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La solution-choc d'un maire contre les cambriolages

Confronté à des cambriolages en série, le maire de Boncourt (JU), Lionel Maitre, suggère de boucler, de nuit, l’accès vers la France. Après l’épisode de la piscine qui a cristallisé les tensions transfrontalières cet été à Porrentruy, l’embarras cantonal est palpable. Le jeune édile, lui, ne lâche rien.

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Maire PDC de Boncourt (JU), Lionel Maitre, 35 ans, déplore que l’occupation sporadique de l’ancienne douane (à l’arrière-plan) du village favorise trop souvent la fuite des cambrioleurs… Julie de Tribolet

«Je ne réclame pas une frontière comme celle qui sépare le sud du nord de la Corée, mais les gens en ont ras le bol de ces cambriolages, moi le premier! Ça ne me fait pas plaisir de demander la fermeture d’un poste-frontière de nuit. Moi aussi, j’aimerais que tout le monde soit gentil et qu’on puisse laisser nos maisons ouvertes…» Il a le sens de l’ironie et les idées claires, Lionel Maitre (35 ans), maire du village frontalier de Boncourt (JU). Physique de rugbyman, barbe finement taillée, cet électricien au fier accent ajoulot milite «sur l’aile droite du PDC». Un bon vivant, fou de basket, aimant voyager, se promener en forêt avec sa chienne Singa, jouer au poker et boire un bon vin.

Le constat d’abord. Probant. Lors de la crise sanitaire du printemps, les sévères mesures de confinement imposées en France, ajoutées au verrouillage de la frontière suisse, ont mis fin aux cambriolages, au soulagement des Boncourtois excédés.

Depuis l’entrée en vigueur des Accords de Schengen, seul le poste-frontière situé sur l’autoroute A16, en marge de la commune, est occupé en permanence. Dans l’ancienne douane séparant Boncourt de Delle (F), les contrôles sont aléatoires. Ils sont plus sporadiques encore sur la douzaine de chemins vicinaux transfrontaliers. Le covid avait transformé Boncourt en fortin. Dès la levée du dispositif, «quatre cambriolages ont été perpétrés en une semaine», confie le maire, dépité. «La frontière est un vrai gruyère», soutient-il.

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Electricien de profession, Lionel Maitre partage sa vie avec Katia et leur chienne Singa. Julie de Tribolet

Les cambriolages, c’est un peu l’arlésienne dans ce village favorisé par son tissu industriel: le tabac, incarné hier par Burrus, aujourd’hui par British American Tobacco (BAT), la micromécanique et l’horlogerie. A Boncourt, le nombre d’employés à temps plein (environ 1500) est supérieur à celui des habitants (1230)! La quotité d’impôts est basse – 1,45 contre 2,05 à Porrentruy (2,85 pour le Jura) –, les infrastructures dignes d’une petite ville avec un centre commercial, une piscine couverte et une halle polyvalente, notamment, où le club de basket local s’épanouit au sein de l’élite du pays. Le village a pourtant changé. Ainsi, personne ne fume au Conseil communal – ce qui aurait fait tache au temps des Burrus – et malgré la présence d’Emmaüs, Boncourt passe encore, en Ajoie et au-delà, pour un pays de cocagne.

«La main-d’œuvre frontalière rapporte 1,5 million de francs par an sur un budget de 8,9 millions, indique le maire. Laisser croire qu’on pourrait faire sans les Français est malhonnête.» Dans le dossier des cambriolages, cependant, les faits sont têtus: leurs auteurs s’évaporent trop souvent en France… Le maire s’efforce toutefois de ne pas accabler ses voisins.

En novembre dernier, soit quatre mois avant l’arrivée du Covid-19, il formule auprès des autorités cantonales jurassiennes une requête inédite: «Que l’ancienne douane du village soit désormais fermée la nuit avec un horaire précis, comme cela se fait à Genève, et que les chemins vicinaux soient obstrués.» Solution «financièrement acceptable et simple à mettre en place». «L’idée n’est pas d’interdire aux Français de passer, le poste-frontière principal, sur l’A16, restant ouvert», commente-t-il. Invoquant Schengen, le canton rejette illico l’idée-force concernant l’ancienne douane, mais assure soutenir le maire dans ses efforts, sans formuler de plan B.

La pandémie de ce printemps se révèle riche en enseignements. Mi-août, Le Quotidien jurassien revient sur la porosité de la frontière et les vols. En France, la presse gratuite envenime le débat en déformant les propos du maire ajoulot. Avec les élections cantonales qui approchent, la requête boncourtoise se transforme en vraie peau de banane pour la ministre socialiste responsable.

Cette frontière, Lionel Maitre pourrait la dessiner les yeux fermés. Son frère est garde-frontière, leur père l’était aussi. Ado, c’est en France qu’il allait chercher les pièces pour «chinder son teuf» (maquiller son boguet, ndlr), comme on dit en Ajoie.

La commune a multiplié les initiatives – rondes nocturnes d’agents Protectas en accord avec BAT, patrouilles renforcées et mieux coordonnées avec les différents corps de police, subventions aux particuliers s’équipant de systèmes d’alarme, caméras, etc. –, la vigilance des habitants et la réactivité des gardes-frontières se sont accrues, mais les arrestations restent rares, même s’il y en a.

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Sur le plan de zones de Boncourt, le maire pointe les nombreux chemins vicinaux offrant un accès à sa commune depuis la France. Julie de Tribolet

Avec le temps, le signalement des malfrats s’est affiné. Il ne s’agit pas de bandits lyonnais surarmés, qui ont pourtant, eux aussi, opéré à Boncourt. Le maire raconte qu’une nuit, «équipés d’un camion-grue (!), ils ont emporté le coffre de La Poste sans réveiller personne»… Ce ne sont pas non plus de petits voyous opportunistes, connus de la police, qui «fauchent ce qu’ils peuvent où ils peuvent». «D’origines diverses, ceux qui nous préoccupent remontent les autoroutes européennes et ciblent un village où, l’espace d’une semaine, ils visitent entre une et quatre maisons, retournent tout à l’intérieur, emportant bijoux et valeurs, avant de filer à travers la frontière.»

Le maire lui-même n’a pas été «visité». Il est vigilant. L’automne dernier, il s’est distingué en surprenant deux filous qui arnaquaient des retraités en «réparant» à grands frais des dégâts qu’ils avaient eux-mêmes commis sur leur toiture…

Lionel Maitre aime profondément la région où il a grandi et où il est revenu s’installer après avoir beaucoup voyagé, notamment aux Etats-Unis. En 2018, il a racheté à Boncourt une maison qu’il retape lui-même avec sa compagne Katia, employée chez Ruag, à Bure (JU). Pour l’instant, le couple n’a pas d’enfant, «mais on en parle», dit-il.

Le jeune édile pense avoir hérité le goût de la chose publique de son grand-père paternel, jadis président de la section locale du PS à Glovelier. Se présentant pour la première fois il y a deux ans et demi, Lionel Maitre a accédé à la mairie de Boncourt. Son parti, le PDC, qui dispose de quatre sièges sur sept, a donc la majorité. Le maire soutient toutefois n’avoir jamais réuni les siens avant une assemblée: «La politique politicienne, ça ne m’intéresse pas. Il n’est pas rare qu’on se retrouve à deux contre deux au sein du PDC.»

Lionel Maitre est à l’image de sa silhouette. Généreux. Il se félicite d’entretenir d’excellentes relations avec Sandrine Larcher, la maire de gauche de Delle (F). Ils coopèrent.

S’il comprend que les frontaliers suscitent parfois le débat en Ajoie, y compris de façon houleuse, le maire de Boncourt sait leur importance. A ses yeux, fermer la porte ne résoudra pas le chômage. «Chez nous, le problème se situe au niveau de la formation, confie-t-il. On privilégie trop la filière lycée. On ne valorise pas assez l’apprentissage.»

Ce qui l’angoisse? La violence, que certains quartiers de France voisine, où, relève-t-il, la «faillite de l’Etat est manifeste», exportent dans le Jura. Sans souhaiter la commenter, il cite l’affaire de la piscine qui a contraint, cet été, les autorités municipales de Porrentruy à précipiter des mesures restrictives. «C’est un problème de société, insiste-t-il. On y a aussi été confronté à Boncourt. Pour y répondre, on a interdit l’entrée aux fauteurs de troubles et instauré un double tarif d’entrée, plus cher pour les non-résidents, et ça a marché, mais quand je vois qu’à Pont-de-Roide (F), non loin d’ici, un père de famille a été frappé à la tête avec un marteau (!) au plongeoir au bord du Doubs parce qu’il avait demandé à des jeunes de faire la queue comme tout le monde, oui je l’avoue, ça m’inquiète.»


Par Blaise Calame publié le 1 octobre 2020 - 08:12