Aller au contenu principal
Publicité
© Manuel Geisser

Stefan N. ou le «hoolinazisme»  

Publié vendredi 24 mai 2019 à 07:40
.
Publié vendredi 24 mai 2019 à 07:40 
.
La haine qui s’exprime chaque week-end dans les stades de football suisses a désormais un visage emblématique. Portrait d’une très sale gueule.
Publicité

On les croise dans les principales gares du pays, ces fans (?) de foot des années 2000. Leurs hurlements orduriers, le fracas des bouteilles qu’ils projettent au sol en rotant, on s’y est fait. Une simple pollution de plus pour le citoyen moyen, qui a souvent renoncé à aller au stade et qui accélère le pas pour laisser pétards et beuglements loin derrière lui.

Mais certaines nuisances finissent par devenir intolérables. L’épisode de Lucerne marque sans doute un tournant dans le hooliganisme qui s’est généralisé dans le football suisse. Ces anonymes frustrations cagoulées ont désormais un visage, une sale gueule emblématique, grâce au quotidien Blick, qui a ciblé Stefan N. pour incarner ce phénomène.

Rappel des faits: dimanche 12 mai, à la Swissporarena de Lucerne, Grasshopper encaisse un quatrième but à la 68e minute et se retrouve donc quasiment condamné à la relégation en ligue inférieure, une humiliation que ce grand club n’avait vécue qu’une seule fois, il y a septante ans. Des ultras zurichois descendent alors sur la pelouse. La partie est interrompue et ne reprendra pas, comme ce fut le cas il y a un mois à Sion, où ces mêmes individus avaient cette fois écourté le match en lançant à plusieurs reprises des fumigènes sur le terrain.

Indymedia
Stefan N. il y a une vingtaine d’années, avec ses tatouages qu’il aurait fait effacer il y a cinq ans: croix celtique et version courbée de la croix gammée sous une devise d’identitaires suisses, «Ehre, Treue, Vaterland», proche de celle des SS, …

A Lucerne, les joueurs de Grasshopper, le gardien Heinz Lindner en tête, tentent de raisonner les excités, mais ceux-ci les agressent, auraient même exigé qu’ils se déshabillent et retournent aux vestiaires nus comme des vers. «Donnez-nous votre maillot et baissez vos shorts! On vous pisse dessus!» hurlaient-ils selon des témoins.

Compromettant compromis

Le président, Stephan Rietiker, et le team manager, Christian Künzli, négocient alors les conditions de la capitulation avec un petit homme barbu, tatoué jusque sur le visage. Ils élaborent un «compromis»: certains joueurs laisseront leur maillot à ces excités avant de repartir vers Zurich sous escorte policière.

Sur des vidéos mises en ligne sur internet, on voit aussi qu’un joueur zurichois d’origine africaine, Aimery Pinga, est particulièrement visé par les invectives et subit même des gestes agressifs. Le racisme imprègne décidément plus que jamais le football.

Et ce n’est pas le parcours de Stefan N., 40 ans, qui contredit ce sentiment de pestilence s’élevant d’une partie des gradins des stades. Cela fait près de vingt ans que ce cuisinier de Winterthour fait parler de lui par son implication dans l’activisme néonazi.

Screenshot SRf
Dimanche 12 mai à Lucerne: le barbu Stefan N. assume à visage découvert la révolte de fans et un statut de leader en négociant avec la direction de Grasshopper.

Selon la presse alémanique et des sites internet antifascistes, c’est d’abord dans la musique que le jeune Stefan s’était illustré de manière nazillonne, en jouant dans le groupe thurgovien d’ultra-droite Erbarmunglos («Sans pitié»), un groupe qui entonnait depuis 1997 des chansons aux titres évocateurs, comme «Weiss und stolz» («Blanc et fier de l’être»), pour les regrouper dans un CD lui-même intitulé «White Nation» («nation blanche»).

Ce membre d’un mouvement skinhead clairement néonazi assumait alors sans complexe ses penchants idéologiques en se faisant tatouer une sorte de croix gammée sur le thorax, ainsi que des devises et des symboles sulfureux sur le torse. Au début des années 2000, le cuisinier fait partie du Hardturm Front, un groupe de supporters d’extrême droite du club. Mais ses signes distinctifs étaient alors très mal perçus par la majorité des autres hooligans de Grasshopper.

Arts martiaux

C’est d’ailleurs à cette époque que le nazillon aurait, selon le Tages-Anzeiger, mis un peu de distance entre le national-socialisme et lui. Il y a environ cinq ans, il se serait même fait effacer ses tatouages les plus extrémistes tandis qu’il rejoignait les United Tribuns, une sorte de version balkanique des Hells Angels. Stefan N. fréquente également un club d’arts martiaux zurichois assez éloigné de l’image rassurante d’une gentille association sportive.

Et les publications récentes de Stefan N. sur les réseaux sociaux démontrent aussi que ce néonazi recyclé en hooligan est toujours imprégné idéologiquement par de sulfureuses théories du complot contre l’Occident.

Grotesque révolte

En s’affichant ouvertement comme leader de cette puante et grotesque révolte débouchant sur une deuxième annulation de match en un mois, Stefan N. n’a sans doute pas réalisé qu’il commettait la provocation de trop. Cette fois, les autorités politiques et sportives ont décidé de sanctionner ces supporters du chaos en poursuivant les meneurs.

Après avoir réussi à déjouer la traque policière, ce semi-professionnel de la frustration et de la haine s’est livré le 15 mai à la police. Ce chefaillon naguère interdit de stade est désormais en cellule. Le football suisse devrait profiter de cette affaire pour expulser définitivement les gredins des gradins.


L'éditorial: La Suisse, terre de hooligans

Par Christian Rappaz

Drôle de pays où l’on peut se retrouver aux portes de la prison pour un coup d’accélérateur intempestif et, en même temps, terroriser chaque week-end un stade entier, casser des gueules et des vitrines ou vandaliser un train en toute impunité ou presque. La planète foot helvétique a passé depuis longtemps de la rubrique sport à celle des faits divers.

Le 12 mai dernier, à Lucerne, la sauvagerie décomplexée des hooligans de Grass­hopper, le club le plus titré du pays, incarnée par leur leader néonazi, s’est même invitée sur le terrain. Faudra-t-il qu’il y ait des morts pour qu’on s’attaque au phénomène avec la même volonté de destruction que celle qui anime ces crapules? On peut le craindre puisque dans un pays où le moindre écart est pourtant sanctionné, les stades de foot et de hockey demeurent scandaleusement des zones de non-droit et d’impunité.

Une impuissance et un laxisme d’autant plus choquants que ces sinistres casseurs, qui sont au ballon rond ce que les black blocs sont au mouvement altermondialiste, sont ultra-minoritaires: 1592 précisément en Suisse, tous soigneusement fichés par la police. Soit moins de 100 par match, peut-on raisonnablement extrapoler. Malgré cela, ni les clubs, ni les autorités ne parviennent à briser ou à amputer ne serait-ce qu’une partie de leur capacité de nuisance. Imaginez un instant la même scène dans la vie courante. Lors d’un contrôle routier par exemple. Vous sortez de votre véhicule, vous frappez le conducteur qui se trouve derrière vous, puis les agents et vous rentrez tranquillement chez vous raconter ces minutes de gloire à votre entourage. C’est, à peine caricaturé, ce qui se passe chaque week-end dans ou autour de nos stades.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, Stefan N., le chef terroriste des hooligans zurichois, qui affiche à visage découvert ses puantes sympathies politiques, dort derrière les barreaux. Mais y sera-t-il encore quand vous les lirez?


Newsletter L'Illustré Recevoir la newsletter L'Illustré