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Terrorisme

La Suisse meurtrie par les attentats au Sri Lanka

Plus de 250 personnes ont trouvé la mort dans les attentats du dimanche de Pâques au Sri Lanka. Parmi elles, un couple qui tenait un kiosque à Berne depuis des années, ainsi qu’une famille binationale de Zurich. L’importante communauté bernoise leur a rendu hommage.

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Karl-Heinz Hug

Leurs visages m’étaient familiers. De ceux qui, sans être des proches, font partie de la vie quotidienne. Celle du soir, des week-ends ou des jours fériés, où vous êtes bien content de savoir que l’échoppe de ce couple toujours aimable sera ouverte et que vous pourrez y trouver les cigarettes ou le soda qui vous manquent. Ce lundi de Pâques, j’étais descendue du bus dans mon quartier de la Lorraine, à Berne, avec l’idée d’y faire un saut. Devant la porte, au pied d’une affichette informant de la fermeture jusqu’à nouvel ordre, des bougies rougeoyaient. Un malheur était arrivé. Ce n’est que revenue chez moi que j’ai compris: ils avaient dû se trouver au Sri Lanka.

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Le couple, qui avait trois enfants, vivait en Suisse depuis 1990. DR

Karthisegu V., 61 ans, et Ketharagowry V., 56 ans, font partie des 253 personnes tuées dans la vague d’attentats qui a secoué le Sri Lanka le dimanche de Pâques. Le 21 avril, ils s’apprêtaient à prendre le petit-déjeuner dans leur hôtel de Colombo lorsqu’un terroriste s’est fait exploser. Deux autres établissements de la capitale économique et trois églises catholiques à Colombo, Negombo et Batticaloa ont également été les cibles d’attaques, revendiquées deux jours plus tard par l’Etat islamique et qui ont également fait 500 blessés.
Je ne savais rien de leur vie, j’ai appris qu’ils avaient une fille de 28 ans et deux fils, de 14 et 18 ans. Ces derniers, qui étaient du voyage, ont eu la vie sauve, l’un a été légèrement blessé. Ils sont rentrés en Suisse vendredi dernier avec les dépouilles de leurs parents. C’est «avec amour et gratitude», indiquait une notice sur la devanture du kiosque, qu’ils leur ont dit adieu lors d’une cérémonie au cimetière multiconfessionnel de Bremgarten lundi.

Travail acharné

Le couple avait repris le kiosque de la Lorraine en 2011, après avoir, à l’instar de nombreux compatriotes, travaillé en cuisine. Il était sur le pont sept jours sur sept. L’échoppe éclairée au néon n’était pas des plus conviviales, mais eux, si, comme me l’ont confirmé les témoignages des riverains croisés ces derniers jours. Une faune variée venait y jouer au loto ou regarder les courses hippiques, certains restant des heures dans un coin de la boutique, le nez levé vers l’écran. Les policiers cantonaux du bâtiment voisin venaient y prendre le café aux aurores.

«Quand je n’avais pas un rond, ils me faisaient toujours crédit, et je sais que je n’étais pas le seul», soupire Iman Key Abdulkadir, un habitué qui a organisé un rassemblement impromptu vendredi. «Les terroristes ont arraché une part du quartier. Le vide que nos amis laissent derrière eux n’est pas près d’être comblé.» «C’étaient des gens profondément bons, des gens bien. Et ouverts: Africains, Arabes, tout le monde était le bienvenu. Ils offraient les croissants, le café, des bonbons aux enfants… Ils étaient très heureux en Suisse», raconte Jeevan, comme eux un Tamoul qui a trouvé refuge en Suisse.

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Tout le monde était chaleureusement accueilli au kiosque tenu par le couple srilankais à Berne. Voisins et habitués ont été nombreux à se recueillir chaque jour, comme ici le 26 avril. Karl-Heinz Hug

Fiers de leurs enfants

Ils étaient arrivés en Suisse en 1990, comme des milliers d’autres Tamouls fuyant la violence du Sri Lanka. Ketharagowry avait dû beaucoup souffrir dans le passé, mais restait discrète sur les épreuves, a confié sa fille au SonntagsBlick. Ce qui comptait, c’était leur vie ici et maintenant, et que leurs enfants réussissent. Ils étaient fiers de leur fille, jeune mariée, des études du plus grand et de l’apprentissage du plus jeune. Ils s’étaient établis à Bümpliz, un quartier populaire et coloré de la capitale. A Noël, ils mangeaient de la raclette et mettaient des cadeaux sous le sapin.

Ce séjour dans leur pays d’origine était le premier depuis des années, l’occasion de renouveler leurs papiers et de rendre visite à la sœur de Karthisegu. Dans son dernier message, Ketharagowry demandait à sa fille ce qu’elle voulait qu’elle lui ramène.

Vendredi dernier, l’association Saivanerikoodam, qui gère le temple hindou de la Maison des religions à Berne, a organisé une cérémonie en hommage à toutes les victimes. Responsable de la communication du temple, Siva Thillaiambalam insiste sur un message d’unité et de paix. «La haine ne doit pas gagner.»

Les enfants espèrent reprendre le kiosque qui comptait tant pour leurs parents. Devant la vitrine, les bougies continuent de briller. Sur une feuille de papier, ces quelques mots: «Wir werden euch vermissen», vous allez nous manquer.


Victimes zurichoises: retour meurtrier

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Ernst et Rebecca W. et leur fille (sur les genoux de sa mère) partageaient leur temps entre la Suisse et le Sri Lanka. DR

Un père, une mère et leur fille de 12 ans habitant Uster, dans le canton de Zurich, ont eux aussi été rattrapés par la haine aveugle qui a frappé le Sri Lanka le 21 avril dernier. Née dans une famille tamoule d’origine indienne, l’une des minorités les plus défavorisées du Sri Lanka, Rebecca W. avait perdu ses parents, tués par des extrémistes. Elle avait 7 ans lorsqu’elle avait été adoptée en Suisse par un couple de Néerlandais. C’était en 1977.

Depuis, elle avait suivi un apprentissage de fleuriste, avait rencontré son compagnon et avait eu une fille. Il y a quelques années, Rebecca s’était mise en tête de retrouver sa famille biologique. Elle avait été profondément choquée par la misère dans laquelle vivaient ses frères et sœurs, qui s’échinaient pour un salaire de misère dans des plantations de thé. Epaulée par son mari, Ernst, elle avait alors décidé de venir en aide «aux plus pauvres des pauvres» de son pays natal, comme l’avait raconté la presse zurichoise il y a quelques années, en ouvrant une école.

Les travaux de construction de la Sawariappa School, sise à Gampola, à quatre heures de route de la capitale Colombo, avaient commencé, comme le montre la page Facebook de l’association. Le jour de l’attentat, elle s’était rendue à Colombo pour accueillir son mari et sa fille venus la rejoindre depuis la Suisse. Ils ont trouvé la mort dans leur hôtel.


Par Albertine Bourget publié le 3 mai 2019 - 10:25, modifié 18 janvier 2021 - 21:04