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© Stephanie Borcard & Nicolas Metraux

Suicide sur les voies: le désarroi du pilote de locomotive

Publié mercredi 30 octobre 2019 à 10:59
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Publié mercredi 30 octobre 2019 à 10:59 
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On les appelle pudiquement des accidents de personne. Chaque année, 115 désespérés se jettent sous le train en Suisse. Comment surmonter un tel choc? Témoignage du pilote de locomotive Adriano Cosentino, 33 ans, qui a déjà vécu deux événements dramatiques de ce type.
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«J’ai encore l’image très précise dans ma tête, je peux décrire seconde par seconde ce qui est arrivé ce 21 octobre 2014. Je revois ce jeune homme de 23 ans qui était appuyé de dos contre la salle d’attente vitrée sur le quai. Cela faisait deux heures que j’étais aux commandes de l’InterCity, je roulais entre 130 et 140 km/h en traversant la gare de Morges.»

«Terrible choc»

«Dans mon métier, il faut être attentif à tout, alors je me souviens très bien d’avoir eu le temps, malgré ma vitesse, de croiser son regard une fraction de seconde avant qu’il ne s’avance et se propulse avec son pied contre la locomotive. Le choc a été terrible, j’entends encore le bruit qu’a fait son corps. Il n’a pas passé sous le train mais a été projeté sur le quai. C’était le chaos parmi les passagers qui attendaient sur le quai. J’ai arrêté mon train et suivi ma check-list en cas d’accident de personne.»

«Il faut procéder à plusieurs appels d’urgence. Dans ces moments, chacun réagit différemment selon son caractère. La première chose à faire est de s’assurer, via les agents de train, que personne n’en descend. Le pilote de locomotive doit attendre dans la cabine l’arrivée du procureur chargé de constater le décès, mais aussi du train extinction et secours qui est le premier sur place à chaque accident de personne. J’ai aussi reçu un coup de fil de mon chef, qui doit s’assurer de mon état psychologique. Dans tous les cas, c’est un collègue qui va repartir avec mon train une fois les opérations terminées. J’ai bénéficié, au terme de cet accident, de trois jours de congé.»

«Ça fait partie du job»

Ce suicide spectaculaire en gare de Morges sert désormais d’exemple à étudier dans la formation des jeunes pilotes. Mais Adriano Cosentino a vécu deux ans plus tard un autre accident de personne sur la ligne Romont-La Conversion. «Une femme était assise de dos sur les rails, je me souviens de la blondeur de ses cheveux. J’ai actionné le typhon (sirène) plusieurs fois et entamé le freinage d’urgence, mais elle n’était qu’à 100 mètres, on ne pouvait pas la voir plus tôt à cause de la configuration du terrain, je savais que j’allais la heurter. La consigne dans ces cas-là, pour le pilote, est de fermer les yeux et de se boucher les oreilles, mais je n’ai pas pu, je suis quelqu’un qui affronte. Mais le temps m’a paru interminable avant le choc. J’ai appris plus tard que cette jeune femme de 21 ans avait laissé une lettre d’adieu.»

Jamais deux sans trois. Le jeune pilote sera encore témoin en 2017 d’un suicide en gare d’Yverdon. «J’étais à l’arrêt. La personne s’est jetée sous les roues du train d’un collègue qui arrivait en gare. J’ai tout vu.»

D’un naturel solide et optimiste, Adriano affirme que ces accidents de personne n’ont pas entamé son amour du métier. «Ça fait partie du job, on sait malheureusement que ça peut arriver à tout moment, mais il ne faut pas trop y penser.» Adriano reconnaît tout de même qu’il actionne son typhon plus souvent qu’avant. Surtout à l’entrée de Morges.

- Lire aussi:

>> Le témoignage d'un proche: «On croyait qu'elle allait mieux»
>> Le témoignage de Iannis, plusieurs fois tenté de se jeter sous un train


QUE FAIRE EN CAS DE CRISE

Les pensées suicidaires surviennent au pic de la crise et diminuent une fois ce cap passé. Elles ne révèlent pas une véritable volonté de mourir, mais un désir de mettre fin à des souffrances insupportables.

Or ces souffrances peuvent être soulagées par d’autres moyens.
Le suicide n’est donc ni une fatalité ni une solution et chercher de l’aide est une démarche courageuse et positive. Si vous vous inquiétez
pour une personne de votre entourage, voici comment vous pouvez agir.

Aborder franchement le sujet avec elle: demander à quelqu’un s’il pense au suicide ou à se faire du mal n’est pas incitatif. Au contraire, cela sera un soulagement, car il est souvent difficile d’oser en parler soi-même.

Etre à l’écoute: laisser la personne exprimer ses sentiments, sans porter de jugement («c’est lâche de vouloir se suicider»), sans proposer de solutions toutes faites et sans minimiser. Montrer votre soutien et votre empathie («ça doit être difficile de vivre ça, j’ai envie de t’aider à t’en sortir»).

Faire appel à des aides professionnelles: on peut se sentir désemparé face à la détresse d’un proche. Vous pouvez demander des conseils auprès de professionnels et encourager la personne en difficulté à en parler avec un spécialiste.

Numéros à contacter 24h/24 et 7j/7

  • 143: écoute et conseils pour les adultes (La Main tendue)
    147: écoute et conseils pour les jeunes (Pro Juventute)
    144: services médicaux

>> Retrouvez les autres services d’aide en Suisse romande sur: stopsuicide.ch/besoindaide


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