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© Anoush Abrar

«Soit j’apprenais l’hypnose, soit je finissais à l'AI»

Publié samedi 16 novembre 2019 à 10:24
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Publié samedi 16 novembre 2019 à 10:24 
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L’hypnose a sauvé la vie de la professeure Claire-Anne Siegrist, médecin aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Elle raconte comment.
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«Je suis médecin, pédiatre, infectiologue et spécialiste en immunologie. Je suis de l’école de la médecine basée sur les preuves. De toute ma carrière, je ne m’étais jamais intéressée à l’hypnose: ce n’était pas à la mode et cela ne faisait pas partie de mes domaines de spécialisation. Et puis, au printemps 2016, en l’espace de quelques mois, j’ai développé une polynévrite, une inflammation des nerfs des jambes, qui a généré progressivement mais assez rapidement des douleurs intenables. A l’époque, je décrivais ces sensations comme l’impression d’avoir les jambes enserrées dans des chaussettes en cotte de mailles, brûlantes, serrées, qui piquaient et lançaient leurs aiguilles dans ma chair, jusqu’aux genoux. Ma douleur maximum était de 9 sur 10. En patiente obéissante, j’avalais alors toutes sortes de médicaments pour calmer ces douleurs. Des médicaments qui faisaient peu effet et qui m’abrutissaient complètement.

Un jour, alors que j’étais sous dialyse pour suspicion d’intoxication, le pharmacien-chef de l’hôpital est venu voir comment ajuster au mieux mon traitement. Je m’entends encore lui dire, comme une fulgurance, une intuition: «Ces douleurs qui me viennent des pieds et des jambes sont traduites en perceptions par mon cerveau. Donc il faudrait que j’apprenne à mon cerveau à décoder ces signaux différemment. Il n’y aurait pas quelqu’un avec qui je pourrais faire de l’hypnose?»

C’est ainsi que j’ai rencontré la docteure Adriana Wolff, médecin adjointe en anesthésie et hypnothérapeute. Elle m’a demandé de décrire mes douleurs et d’imaginer ce qui les rendrait supportables. J’ai dû lui parler des activités et des lieux qui me ressourcent. J’ai mentionné les randonnées à la montagne, le jardinage, mes pieds dans l’herbe, arroser, juste pour le plaisir. «Bon, on y va?» J’ai fixé un point devant mes yeux. Il y avait le cathéter d’hémodialyse, le bruit des machines, les gens qui entraient et sortaient de ma chambre… tout s’est estompé. Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé, juste du décompte de fin de séance, et de voir son visage interrogatif me demander: «Ça va?» Je l’avais suivie dans l’histoire construite pour moi: voici la plus-value d’une séance individualisée. Je n’avais plus mal. Plus aucune douleur aux pieds. Elle me dit: «J’ai arrêté parce que vos pieds devenaient blanc-bleu comme s’ils étaient gelés.» En imaginant plonger mes pieds dans un lac de montagne glacé, j’ai activé la régulation de mon système vasculaire. La contraction des vaisseaux a fait son travail et la sensation de l’eau glacée son effet anesthésiant. J’ai découvert ainsi que je pouvais, de l’intérieur, me refroidir et m’anesthésier bien plus efficacement qu’avec des packs de glace.

Quand on n’a plus rien à perdre, on cherche de l’aide. J’étais au début du parcours, au début de ma maladie. J’avais peu de solutions: c’était soit le canapé, les séries B à la télévision et finir à l’AI, soit apprendre l’hypnose. Mais je devais alors me former pour pratiquer seule, quand les douleurs revenaient après une séance. J’ai acheté tous les livres possibles, et en trois semaines de vacances, entre juillet et août, au chalet, j’ai appris le b. a.-ba de l’hypnose, m’entraînant plusieurs heures par jour. Jusqu’au moment où, alors que rien ne marchait et que j’avais toujours tellement mal, j’ai senti mon bras se lever en réponse à une suggestion imagée de ballons multicolores. Mon cerveau n’avait pas écouté mes pensées négatives. Il avait répondu à la suggestion. Ce qui compte, c’est l’entraînement.

Anoush Abrar
Malgré l’opération réussie et l’autohypnose, la professeure utilise un fauteuil pour éviter des douleurs à l’appui dans ses pieds.

Pour retrouver de la sérénité, de l’énergie et gérer les frustrations du quotidien. Pour les choses plus lourdes, plus profondes, je continue avec ma thérapeute. En avril 2018, je me suis fait opérer à Lugano, on m’a implanté des électrodes de neuro-modulation le long de la colonne vertébrale, avec une petite batterie qui leur envoie des impulsions et interrompt la transmission de la douleur qui monte des jambes vers le cerveau via la moelle épinière. A la dernière minute, j’ai proposé au chirurgien de remplacer l’anesthésie générale par une anesthésie locale et de l’autohypnose. Une première! Je me suis préparée en cinq minutes en m’imaginant marcher en forêt, m’adossant à un arbre, mon dos collé à l’écorce au moment où le chirurgien implantait chaque électrode. Les sensations désagréables devenaient des petites bêtes qui piquent et qui grattent. Cela a fonctionné à merveille. En évitant l’anesthésie générale, j’ai pu guider le chirurgien et les électrodes ont pu être implantées de façon tellement précise et individuelle que mes douleurs au repos ont quasi disparu. Plus besoin d’antidouleurs. Pour des raisons vasculaires, les douleurs à l’appui augmentent trop après quelques pas. Je me déplace donc en fauteuil roulant.

L’hypnose m’a permis de traverser ce désert de deux ans de douleurs neuropathiques. C’était une oasis dans le désert. Il y a eu un avant et un après. Ce vécu m’a conduite à développer avec la Dre Adriana Wolff un grand programme de formation des soignants des HUG – que tous ont soutenu, y compris la Fondation privée des HUG et Children Action. La maladie m’a aussi rapprochée de l’humain, j’ai découvert que l’essentiel est ailleurs que là où on le cherche souvent. Je suis un autre médecin: plus ouverte à mes propres sensations, je perçois mieux celles des autres. Je voulais partager cela simplement, sans orgueil: lorsque j’ai été touchée par la maladie, j’ai réagi avec ce que j’étais. J’étais et je suis restée une chercheuse, pas plus douée que les autres, mais courageuse et très motivée à trouver des solutions.»

>> Lire aussi le dossier «Les incroyables facultés de l'hypnose»


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