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Un Romand à Pékin face au coronavirus

Publié jeudi 6 février 2020 à 09:51
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Publié jeudi 6 février 2020 à 09:51 
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Johann Oberson vit en famille à Pékin depuis onze ans. Ce Morgien a mis en place des mesures drastiques pour protéger les siens du coronavirus. Témoignage.
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Représentant d’une compagnie de commerce de vin pour l’Asie-Pacifique installé à Pékin, Johann Oberson, 36 ans, préfère rester dans la capitale chinoise avec son épouse chinoise, leurs deux enfants de 3 ans et 1 an et ses beaux-parents. Ce Morgien salue la sérénité et la discipline du peuple chinois face au danger invisible.

- Quelle est l’ambiance à Pékin, qui se situe à près de 1000 kilomètres de la zone isolée?
- Johann Oberson: Nous habitons en fait depuis un an en banlieue, dans un quartier résidentiel proche de l’aéroport international, pour profiter d’une plus grande maison et de la proximité des écoles internationales, dont l’école suisse. Mais je suis allé en voiture à l’ambassade de Suisse il y a deux jours pour renouveler des papiers et j’ai constaté que le centre-ville est très calme par rapport à la normale. Il y a quand même des véhicules qui roulent, car la circulation n’est pas soumise à des limitations, mais tous les gens sont masqués et la plupart des restaurants fermés. L’ambiance générale qui prédomine, c’est «on reste chez soi et on attend».

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Johann Oberson a mis à profit ses connaissances militaires pour aménager un sas de décontamination à l’entrée de son domicile pékinois.

- La population reçoit-elle une information, un monitoring officiel, pour l’aider à prendre des mesures appropriées?
- Il y a un rapport officiel matin et soir sur l’avancée de la contamination et sur le nombre de décès. Les autorités sanitaires et le président chinois interviennent quotidiennement à la télévision. L’information est donc permanente et se veut plutôt positive, pour éviter des mouvements de panique et des ruées dans les magasins.

- Quels médias sont les plus utilisés?
- En Chine, le moyen de communication privilégié, c’est WeChat, le WhatsApp chinois par le biais duquel beaucoup d’informations sont relayées entre amis et au sein de la famille élargie. Il y a aussi le téléjournal national à 19 heures. Et les expatriés lisent le Global Times et China Daily.

- Vous-même, êtes-vous en congé forcé?
- J’aurais dû recommencer le travail ce samedi, mais cela a été reporté au 10 février. En Chine, chaque grande région est libre de décider du timing. A Shanghai, le travail devrait recommencer le 9 février. Mais je pense que cela va être reporté. En fait, s’il faut absolument se rendre au bureau, il est demandé que cela se fasse selon des tournus, pour éviter que trop de gens se retrouvent ensemble. Quant aux écoles, elles devraient rouvrir au niveau national le 17 février. Mais cela me semble aussi optimiste.

- Pourquoi pensez-vous que les mesures de sécurité seront prolongées?
- Parce qu’il est encore impossible de se faire une vision d’ensemble suffisamment claire. Il faut attendre les deux prochaines semaines pour mesurer les conséquences du retour de vacances de millions de Chinois. Les gares sont complètement bondées et il y aura sans doute un pic de contamination. C’est d’ailleurs pour cela que le gouvernement demande avec insistance aux gens de rester chez eux, recourant même à des drones dans certaines régions du pays.

>> A lire aussi:  le reportage avec la «task force coronavirus» à Genève

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Johann Oberson enfile gants chirurgicaux et masque quand il va faire les courses.

- Quel serait le dénouement idéal de cette affaire?
- Eviter de répéter le scénario du SRAS, qui avait freiné les activités en Chine durant six mois, de novembre à juin 2005. Pour y parvenir, les autorités privilégient la solution du confinement drastique. Et sa mise en application la plus spectaculaire, c’est bien sûr le bouclage de la région de Wuhan, d’où est partie l’épidémie, qui compte une population équivalente à celle de la France.

- Vous-même et votre famille, quelle discipline vous imposez-vous?
- J’essaie de sortir avec mon fils aîné de 3 ans une heure le matin et une heure l’après-midi, sinon il risquerait de saccager la maison! Mais nous évitons de croiser les gens dans la rue. Et je suis le seul de la maisonnée à faire les courses. Les gens ne se rencontrent plus. Le Nouvel An chinois, c’est pourtant une période où les familles et les amis se réunissent pour faire la fête. Depuis le 23 janvier, nous sommes seuls à domicile.

- Et vous avez visiblement pris des mesures sanitaires drastiques.
- Dans le cadre de mon travail dans l’armée suisse, durant quatre ans, j’ai appris à mettre en place des protocoles ABC (atomique, bactériologique, chimique). J’ai donc organisé notre domicile de manière à n’avoir qu’un seul accès, un endroit où on se déshabille, où on a de l’alcool, où on se lave les mains, où on se rince le visage et où on change d’habits. Cela semble extrême, mais il y a une bonne raison à cela. Nous avons deux personnes particulièrement concernées: notre bébé, qui aura 1 an dans deux jours, et ma belle-mère, qui a une maladie pulmonaire rare et un système immunitaire très fragile.

- Le port du masque est systématique quand vous sortez seul ou avec votre fils de 3 ans?
- Les premiers jours, quand je sortais avec mon fils, on était en mode panique et on le portait systématiquement. Mais plus maintenant. Je fais juste en sorte que Raphael ne mette pas les doigts dans la bouche. En revanche, quand je vais dans les magasins, je m’équipe avec deux paires de gants chirurgicaux, au cas où l’un se déchirerait, un masque, des lunettes, un bonnet et je mets une veste en goretex, donc imperméable, que je peux laver à l’alcool quand je rentre, et des chaussures de combat. Cela fait un peu parano. J’espère que je pourrai me moquer de moi-même dans deux semaines.

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Condamnée à rester à la maison, la famille multiplie les activités domestiques avec les enfants.

- Malgré les contraintes générales de mobilité, aucune pénurie alimentaire n’est en vue?
- Non. Un ami qui vit à 100 km seulement de la zone fermée m’a envoyé une vidéo de sa visite au supermarché. Il y avait des légumes et tout ce qu’il faut. Il manquait juste du lait ce jour-là. Ici, en banlieue de Pékin, au Carrefour près de chez moi, les étalages sont pleins, les gens ne paniquent pas, ils remplissent raisonnablement leur caddie. Nous avons fait pour 800 francs suisses de courses, de quoi s’alimenter pour trois mois: 30 kilos de patates, de riz et de pâtes. Vu que nous avons deux personnes sensibles à la maison, il fallait minimiser les sorties au magasin.

- Les Chinois semblent très disciplinés face à la situation.
- Le même épisode épidémique en Europe serait sans doute impossible à gérer de manière aussi efficace qu’ici. Les gens revendiqueraient avec virulence leur droit à se déplacer. Ce serait l’anarchie. Les Chinois n’ont en revanche aucun problème à se plier à des directives officielles. Certaines résidences contrôlent drastiquement les véhicules qui y pénètrent, prennent la température des passagers, demandent des numéros de téléphone en cas de problème. D’autres refusent carrément l’accès aux gens qui n’y habitent pas. Dans les buildings, les livraisons restent devant la porte d’entrée et les habitants doivent descendre chercher les paquets pour éviter que des gens circulent dans les ascenseurs et les couloirs d’immeuble.

- A Pékin, combien de cas de contamination sont officiellement recensés à ce jour?
- Selon The Beijinger, le média qui traduit en anglais les informations officielles, 170 cas ont été déclarés et un homme de 80 ans est mort. Le nombre va de toute façon augmenter fortement en raison du retour des fêtes chinoises. Beaucoup d’études disent qu’il y a entre 2% et 6% de mortalité. Si on compare avec les autres épidémies, celle-ci se propage beaucoup plus rapidement.

- Pas question pour votre famille d’un repli temporaire en Suisse?
- Nous y avons pensé. Mais pour un enfant de 1 an, un masque sur le visage durant des heures, c’est dangereux. Il n’a pas assez de capacité pulmonaire et pourrait s’étouffer. Cela fait cinq ans que nous vivons en voisinage direct avec mes beaux-parents, donc nous les prendrions avec nous. Or, aller squatter à six chez ma mère, qui a un petit appartement, ou chez mon frère alors qu’ici nous avons une maison vaste, ce n’est pas motivant. Je ne sens pas ma famille suffisamment en danger pour qu’on saute dans un avion. Je dirais même que je serais plus inquiet de risquer le déplacement jusqu’à l’aéroport et le vol. Et, je le répète, les Chinois sont très disciplinés. Des scénarios de pillage, ce n’est pas imaginable ici.

>> Voir la vidéo en accéléré de la construction d'un hôpital près de Wuhan:


 

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