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Justice

Un témoin sort de l'ombre dans l'affaire Légeret

Une habitante de Vevey, Gisèle Egli, 92 ans, révèle avoir croisé Ruth Légeret le 24 décembre 2005 à 17 h 10, à une heure où la justice vaudoise a décrété qu’elle était déjà morte. Ce témoignage capital pourrait innocenter François Légeret, 53 ans, qui se bat par ailleurs pour récupérer sa part de l’héritage de son père. Révélations.

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Ruth Légeret a été retrouvée morte dans sa maison en janvier 2006. Son fils François a été condamné à la prison à vie en 2008. Il a toujours clamé son innocence. Julie de Tribolet

C’est un témoignage simple et précis, un témoignage qui tient en quelques phrases mais qui relance l’enquête sur l’une des plus grandes énigmes de l’histoire du canton de Vaud: la mort inexpliquée de Ruth Légeret, 81 ans, retrouvée sans vie dans sa maison de Vevey avec son amie Marina Studer, 80 ans, ainsi que la disparition de Marie-José Légeret, 56 ans, la fille de Ruth.

Un triple homicide, selon la justice vaudoise, qui aurait été commis le 24 décembre 2005 vers midi par François Légeret, le fils de Ruth, qui a été condamné pour ces faits à la prison à vie à deux reprises, le 28 juin 2008 et le 18 mars 2010.

Gisèle Egli est une dame distinguée et coquette qui a atteint le bel âge de 92 ans. Son défunt mari était le directeur de l’ex-banque SBS pour le Chablais; elle vit dans un bel appartement, à Vevey, dans un décor de meubles anciens et de tableaux. Très accueillante, aimable et bien dans sa tête, elle a accepté de nous livrer pour la première fois, publiquement et à visage découvert, le témoignage qu’elle a déjà confié par courrier, le 23 août 2017, à Eric Cottier, le procureur général vaudois qui avait soutenu l’accusation contre François Légeret.

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Gisèle Egli, chez elle, se rappelle parfaitement sa brève rencontre avec Ruth Légeret, le 24 décembre 2005 vers 17 h 10 : « Elle marchait avec une autre dame et je les ai dépassées ».  Sedrik Nemeth

«Deux femmes qui se tenaient par le bras»

«C’était le samedi 24 décembre 2005, explique-t-elle, j’avais aidé ma fille Anne-Dominique dans sa boutique de vêtements, à la rue du Centre. C’était la veille de Noël, elle venait de fermer à 17 heures, puisque c’était veille de fête, et je rentrais chez moi, à la rue des Chenevières. En marchant dans le parc de la Cour-au-Chantre, j’ai dépassé deux femmes qui se tenaient par le bras, serrées l’une contre l’autre. J’ai reconnu Madame Ruth Légeret que je connaissais bien, mais je n’ai pas vu qui était l’autre personne. Il faisait déjà nuit, c’était vers 17 h 10-17 h 15. Je lui ai dit: «Bonjour Madame Légeret.» Elle m’a répondu et j’ai continué mon chemin. Les deux femmes marchaient vers l’entrée du parking du Panorama, elles étaient à une vingtaine de mètres. Je pense qu’elles allaient reprendre leur voiture. Quand j’ai appris la mort de Madame Légeret, quinze jours plus tard, j’ai été très choquée.»

Si le témoignage de Gisèle Egli est si important, c’est qu’il fait voler en éclats le scénario de l’accusation contre François Légeret, âgé aujourd’hui de 53 ans. Selon le procureur Eric Cottier, en effet, le triple meurtre présumé ne peut avoir été commis que le samedi 24 décembre vers midi, car c’est le seul et unique moment, d’après les enquêteurs, où François Légeret aurait pu commettre le crime dont ils l’accusent. «Soit il les a tuées en fin de matinée, soit il ne les a pas tuées», a-t-il encore martelé en décembre dernier sur une chaîne télévisée française.

Le témoignage de la boulangère

Fort et argumenté, le témoignage de Gisèle Egli recoupe aussi parfaitement celui de Jacqueline Albanesi, la boulangère, décédée depuis lors, qui avait assuré avoir servi Ruth Légeret et sa fille, Marie-José, le même samedi 24 décembre, juste avant de fermer sa boulangerie à 17 heures. Son témoignage, apporté en décembre 2008, scrupuleusement vérifié et pris au sérieux par les juges de recours, avait abouti à une demande de révision de François Légeret et à un deuxième procès, mais le procureur Eric Cottier avait réussi à persuader les juges que la boulangère s’était trompée et qu’elle avait dû voir les futures victimes le vendredi 23 et non le samedi 24 décembre.

En livrant aujourd’hui son témoignage, Gisèle Egli suggère un déroulement des faits qui paraît totalement logique et s’emboîte parfaitement: la boulangère voit Ruth et Marie-José Légeret dans son magasin peu avant 17 heures, puis Gisèle Egli les rencontre quelques minutes plus tard, cent mètres plus loin, dans le parc qu’elles traversent pour aller reprendre leur voiture. Tout coïncide, les lieux, les distances, les déplacements des différentes personnes. Autre fait crucial qui renforce la valeur des deux témoignages, la coïncidence des horaires. Jacqueline Albanesi ferme sa boulangerie à 17 heures parce que c’est samedi, et non à 18 h 30 comme elle l’aurait fait en semaine; et Gisèle Egli quitte elle aussi la boutique de sa fille à 17 heures, parce que c’est l’heure de fermeture le samedi, et non pas à 18 h 30 comme les jours de semaine.

Mais pourquoi Gisèle Egli a-t‑elle attendu tant d’années, plus de dix ans, avant de se décider à parler? Pourquoi n’a-t-elle rien dit alors que le témoignage de la boulangère, qui correspondait au sien, avait été étrillé par le procureur Eric Cottier et finalement écarté lors du deuxième procès? «J’ai 92 ans et je veux soulager ma conscience, confie-t-elle. Je ne supporte pas l’idée qu’il y ait peut-être un innocent en prison. J’ai voulu simplement dire ce que j’ai vu. Quand j’avais appris la mort de Madame Légeret, j’avais tout de suite dit à mes enfants que je l’avais vue le 24 décembre, mais mes enfants ne voulaient pas que je parle. Ils voulaient me protéger. J’ai eu aussi des soucis de santé, j’ai eu le malheur de perdre mon petit-fils… Au début, je me suis dit que ce n’était pas nécessaire que je me manifeste, puisqu’il y avait déjà Madame Albanesi. Et puis, quand j’ai vu comment elle avait été traitée au procès, ma famille m’a redit de ne rien faire. J’ai parlé à Madame Albanesi et je lui ai dit que, moi aussi, j’avais vu Madame Légeret le 24 décembre, mais je lui ai demandé de n’en parler à personne. Elle était dégoûtée par la manière dont on l’avait traitée.»

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«C’est ici que j’ai croisé Madame Légeret, juste avant le repas de noël chez mon fils» Gisèle Egli Sedrik Nemeth

Les années qui passent, sa conscience qui la taraude, son sentiment de justice… Si Gisèle Egli se décide finalement à franchir le pas, c’est grâce à une rencontre improbable, une rencontre à distance avec le journaliste lausannois Jacques Secretan. «J’ai lu dans 24 heures qu’il avait écrit un livre, Un assassin imaginaire, où il disait que François Légeret était innocent. J’ai senti que je ne pouvais plus me taire.»

Prudente, un peu timide aussi, Gisèle Egli demande alors à sa fille, Anne-Dominique, de contacter Jacques Secretan. Elle veut simplement lui livrer son témoignage sous la stricte promesse d’une confidentialité totale. Jacques Secretan, à 67 ans, est un journaliste à l’ancienne: il n’a pas de téléphone portable mais il a l’esprit critique! Spécialiste de l’Amérique latine où il a vécu plusieurs années, il s’est spécialisé ensuite dans le domaine de la justice, enquêtant sans relâche sur ce qu’il perçoit comme des erreurs judiciaires. Aux Etats-Unis, il a contribué à faire acquitter une femme, Debra Milke, condamnée à mort pour le meurtre de son fils de 4 ans, Christopher, qui a recouvré la liberté en mars 2015, après vingt-deux ans dans le couloir de la mort. Il a aussi consacré deux livres où il plaide pour l’innocence de Laurent Ségalat, condamné à 14 ans de prison pour le meurtre présumé de sa belle-mère, le 9 janvier 2010, à Vaux-sur-Morges, là aussi dans le canton de Vaud.

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Auteur du livre «Un assassin imaginaire», Jacques Secretan défend l’innocence de François Légeret.

«C’est François Légeret qui m’a contacté après avoir lu mes livres sur l’affaire Ségalat, explique Jacques Secretan. C’était en juillet 2015. Je l’ai rencontré en prison, il m’a dit qu’il était innocent mais j’étais initialement sceptique, comme d’habitude. J’ai commencé à étudier son dossier et je me suis rendu compte que l’accusation contre lui était totalement absurde et ne reposait sur aucune preuve. Quand Gisèle Egli m’a contacté plus tard, j’ai réalisé une vidéo d’une dizaine de minutes où elle raconte sa rencontre avec Ruth Légeret. Elle était d’accord de parler à la justice vaudoise, mais elle avait peur des médias. Elle a accepté finalement que son témoignage soit cité l’été dernier par Le Régional, un hebdomadaire édité à Vevey, mais de manière anonyme.»

Gisèle Egli a finalement fait remettre une lettre à la justice vaudoise, le 23 août 2017, pour dire ce qu’elle avait vu. Mais elle n’a reçu, à ce jour, aucune réponse, ni aucune convocation pour témoigner. Le procureur Eric Cottier ne semble pas intéressé. Il s’est contenté de transmettre sa lettre à François Légeret, qui n’a plus d’avocat pour son dossier pénal et qui rédige lui-même des recours tellement désordonnés et confus qu’ils sont perdus d’avance. Une impasse tragique pour un homme qui n’a cessé de clamer son innocence et qui peut, bien sûr, comme tout condamné, réclamer une révision de son procès à condition d’invoquer des faits nouveaux pertinents.

«Elle nous en a parlé tout de suite»

Une situation d’autant plus dramatique que d’autres témoignages indirects, qui paraissent très fiables, semblent indiquer que Ruth et Marie-José Légeret, supposées mortes le samedi 24 décembre vers midi, étaient toujours bien vivantes, vers 17 heures, au centre de Vevey.

Du côté de Gisèle Egli, c’est sa fille, Anne-Dominique, qui nous confirme que sa maman lui a parlé tout de suite, dès la découverte du drame, le 4 janvier 2006, de cette brève rencontre avec Ruth Légeret, le 24 décembre vers 17 h 10-17 h 15, dans le parc de la Cour-au-Chantre. «Le soir du réveillon de Noël, explique-t-elle, on a passé la soirée chez mon frère. C’était la première fois que ce n’était pas chez moi, après la mort de mon fils qui a eu un accident de moto. Dès que ma mère a appris le décès de Ruth Légeret, quelques jours plus tard, elle m’a dit qu’elle les avait vues juste avant.»

Du côté de la boulangère, Jacqueline Albanesi, des témoins ont aussi entendu, en temps réel, des propos qui semblent démontrer que Ruth et Marie-José Légeret étaient bel et bien en vie le samedi 24 décembre en fin d’après-midi. Curieusement, aucun d’entre eux n’a été auditionné par la justice vaudoise! Christine Deriaz était la responsable de la boulangerie de Vevey. «On se partageait les horaires, explique-t‑elle. Jacqueline faisait le matin et moi l’après-midi. Mais comme c’était le 24 décembre, qui est le jour de mon anniversaire et la veille de Noël, Jacqueline m’a proposé d’inverser nos horaires. Elle m’a téléphoné vers 17 h 15 pour me dire qu’elle venait de fermer et que tout s’était bien passé. Elle m’a dit: «Tu ne sais pas qui je viens de servir? La doctoresse Légeret! Elle m’a présenté sa maman. Je leur ai dit de faire attention à la marche en sortant.» Jacqueline avait perdu son mari au mois de septembre, elle était triste et n’avait pas envie d’aller fêter Noël chez son fils Sébastien. Mais elle y est quand même allée.» 

Jacqueline Albanesi va en effet chez son fils et elle lui raconte tout de suite sa rencontre avec Ruth et Marie-José Légeret. «Je suis allé chercher ma mère vers 18 h-18 h 30 pour notre repas de Noël», se rappelle Sébastien Albanesi, 48 ans. Boulanger, il a travaillé pendant des années pour la même boulangerie que sa mère avant de se reconvertir dans la vente de vin. «C’était le samedi 24 décembre. La première chose qu’elle m’a dite en montant dans la voiture, c’est: «Tu ne sais pas qui j’ai vu? La doctoresse Légeret avec sa mère! Elle était très maigre, elle avait l’air bizarre.» C’était la doctoresse qui me soignait quand j’étais enfant. Ma mère m’a dit aussi qu’il y avait une autre dame qu’elle ne connaissait pas.

C’était un Noël très spécial: mon père était mort en septembre, on venait de se marier avec ma femme, Regiane, qui est Brésilienne. Ma mère n’a pas pu se tromper sur la date, contrairement à ce que le procureur Cottier a réussi à faire croire. C’était samedi soir et elle avait fermé la boulangerie à 17 heures. Si cela avait été la veille, le vendredi, elle aurait fermé la boulangerie à 18 h 30. Ma mère était une personne très sensible, elle était vite stressée et elle perdait ses moyens. Cottier l’a harcelée et martelée pendant le procès, il l’a détruite physiquement et émotionnellement. Quand elle a eu un cancer, elle m’a dit: «J’ai fait mon devoir en témoignant, et finalement ça m’a détruite.»

Ce témoignage désormais posthume, renforcé par celui de Gisèle Egli, est plus que jamais au cœur de l’affaire Légeret.

Par L'illustré publié le 25 mai 2018 - 16:54