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© CORINNE DUBREUIL

Tsitsipas, l’Ulysse du tennis

Publié mercredi 23 janvier 2019 à 08:51
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Publié mercredi 23 janvier 2019 à 08:51 
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Après des siècles de domination de Federer & Co., une nouvelle vague de champions de tennis déboule. A sa tête, un Grec de 20 ans, Stefanos Tsitsipas, qui a crevé l’écran à l’Australian Open en battant «Rodger» lors d’un match d’anthologie. Irruption d’un idéaliste.
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S’il est un pays qui s’y connaît en matière de changements de civilisation, c’est la Grèce éternelle. Rien donc de plus logique que de voir s’avancer hardiment un enfant de Socrate pour bouleverser un univers, celui du tennis, dominé depuis si longtemps par les mêmes héros.

L’ancien monde, c’est celui de Nadal, Federer, Djokovic, des joueurs si surnaturels qu’ils ont décroché à eux trois 50 des 61 titres du Grand Chelem mis en jeu depuis quinze ans. Le nouveau, ce sera celui de ce jeune homme de 20 ans, qu’accompagnent d’autres talents aussi affamés que décomplexés, tels l’Allemand Zverev, le Canadien Shapovalov ou le Russe Medvedev.

Le voici, l’Ulysse du tennis. Bandeau à la Borg et crinière léonine à la Julien Doré, il joue chaque coup comme si c’était le dernier et exprime une puissance digne de l’armée de Périclès. C’est un frappeur-voltigeur de 193 centimètres qui a Wimbledon pour tournoi préféré, comme Federer. Sportivement, il déboule. Il bat son premier top 10, David Goffin, en octobre 2017, puis vit une année de folie en 2018. En avril, il va jusqu’en finale à Barcelone. En août, à Toronto, il exécute quatre top 10 à la suite, Thiem, Djokovic, Zverev, Anderson, et entre dans le top 15 à 20 ans. Un an plus tôt, il était encore 159e. Du jamais vu depuis Nadal en 2006. En octobre, il gagne son premier tournoi, à Stockholm. Puis parachève sa saison en remportant en novembre le Next Gen ATP Finals, qui réunit les meilleurs jeunes du monde à Milan.

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En octobre 2018, son père et sa mère, l’ex-joueuse Julia Salnikova, assistent à son premier sacre, à Stockholm.

Partie sublime
Tout s’emboîte jusqu’au 20 janvier et ce huitième de finale contre Federer, où le vent de l’histoire se lève sur la Melbourne Arena. La rencontre renvoie à une journée de 2001, à Wimbledon. Cet après-midi-là, le Bâlois de 19 ans et son somptueux revers à une main éteignent la légende Pete Sampras, 29 ans à l’époque. A Melbourne, le récit s’inverse. Au tour de Federer de plier devant ce compétiteur-né, doté d’un tout aussi délicieux revers à une main, similaire au sien. Si Federer galvaude 12 balles de break, les chiffres ne trompent pas: 20 aces contre 12, 36 fautes directes contre 55. Les allusions à la Grèce antique défilent dans les gazettes: le coup droit de Federer est devenu son talon d’Achille, Tsitsipas emménage sur l’Olympe.

La partie, sublime, a lieu pendant 3 h 45 dans une salle australienne emplie de drapeaux hellènes. Normal, Melbourne est la troisième ville grecque de la planète après Athènes et Salonique. Si le tennis grec est pauvre en joueurs de renom – le meilleur fut un certain Economidis, 112e mondial à son zénith, en 2007 – sa diaspora a fourni d’illustres joueurs du passé, Sampras, Philippoussis, et des champions du présent, Kyrgios, Kokkinakis.

Nikos Karanikolas
Esprit indépendant, le champion athénien, posant ici pour le magazine grec «Men’s Arena», a un précepte, qu’il répète sur son canal YouTube: «Be a rebel!»

Mobbé à l’école
Aujourd’hui, c’est Tsitsipas dont on compulse la courte biographie. Professeur de tennis dans le club d’une banlieue chic d’Athènes, son père, Apostolos, est aussi son entraîneur. Stefanos a grandi dans ce club avant de se modeler, dès l’âge de 17 ans, dans le sud de la France, au sein de l’académie du coach Patrick Mouratoglou, célèbre parce qu’il s’occupe aussi de Serena Williams.

Le tennis définit sa famille. Même si elle n’a jamais été mieux classée que 194e mondiale, sa mère, Julia Salnikova, une Russe de l’époque soviétique et donc interdite de professionnalisme, a battu des joueuses du calibre de Virginia Wade, triple gagnante en Grand Chelem, ou de Renata Tomanova, finaliste de Roland-Garros en 1976. Stefanos a aussi un grand-père qui fut footballeur professionnel, sélectionné 20 fois avec l’Union soviétique et qui a gagné le titre olympique en 1956 à… Melbourne.
Pour le reste, de son propre aveu, le garçon fut un enfant plutôt introverti. «J’étais toujours seul et presque mobbé à l’école», glisse-t-il. «Stefanos était un enfant spécial, confirme son père. Il ne cherchait pas le contact, ne jouait que pour lui.» Une manière d’être au monde qui le pousse sans doute encore aujourd’hui à prouver à tous ce dont il est capable.

Son père raconte volontiers deux histoires pour dépeindre son fils. La première a trait à sa volonté de fer et se passe pendant un voyage vers Nice: «Stefanos avait 10 ans. Il a posé ses raquettes quelque part et il se les est fait voler. Il n’a pas pleuré, il m’a juste demandé de l’inscrire dans deux catégories, la sienne et celle des joueurs de deux ans plus âgés, car le premier prix était à chaque fois une raquette.» Et il a gagné sur les deux tableaux, jusqu’à l’épuisement. Sauf que, pas de chance, les récompenses étaient en fait des sacs thermiques…

«A un souffle de la mort»

L’autre histoire aurait pu avoir des suites tragiques. En 2015, lors d’un tournoi en Crête, Tsitsipas voulut aller se rafraîchir dans la mer avec un ami. Ils sous-estimèrent la force des vagues. «Nous nous sommes presque noyés. J’ai passé à un souffle de la mort», raconte-t-il. Son père les sauva de justesse. «Ce fut comme un réveil. Cet incident m’a montré ce qui est vraiment important dans la vie. Depuis, je n’ai plus peur de rien.»

Le monde, il l’aborde avec envie, curiosité, ouverture. Un état d’esprit qui transparaît sur YouTube, où il tient un blog vidéo riche, préoccupé par la politique de l’environnement et l’état économique difficile de son pays, loin des clichés du sportif braqué sur sa discipline. Il détonne dans son milieu. Dédaigne les sorties en boîte et les heures à jouer à la PlayStation. Préfère filmer les endroits où il atterrit. «Les vidéos sont le meilleur moyen pour montrer la réalité. J’aime contacter mes fans ainsi. S’ils veulent changer le monde, ce serait fantastique. J’aimerais inspirer les enfants.» Il déborde d’émerveillement. A New York, il s’enthousiasme devant «les trains, les autos, les taxis, le bruit des gens. La rumeur des camionnettes à hot-dogs. Il se passe tant de choses ici.»

AP
Dix-sept ans séparent Stefanos Tsitsipas et Roger Federer, battu en quatre sets à Melbourne.

Fan d’Elon Musk
Surtout, idéaliste, il se définit à travers la maxime: «Be a rebel!» Et fait défiler sur son canal des photos des personnalités qui l’inspirent. Steve Jobs, Nelson Mandela, Che Guevara. Et le multimilliardaire Elon Musk, inventeur de la marque électrique Tesla, qu’il admire plus que tout. Puis il pointe le doigt sur ses spectateurs en s’exclamant: «Oui, la vie a besoin d’une personne comme toi pour changer les choses!» Lui, il va commencer par bouger le monde du tennis.


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