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© julie de tribolet

Suspendu pour dopage, le boxeur Yoann Kongolo s'explique

Publié jeudi 6 août 2020 à 08:45
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Publié jeudi 6 août 2020 à 08:45 
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Rares sont les athlètes pris par la patrouille qui acceptent de témoigner. Le boxeur lausannois Yoann Kongolo (32 ans) révèle pourquoi, à l’été 2018, il s’est retrouvé acculé au dopage puis suspendu. Il défend avec force un palmarès jusque-là irréprochable, acquis dans la sueur et le sang.
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Ça commence comme un film avec Jean-Claude Van Damme. Le décor? Saint-Tropez et sa Fight Night, organisée par le promoteur genevois Olivier Muller. Ce 4 août 2018, le kickboxeur lausannois Yoann Kongolo, au bénéfice d’une licence française, affronte le Lyonnais Yohan Lidon, dit Le Bûcheron, titre mondial à la clé. Défait un an plus tôt face à Kongolo, Lidon a soif de revanche mais, face à lui, le puissant droitier romand, devenu boxeur mi-lourd, ne tremble pas. «J’étais à fond, raconte-t-il. Si la boxe représente pour moi une partie d’échecs, le kick, c’est la bagarre et moi, j’ai besoin d’échanger des coups. C’est ce qui me motive.» Le combat, acharné, va au bout des cinq rounds.

Cabal Crenn, promoteur immobilier et manager de Kongolo, se souvient: «Conquérant, Yoann a livré un superbe combat, qu’il aurait dû gagner, mais après s’être pris des coups plein les jambes pendant quatre rounds, il a baissé sa garde et s’est fait surprendre.» Lidon emporte la ceinture WKN. Son rival helvétique est abattu, mais le pire reste à venir.

Un mois plus tard, le résultat de son contrôle antidopage tombe,implacable: positif à deux stéroïdes anabolisants. La suspension est inéluctable, mais au lieu d’organiser sa défense, le boxeur suisse fait la sourde oreille. Convoqué en juin 2019 pour s’expliquer, il repousse l’audience en septembre et... la snobe, sans un mot. La réplique est cinglante: il écope de 4 ans de suspension et de 5000 euros d’amende.

Et tout s’est effondré...

L’athlète romand n’est certes pas un bavard, mais tout de même... Ulcéré par son mutisme, Cabal Crenn, qui est aussi son employeur à Fight District, la structure qu’il a créée à Renens (VD), étendue cette année à Lausanne, oscille entre colère et dépit: «Pour faire connaître Yoann en Suisse, j’avais négocié tout un plan avec plusieurs promoteurs, dont celui des Boxing Days, à Berne, l’événement national numéro un. Ça commençait à prendre, y compris côté sponsors. Yoann aurait dû disputer un championnat du monde WBC dans son pays. Et tout s’est effondré.» Consternation. «On s’est expliqués, avoue pudiquement le manager. Yoann était dans ses petits souliers, mais il a compris. Je ne le lâcherai pas.»

julie de tribolet
Yoann Kongolo à l'entraînement adorerait ne pas finir sur cette mauvaise histoire.

Né à Genève un 11 septembre – les Américains y verraient un mauvais présage –, en 1987, d’un père congolais trompettiste de jazz et d’une Fribourgeoise auxiliaire de santé, Yoann Kongolo est l’aîné de huit enfants. Le grand frère. Sa jeunesse, il l’a vécue à Lausanne, à la Bourdonnette, un quartier volcanique. «Il fallait s’affirmer, se remémore-t-il. Moi, je suis un mec posé, mais j’ai toujours été assez justicier.» A 11 ans, il délaisse le foot pour le karaté, où d’emblée la compétition le galvanise.

«Mon but, c’était de vivre du sport», souligne-t-il. Pour rassurer ses parents, il fait un apprentissage de logisticien. A 20 ans déjà, il est champion du monde! «Malheureusement, le karaté, ça ne paie pas. C’est juste du prestige. Grâce à l’aide de ma mère, j’ai pu voyager, faire le tour du monde, mais le week-end, je devais bosser dans la sécurité pour subvenir aux besoins de ma famille, surtout après la séparation de mes parents.»

Pour les siens, Yoann est un exemple. Il se rêve boxeur pro aux Etats-Unis, mais s’oriente d’abord vers le kickboxing. Avec maestria. Il est sacré champion suisse un an plus tard. S’entraînant comme un forcené, l’athlète romand intègre l’élite mondiale, dans l’indifférence de la presse suisse. «Là, j’ai eu ma chance pour combattre pour le titre du Glory (Glory World Series, la plus grande organisation de kickboxing, ndlr). Une victoire aurait changé ma vie... mais j’ai perdu.» Désillusion.

julie de tribolet
Yoann Kongolo, 32 ans, a écopé de 4 ans de suspension pour usage de produits dopants. 

En 2014, un an après la naissance de son fils, il plaque tout. Destination: Las Vegas. «Je suis parti sans billet de retour.» Yoann Kongolo l’ignore encore, mais il cumule les handicaps: il n’est pas Américain, ne parle pas anglais, n’a ni fortune ni réseau... Malgré sa détermination, il doit rentrer en Suisse. Cabal Crenn, son actuel manager, croise sa route. Il se souvient: «Avec lui, j’aurais pu soit chercher à gagner de l’oseille en lui faisant miroiter fortune et gloire – tout en sachant que seul un pourcentage minime de boxeurs y parvient – et je l’aurais fusillé, ou alors je l’orientais vers une collaboration avec un travail fixe dans une salle de sport et des challenges sur le ring, ce que j’ai fait.»

Tous les grands boxeurs ont débuté à domicile, tous sauf Yoann

Mais pour combattre, le puissant boxeur lausannois (1 m 77 pour 79 kg) n’a d’autre choix que d’accepter des défis risqués. «Quand tu vas boxer à l’étranger, personne n’attend que tu gagnes, explique Cabal Crenn. En cas de décision aux points, c’est toujours délicat. Voilà pourquoi tous les grands boxeurs ont débuté à domicile, tous sauf Yoann.» Chaque déplacement est aventureux. La préparation doit être sans faille. Yoann Kongolo est un forçat de l’entraînement, mais à l’image d’un cuisinier 3 étoiles au Michelin, il ne peut se rater. Son palmarès parle pour lui: 14 victoires en 16 confrontations, un nul et une défaite. Respect.

Question primes, en revanche, on est loin d’Anthony Joshua ou de Floyd Mayweather. «Un boxeur comme Yoann peut espérer empocher 15 000 francs, grand max, pour une victoire», se désole son manager. En kickboxing, c’est encore moins. «La boxe est un sport rude financièrement», souligne Yoann Kongolo.

Ce qui le pousse à suer sang et eau? La fierté, les victoires, la reconnaissance. «J’ai toujours besoin de nouveaux challenges. Je pense à tous ceux qui veulent me voir réussir, à ma famille, mes amis.» Sans parler des jeunes qu’il coache et des gamins qui l’idéalisent. Ce rôle de modèle, il y tient. «Je me considère un peu comme un artiste livrant une émotion. Je dois satisfaire le public, ne pas décevoir. Jamais. C’est essentiel.» Sur le ring, l’athlète est seul face à son destin. «Si je me blesse, je dois me débrouiller. Je mets de la glace... Je n’ai pas tout un staff médical qui me suit, comme un footballeur ou un coureur cycliste.»

julie de tribolet
Manager et promoteur lausannois, Cabal Crenn (à g.) a contribué à faire connaître Yoann Kongolo sur le plan international. Il ne le lâchera pas.

Trois mois avant son contrôle positif fatidique du 4 août 2018, le boxeur suisse affronte en mai, à Toulouse, sur ses terres, le Franco-Congolais Doudou Ngumbu pour une ceinture francophone. Un combat dur, en 12 rounds, et, au bout de la souffrance, une défaite – sa seule en mi-lourds. Comme après chaque duel précédent, il est contrôlé négatif. «Je venais de défendre avec succès ma ceinture WBC et là, je perds aux points, raconte-t-il, le regard absent. J’étais lessivé.»

La récupération se révèle ardue. «Pendant des semaines, j’ai alterné gros coups de fatigue et vrais moments d’absence. Je suis quand même retourné m’entraîner. Pas le choix. J’avais ce championnat du monde de kick à disputer début août. Et là, j’apprends que ma défaite contre Doudou m’a aussi coûté ma ceinture WBC et celle de champion d’Europe. Le monde s’est effondré sous mes pieds.»

Sa préparation est tronquée. Yoann Kongolo peine à trouver des sparring-partners à son niveau. C’est les vacances. «Je me débrouille comme je peux, poursuit-il, je me dépense.» Les sports de combat sont régis par la dictature du poids. A la pesée, il devra afficher 79 kg au maximum. Problème: depuis sa déconvenue à Toulouse, le Lausannois s’est lâché sur la nourriture – l’une de ses (rares) faiblesses. «Je devais perdre du poids, mais malgré tous mes efforts à l’entraînement, je plafonnais. J’étais épuisé. Le régime habituel ne fonctionnait pas. J’étais dans une impasse.»

Je ne me suis pas méfié...

En toute discrétion, le Lausannois se met alors, seul insiste-t-il, en quête d’une «solution» qui lui permettra de fondre, quitte à sortir des clous... «Je suis quelqu’un de très indépendant. J’ai fait mon truc dans mon coin. Je me suis renseigné auprès de connaissances pour savoir s’il existait un moyen efficace de m’assécher un peu. On m’a indiqué deux types de gélules que je me suis facilement procurées. Je ne me suis pas méfié et cela m’a effectivement permis de me présenter à la pesée, le jour J, au poids requis.» Sur le coup, il est soulagé.

julie de tribolet
Yoann Kongolo, ici à la Bourdonnette le quartier de son enfance, ne pourra reprendre la compétition qu’après le 30 juillet 2023.

«Le but n’a jamais été de me charger à bloc, martèle-t-il. Je voulais juste pouvoir combattre, avoir ma chance. Pour être franc, je n’y pensais même plus en montant sur le ring.» Pas un instant il ne pense que les produits qu’il a pris seront détectés au contrôle antidopage. Son adversaire l’emporte. «A l’issue du combat, la seule chose que j’avais en tête, c’était ma défaite. Je suis allé au contrôle sans crainte», ajoute-t-il non sans naïveté.

Qu’a-t-il ingéré exactement? De l’hydroxystanozolol, un métabolite du stanozolol: une drogue commercialisée sous le nom de Winstrol – que les culturistes surnomment Winny – qui permet de brûler rapidement la graisse tout en protégeant la masse musculaire. Le kickboxeur l’a combinée avec du méthandrosténolone, un stéroïde anabolisant aujourd’hui interdit, appelé aussi Danabol, création des laboratoires Ciba. Durant sa période Mister Univers, Arnold Schwarzenegger y a fréquemment recouru.

Cabal Crenn n’en revient toujours pas: «Ce sont des trucs de bodybuildeurs qui congestionnent les muscles! Pour un boxeur qui prend des coups, c’est dangereux. Le risque de faire un caillot de sang, une embolie, est réel!»

«J’assume»

«J’ai agi en amateur, reconnaît Yoann Kongolo, sans l’aide d’un toubib, mais je n’ai jamais eu d’habitude de dopage. Cela ne me ressemble pas.» Son indifférence et son mutisme n’ont ensuite rien arrangé. Aujourd’hui, l’athlète se repent. «J’assume», prétend-il, mais le silence coupable dans lequel il s’est réfugié durant des mois ne dit-il pas le contraire?

C’est seulement en mars dernier que «l’affaire Kongolo» a éclaté publiquement, juste avant le Covid-19. «Cela a jeté le discrédit sur toute sa carrière», déplore son manager.

Le principal intéressé, lui, en a tiré des leçons. «Durant le confinement, j’ai eu le temps de réfléchir. A l’été 2018, j’avais peu de temps devant moi, il y avait le stress, la fatigue… J’ai pris des trucs pour ne pas décevoir. J’y ai vu une solution passagère, sans anticiper les conséquences. Je me suis trompé.» Le regrette-t-il? «Bien sûr! Ce n’est pas cette image de moi que je veux renvoyer. J’ai travaillé dur pour arriver au top. Songer que des tas de gens imaginent maintenant que j’ai toujours triché, ça me fait mal parce que c’est faux.»

Le 30 juillet 2023, lorsque sa suspension sera levée, Yoann Kongolo aura presque 36 ans. S’il se tourne désormais davantage vers les autres, à travers l’éducation de son fils ou le coaching, il ne laissera personne jeter l’éponge pour lui. «Je veux me donner encore une chance, pour ne pas finir là-dessus.» L’orgueil du champion.


 

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