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© Michael Raaflaub

Ces Suisses que l’esclavage a enrichis

Publié lundi 29 juin 2020 à 09:36
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Publié lundi 29 juin 2020 à 09:36 
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Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Belgique, la foule abat des statues de personnalités historiques mêlées à l’esclavage. Au nom de l’antiracisme. Faut-il déboulonner celle de David de Pury (1709-1786) à Neuchâtel? Sermonner le passé à l’aune de notre sensibilité morale d’aujourd’hui?
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C'est une époque fascinante qui se rappelle au souvenir. Celle de l’Europe soudain ouverte, dès le XVIe siècle, aux Amériques, à l’Afrique, à l’Asie. Avec tous ces bateaux chargés de marchandises, de marins, de soldats, d’aventuriers… et d’esclaves entassés dans les cales. Et derrière ce commerce, pour le financer, l’assurer, le faire fleurir, des réseaux de financiers à la manœuvre. La mondialisation avant la lettre. La Suisse y avait sa part. Avec une ribambelle de noms célèbres, les Zellweger d’Appenzell, Zollikofer et Rietmann de Saint-Gall, Leu et Hottinger de Zurich, Merian et Burckhardt de Bâle, Pury et Pourtalès de Neuchâtel, Picot-Fazy et Pictet de Genève.

David de Pury, puisqu’on a parlé surtout de lui ces jours, qui était-il au juste deux siècles avant de se faire conspuer à Neuchâtel? Sa famille regorgeait de notables, pas tous fortunés, mais proches du pouvoir dans cette principauté qui dépendait du roi de Prusse. Potsdam, c’était loin, les autorités locales jouissaient d’une grande autonomie. Peu de lois, peu de règlements, ce qui permettait l’essor du commerce. Dans la tradition protestante, marquée par la présence de nombreux huguenots chassés par l’édit de Nantes en 1598.

Au XVIIIe siècle, cette toute petite ville – 2000 ou 3000 habitants! – s’éveillait aux prémices de l’industrie horlogère et textile, se piquait de modernisme, s’ouvrait même aux idées des Lumières. Jean-Jacques Rousseau se plaisait dans la contrée. Les imprimeurs accueillaient des livres interdits ailleurs et envoyaient des colporteurs les vendre à travers la France.

Les parents de David? Son père fut aussi un personnage hors normes. Après avoir fondé une famille, avec huit enfants dont quatre morts en bas âge, après une carrière de fonctionnaire, devenu maire de Lignières, le désir l’a soudain saisi de prendre le large… D’autant plus qu’il se trouvait en pleine déroute financière. Sa tentative d’exporter le vin local en Grande-Bretagne et en Hollande avait eu peu de succès. A 37 ans, il abandonne tout et embarque vers Le Cap, puis Batavia, la Jakarta d’aujourd’hui, en Indonésie. Il rêve d’y fonder une colonie.

D’euphorie en déboires, quelques années plus tard, il se retrouve finalement en Caroline du Sud, où il réalise son projet: faire venir des colons suisses, conquérir des terres en combattant les Indiens et y faire travailler des Noirs. C’est la naissance de Purrysburg! Triste aventure, la greffe helvétique ne prend pas, le fondateur meurt de la malaria et son fils Charles, qui prend le relais, ne survivra pas, empoisonné lors d’une révolte d’esclaves. Car il y en avait parfois, et elles étaient réprimées sans pitié.

Michael Raaflaub
David de Pury, après un apprentissage à Marseille, s’est établi à Londres, puis à Lisbonne, où il mourut à l’âge de 77 ans. Il vécut dans de belles demeures où il a dû côtoyer des «domestiques noirs», mais il n’a jamais vu les esclaves dans les…

C’est dire que David a peu connu son père. C’est sa mère qui l’élève, avec ses deux sœurs. Une protestante pour qui importent la foi, la discipline et l’instruction. A 17 ans, le jeune homme prend le large aussi, mais très sagement. Il n’a rien d’un aventurier. Avec un ami, avec quelques recommandations, trois sous en poche, il part à pied à Marseille. Où il est engagé comme apprenti, sans solde, chez un commerçant, lointain ami de la famille. Il y améliore son orthographe et apprend la tenue des comptes. A ce moment, la ville se remet, non sans peine, d’une tragédie survenue six ans plus tôt: l’épidémie de peste qui a fait 40 000 morts, la moitié de la population locale. Le port méditerranéen s’ouvre peu à peu à des destinations plus lointaines: l’Afrique, les Antilles, le Brésil.

Le Brésil! Pays alors objet de tous les fantasmes. On y trouve de l’or, des bois précieux, du sucre, du coton et, convoitise suprême, des diamants. Le jeune David de Pury découvre la subtilité des pierres chez son patron. Et après trois ans d’apprentissage, il s’en va, non pas en Amérique mais à Londres. Car c’est là que l’on tire les ficelles du commerce international, notamment avec le Portugal. Il y trouve un modeste emploi de secrétaire en langue française. Mais pas chez n’importe qui. Chez un certain John Gore, de la Compagnie du Sud, qui commerce avec le Brésil. Il monte en grade, acquiert la nationalité britannique, sans nullement renier ses origines. Mais Neuchâtel, il préfère en rêver que d’y vivre.

Archives Ville de Neuchâtel
Le testament de David de Pury. Célibataire, sans enfants, il léguera toute sa fortune à sa ville de cœur, où il a passé si peu d’années. La moitié de la somme, estimée à 600 millions de nos francs, devait aller à l’embellissement de la ville et l…

Quelques années plus tard, il s’installe à Lisbonne, d’où le roi règne aussi sur l’immensité brésilienne. David de Pury n’y mettra jamais les pieds, il n’a jamais franchi l’Atlantique! Il ne fit dans toute sa vie que cinq voyages, toujours en Europe. Il resta au Portugal jusqu’à sa mort, à l’âge de 77 ans.

Savait-il qu’il se livrait à la traite des esclaves? Sans doute, mais il ne voyait pas les choses ainsi. Il faisait du commerce. Désireux, dans l’esprit du temps, de s’intégrer au monde, non pas de le changer. Et de faire fortune. Ce qu’il réussit au-delà de ce qu’il eût imaginé au départ, grâce à la Companhia Geral de Comercio de Pernambuco e Paraiba, fondée avec deux compères britanniques. Appuyés par le marquis de Pombal, l’homme fort du roi.

De Lisbonne ou de Marseille, les bateaux affrétés mettaient le cap sur l’Angola, y chargeaient des esclaves livrés par des chefs de tribu, puis amenés au Brésil, surtout à Recife. Cela dans des conditions effroyables qui s’améliorèrent cependant au fil du temps… pour diminuer le nombre des morts pendant le voyage. L’étude du chercheur Maximiliano Menz, à São Paulo, estime que la compagnie en a transporté environ 30 000 entre 1760 entre 1777. Il apparaît, selon les comptes, que la fortune de la société provenait peu de ce trafic qui devenait rentable sur les lieux de leur exploitation. La richesse provient avant tout de la production et de la vente, dans plusieurs pays, des bois précieux. A commencer par le pau-brasil du Pernambouc, le séquoia, dont la chair rouge servait à produire un colorant fort apprécié… jusque chez les fabricants de textiles de Saint-Gall, heureux eux aussi de ces échanges. Sans oublier les diamants qui profitèrent grandement au roi, à la cour et à la compagnie mandatée pour leur commercialisation en Europe. Car tout se pratiquait dans des règles royales très strictes.

Wikipedia Commons
«Il y a des Noirs de toutes les couleurs et ils sont d’autant moins gorilles qu’ils se rapprochent du brun ou du jaune». Henri de Saussure, entomologiste genevois.

David de Pury a dû côtoyer des «domestiques noirs» dans les belles demeures de Londres et de Lisbonne mais n’a jamais vu les esclaves dans les mines, les cultures et les forêts du Brésil. Pour lui, cette main-d’œuvre faisait partie du système. Comme partout dans le monde d’alors. De nature discrète, concentré sur ses affaires, il a peu écrit sinon des lettres à sa famille et à ses amis, avec d’ailleurs un codage par abréviations qui rend leur lecture difficile. On ne lui connaît aucun propos raciste. Comme tant d’autres en ont tenu jusqu’au XIXe siècle, alors même que l’esclavage avait été officiellement aboli. Tel l’entomologiste Henri de Saussure, vénéré à Genève, qui notait au retour d’Haïti: «Il y a des Noirs de toutes les couleurs et ils sont d’autant moins gorilles qu’ils se rapprochent du brun ou du jaune.»

Dès la fin du XVIIIe siècle, des voix, peu nombreuses, s’élevèrent contre l’esclavage. Un colon français établi à l’île Maurice, Antoine Liquier, s’écriait en 1777 déjà: «Barbares que nous sommes! Nous combinons de sang-froid l’achat et l’esclavage de nos semblables, et nous osons encore parler d’humanité et de vertu.» Le propos ne dut guère troubler Pury s’il en a eu connaissance. Cette pratique devenue si choquante était alors dans la normalité. Un système séculaire qui était déjà admis chez les philosophes de la Grèce antique aux prémices de la pensée démocratique.

La traite des esclaves a commencé fort tôt et s’est prolongée fort tard au sein même de l’Afrique. Les Arabes capturèrent et vendirent des millions de Noirs à travers leur continent, et bien au-delà, jusqu’à Venise ou Istanbul. Les chefs africains eux-mêmes se prêtaient à l’autre commerce, vers l’Atlantique, livrant ces hommes et ces femmes aux marchands qui embarquaient cette «marchandise» humaine vers les Amériques.

Que des hommes d’affaires helvétiques aient participé, financièrement au moins, à ces transactions, à plusieurs centaines de kilomètres de la mer, ne cesse d’étonner et a été longtemps tu. Parmi les navires qui servaient à la traite négrière, on trouve les noms de «Ville de Lausanne», «Pays de Vaud», «Helvétie»… Ceux-ci appartenaient à la société vaudoise D’Illens, van Berchem, Roguin et Cie. Des notables qui tenaient salon entre le château d’Illens (Fribourg) et les alentours de la Palud lausannoise. Un autre Neuchâtelois, Jacques-Henry Berthoud, achète en 1821, comme d’autres Suisses, une exploitation agricole au Surinam (Indonésie). Lorsqu’il s’en sépare quelques années plus tard, il dit veiller à «placer [ses] Nègres au mieux possible pour eux», à ne pas séparer les familles… Début d’une prise de conscience?

Michael Raaflaub
La statue de David de Pury à Neuchâtel a été conspuée en marge de l’indignation planétaire face au racisme, suscitée par le meurtre de George Floyd aux Etats-Unis. Le Collectif pour la mémoire a lancé une pétition pour retirer la statue.

Mais revenons à la figure emblématique de David de Pury. Bien avant que l’on ne s’interroge sur la compatibilité du christianisme avec l’esclavage. Le 1er novembre 1755 à 9h40, la terre tremble à Lisbonne. C’est une catastrophe. La ville est quasiment détruite, on compte entre 50 000 et 70 000 victimes. L’homme d’affaires, fort riche déjà, vient de passer quelques jours à Neuchâtel, où il n’est pas retourné depuis longtemps, il songe à y prendre sa retraite. Mais il file bien vite à Londres. Et c’est là qu’il apprend la terrible nouvelle. Il rentre aussitôt chez lui, au Portugal, rompant avec son énigmatique «fiancée» londonienne. Il mettra toute son énergie à reconstituer ses biens ravagés, à aider la reconstruction de la ville, à remettre en route le commerce avec le Brésil. Il n’est pas homme à se laisser abattre.

David de Pury ne reverra jamais les rives lacustres et les coteaux de son enfance. Mais il y songe intensément en rédigeant son testament. Resté célibataire, il n’a pas d’enfants. Ses parents, son frère et ses deux sœurs, sans descendance à son grand regret, sont morts avant lui. Seule survivait aux Etats-Unis une nièce qu’il n’a jamais vue. Cette branche de la galaxie des Pury s’est éteinte. Mais le magnat a une ville de cœur: Neuchâtel. Où il a passé si peu d’années. Il lui a fait déjà de nombreux dons, son testament va cependant bien plus loin: «J’institue et nomme pour héritiers universels du restant de tous mes biens tant présens que futurs, la Ville et Bourgeoisie de Neufchatel en Suisse…»

En mai 1786, la nouvelle dut provoquer une vive émotion dans le vieil hôtel de ville gothique, qui enjambait à l’époque la rivière du Seyon. On estime que la somme correspondait (selon le magazine Passé simple) à environ 600 millions de nos francs. De quoi remodeler la cité et lui donner un glorieux visage. David de Pury précisait que la moitié du pactole devait aller à l’embellissement de la ville et l’autre moitié aux «œuvres pies et de charité», aux églises, à la construction d’un hôpital et de collèges, aux enfants de bourgeois dans le besoin. Un trésor architectural en est issu, qui est pour beaucoup dans le charme de Neuchâtel.

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Le 15 juin, à Sacramento (Etats-Unis), la statue de John Sutter, un pionnier suisse en Californie du XIXe siècle, est tombée. Selon la chaîne History Channel, John Sutter «avait transformé des centaines d’Indiens en esclaves et les utilisait comme…

Le vœu fut exaucé à la lettre. A commencer par l’aménagement du Seyon qui traverse la ville et débordait souvent. Les meilleurs architectes de France et de Suisse furent sollicités pour la construction de l’hôpital, de l’hôtel de ville, du «collège latin» et de celui des filles. David de Pury est partout. Faut-il l’en chasser? Abattre sa statue ou même, comme certains l’ont dit ces derniers jours par provocation, détruire les bâtiments issus de son héritage? Cela fait penser aux islamistes criminels de Daesh et compagnie qui, en Iran, en Irak et en Syrie, voulurent effacer le passé, en massacrèrent tant de vestiges au nom de leur morale vénéneuse. Aux antipodes de cette dérive, notre vision de l’humanité est inconciliable avec les rages qui se veulent purificatrices.

Songer à nos compromissions avec les horreurs de l’histoire n’a de sens qu’avec un regard sur le présent. Oui, le commerce international, traite négrière comprise, a enrichi la Suisse. Pas seulement Neuchâtel. Genève, Lausanne, Zurich, Berne, Saint-Gall aussi. Cet appétit du monde fait, aujourd’hui encore, partie de notre identité. Il est pour beaucoup dans notre prospérité.

Le débat sur les normes applicables aux multinationales tombe à point pour se poser la question éthique. Et bien d’autres. Divers systèmes de domination s’imposent de plus en plus à nous. Ne sommes-nous pas devenus soumis – pour ne pas dire esclaves – aux géants de l’informatique qui utilisent nos données pour nous faire acheter davantage et nous contrôler? N’avons-nous pas notre part dans l’exploitation des ouvrières qui fabriquent nos vêtements bon marché au Bangladesh, en Ethiopie et ailleurs? Le sort des enfants congolais qui arrachent de la terre de quoi fabriquer nos téléphones est-il meilleur que celui des coupeurs de canne à sucre au XVIIIe siècle? Mais, par ailleurs, dissuader les multinationales de les employer au profit des robots, n’est-ce pas renvoyer des familles entières à la misère? On n’avance pas dans la réflexion à coups de slogans simplistes. Ouvrir les yeux sur le monde et pas seulement sur le coin d’une rue à débaptiser, s’engager dans les débats politiques, établir les règles du monde de demain, voilà qui sert mieux la juste cause de ce XXIe siècle.


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