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Retour sur un scandale

«The dropout», retour sur le scandale Elizabeth Holmes et son escroquerie

Le scandale soulevé par la condamnation pour escroquerie d'Elizabeth Holmes a passionné les foules et vient d'être adapté en série TV avec «The dropout». L’ascension et la chute de cette jeune femme qui prétendait révolutionner le domaine de la santé sont une fable de notre temps.

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Elizabeth Holmes

L'entrepreneuse Elizabeth Holmes (à droite) en compagnie de l'actuel président des Etats-Unis, Joe Biden (à gauche) lors d'une rencontre. 

Connor Radnovich/Polaris/laif

Le petit William est né le 10 juillet. Dans quel monde, dans quel pétrin! Sa mère l’a conçu alors que se préparait le procès – repoussé de mois en mois pour cause de pandémie – qui pourrait la conduire pour 20 ans en prison. Et, aussitôt, on a entendu ce murmure: elle a fait un enfant pour apitoyer les jurés. Pauvre petit William!

La mère s’appelle Elizabeth Holmes. Son nom est moins connu ici qu’aux Etats-Unis. Là-bas, elle était une star, la star des start-up, de la nouvelle économie. Elle a amassé en quelques années une fortune en milliards dans le domaine de la santé. Elle prétendait révolutionner l’analyse sanguine en la rendant presque aussi simple, pour chaque personne, que la prise de température. Elle promettait de détecter ainsi les maladies et de les soigner de manière accélérée, et à moindre coût. Sa chute a été aussi fulgurante que son ascension. Son procès s’ouvrira le 31 août, à San José, en Californie. L’histoire de cette jeune femme et de sa société, Theranos, est une vraie fable de notre temps.

Elizabeth Holmes

Plus jeune milliardaire américaine, l’entrepreneuse Elizabeth Holmes a fait la une de tous les grands magazines. Sa chute a été aussi fulgurante que son ascension.

Forbes

Elizabeth Holmes est née en 1984 dans un milieu aisé et bien connecté. Son père fut cadre d’Enron, ce géant de l’énergie qui s’est effondré (mauvais présage?) en 2001 dans un immense scandale de fraudes. Sa mère était assistante parlementaire. Dès l’enfance, la fillette a montré une extraordinaire ambition, proclamant à 10 ans qu’elle saurait créer et deviendrait richissime. A l’adolescence, elle s’est mise au chinois, résidant à Pékin pour parfaire sa connaissance de la langue. Puis elle est entrée, en génie chimique, à la prestigieuse Stanford University, près de San Francisco, au cœur de la Silicon Valley. L’université l’a envoyée en stage à Singapour, où elle est arrivée en pleine épidémie – déjà! – de SRAS-covid. C’était en 2003. Voyant tous ces malheureux se faire enfiler des écouvillons dans le nez, elle s’est dit qu’il y avait d’autres méthodes de test à inventer. Elle rêvait d’un patch qui serait à la fois capable de détecter la maladie et de dispenser une dose correcte de médicament. On lui a expliqué que c’était infaisable.

Elizabeth Holmes

La petite Elizabeth Holmes disait à 10 ans déjà qu’elle deviendrait riche.

DR

De retour aux Etats-Unis, elle a quitté Stanford, après seulement deux ans d’études, pour créer sa propre entreprise dans le sous-sol d’un collège. Elle avait 19 ans, elle ne renonçait pas à son idée. Plus de patch, cette fois, mais quelques gouttes de sang. Elle qui avait horreur de la grosse aiguille qui pénètre dans le bras pour un prélèvement substantiel voulait développer une technique radicalement douce: une piqûre indolore au bout du doigt pour obtenir une quantité minime de sang; un appareil (qui s’appellera Edison) capable d’analyser sur-le-champ le plasma et ses composants, ou de communiquer avec un laboratoire proche ou lointain pour obtenir d’autres résultats, et des indications de médication. Le projet était aussi de miniaturiser cet instrument pour qu’il puisse prendre place chez les particuliers, dans la pharmacie familiale. L’inspiration venait en particulier des travaux d’un chimiste suisse, Andreas Manz, qui a conduit à l’EPF de Zurich des recherches sur les microsystèmes d’analyse.

Elizabeth Holmes

Elizabeth Holmes, invitée avec son frère Christian, par Barack Obama à la Maison-Blanche en 2015.

Andrew Harrer/Bloomberg/Getty Images

Elizabeth Holmes a embauché des pointures pour son entreprise, qui s’est appelée d’abord Real-Time Cures (traitements en temps réel), avant de prendre le nom de Theranos (pour thérapie et diagnostic). Mais son véritable atout, c’était elle-même, sa jeunesse, sa blondeur, son assurance à toute épreuve quand elle présentait son projet dans les réputées conférences TED ou devant des investisseurs. Elle savait se mettre en scène, portant un pull noir à col roulé comme Steve Jobs, travaillant une voix grave, qui n’était pas son timbre naturel, une voix de mâle adaptée à l’univers hyper-masculin des start-up. Ses grands yeux humides ne cillaient presque jamais dans un tête-à-tête.

Un charisme élaboré, dont elle a aussi joué quand elle est venue en 2006 présenter son entreprise et ses projets à Bâle. Mais comme l’appareil qu’elle avait amené était peu fiable, elle avait pré-arrangé les résultats de sa démonstration, et les cadres de Novartis n’y avaient vu que du feu. C’étaient les débuts, mais c’était aussi un signe inquiétant de ce qui allait suivre.

Elizabeth Holmes

Elizabeth Holmes, à 19 ans, à l’Université Stanford.

Pepperdine University

Aux Etats-Unis, ce fut bientôt l’emballement. Elizabeth Holmes a surgi à la une de tous les magazines économiques, Fortune, Forbes, Wired et d’autres. Elle était la meilleure, elle avait soif de sang, et une femme, enfin, déboulait dans un monde de Zuckerberg, de Bezos, de Musk et de Dorsey. Les investisseurs, de Larry Ellison (Oracle) à Rupert Murdoch (médias), se ruaient vers cette nouvelle licorne prometteuse avec d’énormes paquets de dollars. Et le bagout convaincant d’Elizabeth lui a permis de constituer autour d’elle un incroyable conseil d’administration en béton armé, dont les membres, éblouis, ne posaient pas trop de questions: les anciens secrétaires d’Etat Henry Kissinger et George Shultz, les anciens ministres de la Défense William Perry et James Mattis, des sénateurs et, pour colmater les brèches, David Boies, la grande star du barreau américain.

Elizabeth Holmes

En 2015, à New York, Elizabeth Holmes échange avec Bill Clinton et Jack Ma, CEO d’Alibaba.

Andrew Burton/Getty Images

Avec de tels garants, deux grandes chaînes de distribution, Walgreens et Safeway, n’ont pas hésité à ouvrir dans leurs magasins des «espaces santé» dans lesquels Theranos offrirait son service pour quelques gouttes de sang.

La valorisation de Theranos frôla bientôt les 10 milliards de dollars, dont Elizabeth Holmes possédait la moitié. Elle décidait de tout, avec Ramesh «Sunny» Balwani, son second (et alors son amant secret), gestionnaire particulièrement brutal.

Dans la percée médiatique, c’est le Wall Street Journal, WSJ pour les intimes, qui avait le premier publié un portrait très élogieux de la fondatrice de Theranos. C’est lui, grand quotidien de l’économie, dont Rupert Murdoch est le propriétaire, qui avait propulsé Elizabeth Holmes au sommet. C’est aussi le WSJ qui a précipité sa chute.

Elizabeth Holmes

En 2019, Elizabeth Holmes épouse Billy Evans, héritier d’une dynastie hôtelière.

DR

Pour comprendre ce double jeu, il faut connaître le fonctionnement des journaux américains. Bien plus qu’ailleurs, et surtout dans les plus grands titres, la rédaction est organisée en deux parties parfaitement étanches, et c’est particulièrement vrai au WSJ. D’un côté, la recherche d’informations, l’enquête, le reportage, la culture du fait. De l’autre, le commentaire. Les deux moitiés n’ont pas le droit de se parler. L’éloge de Holmes avait été publié dans les pages de commentaires.

Dans l’autre partie de la rédaction – côté faits –, John Carreyrou a reçu un jour d’hiver un drôle de coup de téléphone sur des choses un peu bizarres qui se passaient chez Theranos. Carreyrou est un Franco-Américain, fils de Gérard Carreyrou, manitou de l’audiovisuel français. Sa mère est Américaine. Il travaillait pour le WSJ dans le secteur de la santé et le tuyau qu’il a reçu lui a paru assez sérieux pour qu’il se lance dans une enquête. Une longue enquête, difficile. Les employés de Theranos, même ceux qui avaient quitté l’entreprise, hésitaient à parler, ou alors seulement de manière confidentielle. Ceux qui le faisaient étaient menacés, surveillés, virés. Elizabeth Holmes refusait de répondre au journaliste, dont David Boies, l’avocat, dénonçait l’acharnement mal informé contre une entreprise novatrice en plein développement.

Elizabeth Holmes

En 2019, face à la Cour fédérale de San José, Elizabeth Holmes doit répondre de fraude, notamment. Le combat commencera le 31 août. Il sera acharné.

Justin Sullivan/Getty Images

L’enquête de John Carreyrou a été publiée, après relecture par une armée d’avocats, le 15 octobre 2015. Ce fut une déflagration. Il révélait que les équipements tant vantés de Theranos étaient dysfonctionnels. Que l’analyse avec quelques gouttes seulement était impraticable et que l’entreprise diluait le sang pour obtenir des résultats qui n’étaient le plus souvent pas fiables. Que les appareils Edison de Theranos avaient été remplacés, en secret, dans une partie fermée de l’entreprise, par d’autres instruments achetés à Siemens. Que les chiffres publiés étaient faux. Et que, plus grave, Theranos jouait avec la santé et la vie des patients.

John Carreyrou

John Carreyrou a tiré de son enquête un livre qui a été traduit en français: «Bad Blood», Larousse.

Larousse

Elizabeth Holmes ne s’est pas démontée. Elle a continué de dénoncer l’acharnement d’un journaliste incompétent et mal informé. Elle a même pu publier dans la section commentaires du Wall Street Journal, quelques jours avant l’enquête de Carreyrou, un article signé par elle qui devait servir de contre-feu.

Mais la confiance en Theranos était brisée. Walgreens et Safeway se sont retirés. L’effectif du personnel a forcément fondu. Les organes de contrôle de l’Etat se sont mobilisés. Des plaintes ont été déposées contre Elizabeth Holmes et contre Sunny Balwani, que son ex-compagne a fini par virer. Theranos a disparu en automne 2018. Des 10 milliards, il ne restait rien. Le procès de San José va commencer le 31 août par la sélection des jurés. Le combat sera acharné. Elizabeth Holmes plaide non coupable (comme Balwani, qui sera jugé l’an prochain). Elle a tenté de s’opposer, avec un demi-succès, à ce que des patients puissent venir à la barre.

Ira-t-elle en prison? A la veille du procès, on a un léger sentiment de curée: la jeune femme paie-t-elle pour les hommes? Est-elle plus coupable que les Zuckerberg & Co., qui eux aussi ont menti et dissimulé dans les grandes largeurs et qui ont, eux, contrairement à elle, du sang sur les mains: par exemple celui des jeunes gens harcelés sur Facebook ou Twitter qui se sont suicidés? Elizabeth Holmes a poussé un peu loin le jeu qu’ils ont tous joué: «Fake it until you make it», faire croire à la réalité d’une invention avant que les résultats en soient confirmés, pour capter les investisseurs. Mais la technique d’analyse sanguine qu’elle a imaginée sera peut-être plus tard praticable. Le petit William, qu’Elizabeth Holmes a eu avec l’héritier d’une chaîne hôtelière, le saura quand il sera grand.
 

Par Alain Campiotti publié le 26 août 2021 - 08:52, modifié 22 avril 2022 - 10:05