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© Darrin Vanselow

Tess Sugnaux, plus forte que les revers

Publié mercredi 24 avril 2019 à 08:46
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Publié mercredi 24 avril 2019 à 08:46 
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Championne suisse en titre, la joueuse de tennis vaudoise de 24 ans bataille dur pour essayer de vivre de son sport. Actuellement 541e au classement WTA, elle rêve de rejoindre le top 100. Elle raconte la galère, mais aussi les plaisirs de son métier.
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C’est le revers de la médaille. A force de voir les stars suisses briller si fort sur la planète tennis, on en oublie forcément tous les autres, moins bien classés, plus en difficulté, qui travaillent dur dans l’ombre. A 24 ans, Tess Sugnaux fait partie de ceux-là.

Sacrée championne suisse en décembre dernier, actuelle 541e au classement WTA, la Broyarde de Granges-près-Marnand (VD) est une working poor du tennis. En 2018, elle a commencé l’année avec 6000 francs à peine, alors que 100'000 francs lui seraient nécessaires pour une saison complète.

Darrin Vanselow
6000 francs, c’est le montant gagné par Tess Sugnaux lors de son titre de championne de Suisse en 2018.

Pour joindre les deux bouts, Tess ­Sugnaux a dû emprunter de l’argent à son frère Dan, organiser une soirée de soutien, compter sur celui de sa famille et de Julien, son compagnon. Une réalité à mille lieues des vies confortables d’un Roger Federer et d’un Stan Wawrinka, d’une Martina Hingis hier ou d’une Belinda Bencic aujourd’hui. L’histoire de Tess ­Sugnaux raconte l’autre facette du tennis helvétique, loin du luxe et des paillettes.

Quête de sponsors

Nous la retrouvons ce jeudi à l’heure de l’entraînement, au Tennis Club de Puidoux. Imperturbable, Tess Sugnaux enchaîne les revers à deux mains avec un rythme de métronome. Les balles fusent sur la moquette du court dans un écho assourdissant. Entre deux coups, on entendrait pourtant voler les mouches. Ce matin, les traits sont un peu tirés. La joueuse de tennis rentre tout juste du Mexique, où elle a remporté le double féminin du tournoi ITF de Cancún aux côtés de la Française Lou Brouleau.

Queue de cheval haute et regard marron souligné de noir, elle affiche cette peau bronzée typique des longues séances d’entraînement au soleil. C’est Julien, son compagnon, qui distribue les balles de l’autre côté du filet.

Trou de 20'000 francs

Bien que le club de Puidoux lui mette gratuitement ses infrastructures à disposition, l’athlète n’a pas les moyens de s’offrir les services d’un entraîneur à temps plein. «C’est mon principal problème», esquisse Tess Sugnaux en rejoignant le banc pour récupérer quelques instants. «Je ne m’entraîne pas assez pour progresser. Actuellement une vingtaine d’heures par semaine, dont cinq ou six de travail physique. J’aurais besoin du double.» Un luxe que la Vaudoise ne parvient pas à se payer. «Il me manque environ 20'000 francs par année pour y arriver. Je suis toujours à la recherche d’un sponsor ou d’un donateur prêt à me soutenir.»

Darrin Vanselow
Elle corde ses raquettes elle-même, pique-nique à l’économie et limite les entraînements privés (ici au Country Club de Bellevue, près de Genève) pour pouvoir s’en sortir financièrement.

Alors l’athlète fait avec les moyens du bord. Elle achète ses propres bobines pour que son père puisse corder lui-même les sept raquettes que son équipementier lui fournit chaque saison. Elle économise ses tenues, se fournit au fur et à mesure de ses besoins. Ce jour-là, quand elle apprend que le tournoi WTA de Lugano lui accorde une wild card de dernière minute pour les qualifications, c’est Julien qui file à Nyon lui acheter des chaussures adaptées à la terre battue. «Je me suis récemment blessée sur un tournoi parce que je portais une paire trop usagée», explique Tess Sugnaux. L’investissement est un budget en soi: environ 300 francs mensuels pour acquérir les deux paires dont elle a besoin tous les mois.

Un tupperware au club sélect

L’entraînement du matin terminé, direction le Country Club de Bellevue, près de Genève, où s’entraînent également Stan Wawrinka, les Français Gaël Monfils et Jo-Wilfried Tsonga, ou encore la star espagnole Garbiñe Muguruza, vainqueur de deux titres du Grand Chelem. Eux ont pour habitude de manger dans le très chic restaurant du club. Autre ambiance du côté de Tess Sugnaux, qu’on retrouve attablée devant son tupperware de poulet, épinards et pommes de terre. Une pause bienvenue dans sa journée marathon.

L’occasion, aussi, de revenir sur son parcours. Elle raconte d’abord ses parents, soutiens inconditionnels depuis toujours. Son père employé d’usine, sa mère responsable de conciergerie. Ni l’un ni l’autre n’ont poussé leur fille sur les terrains. C’est avec son frère aîné qu’elle tape ses premières balles à l’âge de 8 ans. Un coup de foudre immédiat avec le tennis.

Darrin Vanselow
Billets d’avion, réservations d’hôtel, inscriptions aux tournois, préparation de son équipement, Tess Sugnaux s’occupe de tout elle-même.

La jeune Tess démontre vite un talent certain sur les courts. A 10 ans, elle est sélectionnée pour intégrer les cadres nationaux de Swiss Tennis. Trois fois championne suisse junior en 2009, 2011 et 2013, la Vaudoise décroche le titre de Meilleur espoir romand 2012 de l’Aide sportive suisse.

La suite se complique. Son classement peine à progresser et l’empêche d’accéder aux qualifications des tournois WTA. Elle évolue alors principalement sur le circuit ITF, la ligue inférieure, moins dotée en points et en prize money. Son récent titre en double à Cancún ne lui a rapporté que 500 francs. Une maigre récompense qui ne couvre pas les frais investis pour son séjour mexicain.

Joyeuse galère

«Heureusement, depuis cette année, j’ai la chance de pouvoir compter sur une personne formidable, David Lizzola, mon sponsor, fondateur de Léguriviera, qui prend en charge mes billets d’avion et mes frais d’hébergement à l’étranger», explique Tess Sugnaux.

L’année dernière, elle s’apprête à renoncer à un tournoi dans l’est de la France, faute d’argent pour payer sa chambre d’hôtel. Julien déniche alors un camping dans la région. «On a dormi sous tente. Une joyeuse galère mais aussi un bon souvenir, relativise la sportive. Malgré la difficulté, je me sens chanceuse de vivre ces moments, de voyager et de pratiquer ma passion au quotidien.»

Apprendre à gérer ses émotions

Elle a hésité à tout abandonner une seule fois. L’année dernière, la pire de sa carrière. «J’ai été blessée cinq mois, je n’avais plus d’argent pour m’inscrire aux tournois, c’était l’horreur.»

Son titre de championne de Suisse lui permet de terminer 2018 sur une note encourageante. Et puis, depuis quelque temps, elle peut compter sur le soutien infaillible de Julien. «Avant, je voyageais seule, car je n’ai jamais eu les moyens d’engager un coach avec moi en déplacement. Il faut compter près de 300 francs par jour en plus des frais d’avion, d’hôtel et de nourriture.»

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En convalescence à la suite de problèmes de santé, Julien, le compagnon de Tess, profite de quelques mois de libres pour l’épauler dans son quotidien d’athlète (ici au Tennis Club de Puidoux).

Au Country Club, elle est parfois contrainte de suivre des cours collectifs. Cet après-midi, c’est un entraînement privé qui l’attend avec Grégoire Burquier, l’un de ses coachs. «Tess est une immense travailleuse, assure cet ancien professionnel français. Elle possède une grosse qualité de frappe et toutes les qualités tennistiques pour améliorer son classement.»

Mais il reconnaît aussi le travail que l’athlète doit poursuivre sur le plan mental. «Elle doit apprendre à gérer ses émotions, notamment sa frustration.» Celle de ne pas pouvoir s’entraîner autant qu’elle le voudrait et de se sentir peu soutenue par Swiss Tennis.

Le coût de l'indépendance

La Romande, qui s’est éloignée de la fédération, faute de moyens financiers, se sent parfois pénalisée d’avoir choisi la voie de l’indépendance. «Un cadre de la fédération m’a dit un jour: "Quand on n’a pas d’argent, on ne choisit pas de faire du tennis." Je ne demande pourtant pas l’aumône, simplement un coup de pouce pour décrocher davantage de wild cards afin d’accéder aux tournois du circuit WTA et espérer ainsi gagner des places au classement mondial.»

Son objectif cette saison: figurer parmi les 300 meilleures joueuses du monde en décembre pour se rapprocher des qualifications des tournois du Grand Chelem en 2020. La route est encore longue, Tess Sugnaux le sait. Mais l’expérience lui a enseigné la patience.


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