toutes les questions que les ados lui ont posées. «Ça sera un truc sympa, bienveillant, inclusif, et surtout qui ne pue pas l’angoisse!»

Pour Etienne, 20 ans, étudiant à Yverdon, les réseaux sociaux sont une source d’information précieuse: «L’éducation sexuelle à l’école, c’est une base. Ovulation, reproduction, protection. Pour tout ce qui est du plaisir et des relations sexuelles, c’est du côté d’internet que je suis allé chercher. J’avais envie d’être plus précis, d’être meilleur en technique mais surtout dans la relation. C’est impensable pour moi de ne pas demander à l’autre ce qu’elle aime ou pas.»

Juliette, Genevoise de 35 ans, regrette que ces comptes n’aient pas existé lorsqu’elle était adolescente: «En cours, on m’avait parlé uniquement des risques liés à la pratique du sexe. Aucune notion de plaisir, ni de consentement. J’avais construit un imaginaire basé sur la peur.» La jeune femme accueille avec enthousiasme ces voix décomplexées: «C’est bien de retourner à l’aspect ludique de la sexualité. J’ai l’impression qu’on l’avait un peu perdu pour la génération qui a grandi après les années sida. Avec Jüne, Camille ou Charline, on peut se marrer, le sexe n’est pas honteux.» Elle conclut: «Il n’y a rien de grave, on parle juste de plaisir! Je trouve cela hyper-réjouissant que ces personnes soient là pour informer, pour éduquer et qu’à la fin on jouisse toutes et tous un peu plus fort, de manière plus respectueuse et plus sympathique.»

Un retour à une forme de légèreté qui réjouit la sexologue Romy Siegrist: «L’humour dans le sexe, c’est très important. Il faut repenser notre manière de voir l’érotisme. Ça n’a pas besoin d’être uniquement sérieux, intense et profond. Il y a une nouvelle manière d’aborder la sexualité comme une activité où on échange du plaisir sans dramatiser.»


Quatre comptes sexos supplémentaires

Entre éducation à la sexualité et militantisme, ils redessinent les contours du plaisir. A suivre sur Instagram.

@mercibeaucul
Pour Léa, «la sexualité fait partie intégrante d’un bien-être physique et mental et participe à l’épanouissement de chacun.e». Pas de plaisir sans consentement et sans communication. Elle propose même un workshop en ligne pour «développer son potentiel orgasmique». Au programme: des vidéos, des exercices pratiques pour investir sa sexualité et se réapproprier son corps.

@tubandes
«C’est quoi être un homme?» Une question à laquelle tentent de répondre Guillaume et sa communauté en déconstruisant les normes sociales et stéréotypes auxquels sont soumis les hommes. Les témoignages anonymes se succèdent sur l’injonction à la virilité, la pression de la performance, les troubles érectiles ou la taille du pénis. Libérer la parole pour une nouvelle masculinité consciente et positive.

@lecul_nu
Une minute pour s’éduquer à la sexualité, oui, mais aussi à tout ce qui l’entoure. Manon propose des petites vidéos où sont abordés sans tabous une multitude de sujets: l’histoire du préservatif, la ménopause, l’éjaculation féminine, la vaccination contre le papillomavirus ou encore la vasectomie. Un ton léger pour un apprentissage affectif et sexuel.

@gangduclito
Sur son compte, Julia Pietri, artiste et militante féministe, «déclare la révolution du clitoris». Autrice du «Petit guide de la masturbation féminine», elle s’apprête à publier un livre d’éducation sexuelle qui parle de consentement et de sexe aux petites filles et aux petits garçons de 4 à 12 ans. «Le petit guide de la foufoune sexuelle» paraîtra en juin!


La petite histoire du clitoris

Seul organe du corps humain destiné uniquement au plaisir, le clitoris sort de sa réserve. On l’affiche aujourd’hui dans la rue, sur les réseaux sociaux et dans les manuels scolaires mais il en a fallu du temps! Retour sur un parcours tumultueux.

- Hippocrate
L’organe est identifié comme épicentre du plaisir par celui que l’on considère comme le père de la médecine, Hippocrate (IVe siècle av. J.-C.). Selon le philosophe grec, l’acte sexuel et le plaisir qui l’accompagne produisent deux semences, l’une féminine et l’autre masculine, dont la rencontre forme un embryon. Pour assurer la reproduction, le plaisir féminin était donc indispensable!

- Realdo Colombo
Dans son ouvrage De re anatomica (1559), Realdo Colombo, un anatomiste italien, prétend être le premier à avoir découvert «le siège du plaisir féminin». Il relève que, comme la verge, l’amor veneris dispose d’une capacité érectile. La primauté de la découverte est contestée par le chirurgien Gabriele Falloppio en 1561. Il baptisera l’organe kleitoris, une dénomination qui traversera l’histoire.

- Samuel Tissot
En 1758, le médecin lausannois Samuel Tissot publie L’onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation. Le succès est mondial et ouvre une voie royale aux pourfendeurs protestants du plaisir solitaire. La science progresse et comprend que le clitoris n’est plus nécessaire à la fécondation. C’est la double peine, il sombre dans l’oubli.

- Sigmund Freud
Le célèbre psychanalyste autrichien (1856-1939) distinguait deux types d’orgasme chez les femmes: le clitoridien et le vaginal. Le premier étant considéré comme le reflet d’une sexualité immature, il devait être abandonné au profit du second. Car la sexualité qu’il qualifie «d’adulte» est une affaire de pénétration. Or un seul organe est pourvoyeur d’orgasme, que ce soit par pénétration vaginale ou stimulation externe. Vous l’aurez compris, c’est le clitoris.

- Helen O’Connell
Il a fallu attendre 1998 pour que l’anatomie complète du clitoris soit dévoilée par l’urologue australienne. Situé à l’intérieur de la vulve, il mesure entre 8 et 12 centimètres. Seul son gland, protégé en partie par un capuchon, est visible à l’œil nu. Il est constitué d’un corps, de deux piliers et d’une paire de bulbes à l’entrée du vagin. Il possède plus de 8000 terminaisons nerveuses, soit deux fois plus qu’un pénis.

- Clitoris, superstar
On le voit partout. Dans la rue, grâce à la campagne de street art «It’s not a Bretzel», lancée par @gangduclito. En version géante pour la Nuit de la science et Les Créatives à Genève en 2018. En faisant son marché à Lausanne avec l’association Clitoris-moi. Et enfin, dans les manuels scolaires et en 3D dans les cours d’éducation à la sexualité. Il était temps!

Par Alessia Barbezat publié le 07.05.2021