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© KARL-HEINZ HUG

Thriller politique autour de la révision de l'AVS

Publié mercredi 22 mars 2017 à 07:00
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Publié mercredi 22 mars 2017 à 07:00 
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Le Parlement a accepté in extremis le projet 
de réforme des retraites d’Alain Berset. L’illustré
 a suivi deux des actrices de ce débat marathon, 
la PLR Isabelle Moret et la socialiste Rebecca Ruiz. 
Reportage au coeur du vote de l'année.
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La nuit est tombée depuis longtemps sur Berne. Il est 22 heures passées en ce mardi 14 mars. Au Palais fédéral, une seule pièce est encore allumée, la 287. Devant la porte fermée, les journalistes font le pied de grue, attendant un signe de la salle de réunion. A l’intérieur, deux camps face à face. Les membres de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique (CSSS) du Conseil national et de celle du Conseil des Etats sont enfermés depuis près de cinq heures, négociant âprement au sujet du projet Prévoyance 2020, en présence du conseiller fédéral Alain Berset. Ils ne sortiront que lorsqu’ils auront réussi à s’entendre. On appelle cela une conférence de conciliation, l’instrument que le génie helvétique a inventé pour l’éventualité où les deux Chambres du Parlement n’arrivent pas à se mettre d’accord. Et sur cette réforme des retraites, pourtant déjà le fruit d’un savant compromis, c’est peu dire que les deux camps semblent irréconciliables. Le Conseil des Etats et le duo Parti socialiste-PDC veulent compenser la baisse du taux de conversion du 2e pilier par un bonus de 70 francs par mois pour les nouveaux rentiers AVS. La droite, majoritaire au Conseil national, est, elle, ne veut pas en entendre parler.

Prévoyance 2020, c’est 170 heures de débats sous la Coupole pour en arriver à cette séance de conciliation, ultime tentative de sortir le projet de l’impasse. Quelques fuites laissent penser que les débats sont très tendus. Une employée du service du Parlement se veut néanmoins rassurante: «C’est bon signe si cela dure aussi longtemps. Cela signifie qu’ils veulent trouver une solution.» Elle se trompe. Il n’y aura pas de consensus. Par 14 voix contre 12, les conseillers aux Etats vont imposer leur idée des 70 francs. A la sortie, les mines sont graves, l’ambiance franchement mauvaise. «Nous nous sommes heurtés à un mur, regrette la rapportrice de la commission du National, la PLR Isabelle Moret. Nous avons multiplié les propositions, comme celles de limiter le bonus aux femmes (ndlr: l’âge de la retraite pour celles-ci passe de 64 à 65 ans) ou aux petits revenus. Mais il n’y a eu aucune ouverture.» Persuadés que seule cette hausse des rentes AVS permettra une victoire devant le peuple, PS et PDC ont verrouillé la discussion. «Ils nous ont signifié qu’ils n’entreraient même pas en matière si nous demandions 69 fr. 95», lance l’habitante de Yens-sur-Morges. Leur attitude est pour elle un véritable casus belli.

Eclats de voix

Pendant que les vainqueurs donnent une courte conférence de presse, la Vaudoise de 46 ans fourbit ses arguments avec ses collègues de parti, le Tessinois Ignazio Cassis et la Saint-Galloise Karin Keller-Sutter. «Ces 70 francs vont contribuer à creuser un gouffre dès 2030, ce sont les jeunes générations qui paieront la note!» Isabelle Moret a le visage fatigué, le regard déterminé. Elle est décidée à combattre le projet jusqu’au bout, y compris devant le peuple. Elle semble loin, l’époque où un président du Grand Conseil vaudois un brin paternaliste l’avait surnommée la fée Clochette. Vice-présidente du PLR suisse de 2008 à 2016, aujourd’hui présidente de H+, l’association faîtière des hôpitaux suisses, et membre du comité d’economie suisse, elle est une voix qui compte. D’autant plus que sa maîtrise de l’allemand lui permet d’être «Arena-compatible» et de passer dans les grands médias alémaniques. Sur Prévoyance 2020, à droite, c’est elle qui a mené la charge.

Jeudi 16 mars, c’est enfin le grand jour. Il est 6 h 30. Le froid est encore mordant. Les premiers parlementaires arrivent, traversant la place Fédérale en silence. La tension est déjà palpable. Ils vont donc décider s’ils acceptent la hausse de 70 francs de l’AVS proposée par la conférence de conciliation. Un non et c’est tout le projet de réforme qui serait jeté à la poubelle. Au Conseil national, le centre gauche n’est pas assuré d’atteindre les 101 voix (sur 200) nécessaires pour passer l’épaule… L’incertitude est totale.

Du côté des socialistes, Rebecca Ruiz est l’une des premières à arriver à la séance de groupe prévue à 7 h 30. Le conseiller fédéral Alain Berset va directement la voir pour faire le point. Notamment présidente du Service au patient de Suisse occidentale, la Lausannoise vient de succéder, au sein de la CSSS du Conseil national, à Jean-François Steiert, élu en novembre dernier au Conseil d’Etat fribourgeois. Un signe de confiance de son parti pour la jeune femme de 35 ans, confirmant le titre d’«étoile montante du PS» que lui avait attribué la presse de son canton. Cette commission qui traite des questions d’assurance maladie, de retraites et de politique sociale est la plus prisée chez les socialistes. Celle où les attentes sont les plus grandes également.

Remis à l’ordre

Même si Rebecca Ruiz est entrée au Parlement en 2014, cette session est donc un véritable baptême du feu pour elle. «Ces trois semaines ont été particulièrement intenses avec de très nombreuses sollicitations, confirme la criminologue de formation. Je n’avais jamais vécu cela.» Signe de la dégradation du climat depuis le début de la législature, les tractations en coulisses ont également été particulièrement dures. On parle de pressions, de menaces même. L’UDC a ainsi remis à l’ordre ses membres paysans, qui hésitaient à accepter ce projet améliorant l’AVS des agriculteurs, dont beaucoup ne possèdent pas de 2e pilier. Mais l’ancienne présidente des socialistes lausannois veut rester confiante. La veille, mercredi en fin de journée, les sept vert’libéraux, pourtant opposés sur le fond au projet, ont annoncé qu’ils voteraient finalement oui, afin de permettre au peuple de se prononcer sur un dossier aussi crucial. Un coup de théâtre qui rend possible la victoire. Mais ce sera très serré. Chaque voix va compter. Le Parti socialiste a même demandé à l’une de ses députées en congé maternité de venir à Berne pour ce vote.

La séance de groupe terminée, vers 8 heures, Alain Berset se prend le temps d’un petit noir au café Vallotton, la buvette des parlementaires. «C’est un moment très fort, l’aboutissement pour mes services de cinq ans de travail», confie le conseiller fédéral. Lui-même joue son bilan sur ce vote. Signe encourageant, le Conseil des Etats accepte rapidement le projet par 27 voix contre 17. Mais chacun ici est conscient que c’est au National, qui doit se prononcer en fin de matinée, que tout se jouera. La salle des Pas-Perdus se remplit petit à petit de journalistes et d’équipes de télévision. C’est l’ambiance des grands jours; Prévoyance 2020, c’est «le» projet de la législature. «A part pour des élections de conseillers fédéraux, je n’ai jamais vu autant de monde», atteste l’écologiste vaudois Daniel Brélaz.

Les débats prennent du retard. La pression monte. La prudence reste de mise. «Je nous donne 45% de chances de l’emporter», glisse un membre de l’entourage d’Alain Berset. Mais au PLR, on craint également une défaite. «D’après mes calculs, on perd pour une voix», prédit le Valaisan Philippe Nantermod. A l’intérieur de l’hémicycle, Rebecca Ruiz n’en est pas aussi certaine… Elle est aux premières loges pour assister aux toutes dernières tentatives de la droite, dont plusieurs pontes viendront jusqu’aux ultimes minutes essayer de convaincre les deux parlementaires de la Lega, favorables au projet. La Lausannoise est tendue. Elle le sait. Si les léguistes retournent leur veste, c’est perdu. Alain Berset monte une dernière fois à la tribune pour défendre sa réforme, un projet selon lui équilibré et qui permet surtout de consolider un système mis à mal par l’allongement de l’espérance de vie et l’arrivée à la retraite des baby-boomers.

A 12 h 45, c’est enfin l’heure du vote. Chacun retient son souffle, concentré sur le panneau où s’afficheront les résultats. Quelques secondes qui semblent une éternité et le score apparaît enfin: 101 oui, 91 non et 4 abstentions. Le projet passe de justesse, au bout du suspense, à la voix près. «C’est un très grand soulagement, car jusqu’à une demi-heure avant le vote, cela aurait pu basculer», souffle Rebecca Ruiz. Pour la première fois depuis très longtemps, les rentes AVS vont être augmentées. La socialiste reste néanmoins consciente qu’il ne s’agit que d’une victoire d’étape. La date de la votation populaire est déjà fixée: ce sera le dimanche 24 septembre prochain. Une échéance que les deux blocs ne vont pas aborder aussi unis qu’il n’y paraît. A droite, le lobby agricole et certains milieux patronaux – la baisse du taux de conversion du 2e pilier satisfait les caisses de pension – pourraient se laisser tenter par un oui. Tandis qu’à gauche, l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes aura de la peine à passer. Dans la salle des Pas-Perdus, alignant les interviews, Isabelle Moret répète inlassablement ses arguments: «On va demander aux caissières de travailler une année de plus pour financer 70 francs d’AVS pour tous, même les millionnaires!» 
Le ton de la campagne est donné. L’issue est des plus incertaines. 

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