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© SEDRIK NEMETH@

«Une intervention médicale sur cinq est inutile»

Publié mardi 29 septembre 2020 à 11:56
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Publié mardi 29 septembre 2020 à 11:56 
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Pour le professeur Éric Bonvin, directeur général de l’Hôpital du Valais, on s’occupe trop des maladies et pas assez des malades: il explique comment il faut repenser notre système de santé et prône le développement de la médecine intégrative.
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La médecine intégrative réconcilie deux visions souvent opposées par le passé. L’une axée sur la performance technique et le diagnostic, l’autre sur une approche plus globale et multidisciplinaire de la maladie, où le patient est un acteur à part entière en tant qu’artisan de sa guérison. De plus en plus de centres de médecine intégrative voient le jour en Suisse, que ce soit en cabinet privé ou à l’hôpital, et l’on mise beaucoup sur elle notamment pour traiter des maladies chroniques. Éric Bonvin, directeur général de l’Hôpital du Valais, psychiatre formé à l’homéopathie, à la médecine anthroposophique et praticien en hypnose médicale, en est un spécialiste.

Il sera l’un des invités, le 8 octobre, du Forum Santé* organisé par L’illustré et Le Temps.

- Qu’est-ce que la médecine intégrative?
- Eric Bonvin: Une médecine qui combine de manière appropriée différentes approches médicales issues tant de la médecine classique académique que des médecines complémentaires, dites douces ou alternatives. Elle diffère d’une approche cartésienne strictement axée sur le diagnostic et l’organe malade en incluant la sensibilité, les croyances, les attentes, les choix et les perceptions du patient autant que son environnement afin qu’il trouve la façon la plus appropriée d’être en santé.

- D’où vient ce courant?
- La démarche intégrative est aussi ancienne que la médecine et est pratiquée depuis la nuit des temps. La Grèce antique connaissait par exemple le courant de la médecine empirique dont Sextus Empiricus était un des plus illustres représentants. Plus récemment, le concept est apparu dans les années 1990 aux Etats-Unis avec les professeurs Andrew Weil, de la Faculté de médecine de l’Université de l’Arizona, et David Eisenberg, médecin à Harvard. Citons également des établissements pionniers de ce mouvement comme le Duke Center for Integrative Medicine et les cliniques du stress de Jon Kabat-Zinn.

- Est-ce la médecine de l’avenir?
- Oui, si l’on considère qu’en raison de la diminution des maladies aiguës et du vieillissement de la population, 60% des patients souffrent de maladies chroniques. La médecine intégrative permet d’enrichir la médecine classique, qui ne propose que des traitements médicamenteux ou invasifs le plus souvent difficiles à supporter. Les médecins pratiquant la médecine intégrative prônent une approche multidimensionnelle dans des affections de longue durée comme le diabète, l’asthme ou les douleurs articulaires. Par ailleurs, la médecine intégrative vise une meilleure collaboration entre les acteurs du soin. L’intérêt de regrouper tous les thérapeutes sous un même toit n’est pas nouveau, il a présidé à la naissance de l’hôpital. Mais le but visé par cette médecine globale est d’intégrer inconditionnellement le patient dans un processus de soin dont il est l’acteur principal.

- Quel pourcentage de la population a recours aux médecines alternatives?
- Selon un sondage de 2012, 49% des Suisses avaient déjà eu recours au moins une fois dans leur vie aux médecines complémentaires. Une étude américaine a démontré que si 60% des gens avaient recours à cette médecine alternative, seuls 5% d’entre eux osaient l’avouer à leur médecin traditionnel.

- La médecine intégrative est-elle enseignée en Suisse en Faculté de médecine?
- Non, pas en tant que spécialité, mais toutes les facultés dispensent des cours d’information à son sujet. Contrairement aux Etats-Unis où elle est reconnue comme une spécialité par le Conseil de l’ordre des médecins et où elle est enseignée dans près de 60 universités. En Suisse, il est possible de faire un FMH en médecine chinoise, anthroposophique ou en homéopathie et en phytothérapie. Avec l’Allemagne, notre pays fait figure de bon élève en la matière en Europe. Il existe plusieurs centres de médecine intégrative en Suisse romande et plusieurs hôpitaux ont mis sur pied des pôles de médecine intégrative, comme le CHUV avec son Centre de médecine intégrative et complémentaire (CEMIC) ou l’hôpital de Fribourg avec son unité pédiatrique de médecine intégrative.

- Quid de la validation scientifique des médecines complémentaires?
- La validation scientifique est importante si on veut sortir de la croyance. Mais du fait que les études randomisées en double aveugle basées uniquement sur la preuve scientifique ne fonctionnent pas dans des techniques de soins où la subjectivité, donc l’humain, entre en considération, il va falloir diversifier les méthodes de validation pour les adapter à chaque thérapie. Aujourd’hui, l’assurance de base rembourse des traitements qui ont fait la preuve de leur efficacité de façon objective; le défi sera de pouvoir inclure dans ce catalogue d’autres techniques en prenant en compte ce qu’éprouve subjectivement le patient. Cela passera par une remise en question de la finalité du système de santé, qui se cantonne aujourd’hui au seul effet des traitements sur la maladie et non sur le malade.


* Forum Santé

La santé reste l’un des principaux sujets de préoccupation des Suisses, tout comme l’urgence de réformer notre système de soins.
L’illustré et Le Temps organisent un grand forum 100% digital pour en débattre.

>> Date de l’événement: le 8 octobre 2020, de 16h30 à 19h.
En ligne sur les sites de L’illustré et du Temps.

>> Programme et inscriptions gratuites sur www.letemps.ch/sante2020


«Pourquoi ne pas légitimer l’effet placebo?»

SEDRIK NEMETH@
Sion, le 21 septembre 2020, le Dr Eric Bonvin, directeur des hôpitaux du Valais. 

Enfant, Eric Bonvin était terrorisé par les blouses blanches, n’imaginant jamais qu’il allait devenir un jour psychiatre puis directeur général de l’Hôpital du Valais. Il suit des études de médecine sur le tard après plusieurs jobs, notamment comme projectionniste de cinéma. C’est la projection d’un film sur la naturopathie qui va bouleverser son destin. Il se forme ensuite à l’homéopathie, puis retourne sur les bancs de l’école. Anthropologie, sociologie, médecine humaine puis un FMH en psychiatrie. Dès le départ, l’intérêt pour les médecines alternatives est là. Aujourd’hui, il préside notamment la Commission pour les médecines complémentaires du CHUV et de la Faculté de biologie et médecine à Lausanne.

Il y a urgence selon lui à redéfinir notre système sanitaire en crise. A remettre le malade, et surtout sa souffrance, au cœur du problème, et son soulagement comme finalité. Hippocrate, déjà, affirmait que la maladie ne s’exprime que par le patient. D’où l’intérêt d’une médecine qui combine ultra-technicité avec sollicitude et prise en considération de ce que ressent le malade et de ce qu’il sait faire pour être en santé. La relation humaine, c’est le maître mot du professeur Bonvin.

Changer de perspective, c’est son credo. «La médecine fondée sur les preuves était nécessaire mais a eu un effet pervers: on a éjecté les acteurs du système, soignants comme soignés!» A l’entendre, «une intervention sur cinq est inutile dans notre système sanitaire et cela nuit au patient». Il n’aime pas le terme «coût de la santé», c’est le traitement de la maladie qui est une charge, et non la santé, qui n’est que bénéfice. Eric Bonvin préconise une médecine avec, et non pas contre, placebo. «Notre médecine conventionnelle légitime les preuves de son efficacité à partir du moment où ses traitements surpassent, même avec un écart infime, l’effet placebo. La très grande majorité des remèdes validés ne dépassent que de quelques petits pour cent cet effet et les plus prescrits ne l’ont même jamais réellement dépassé.

Notre médecine persiste pourtant à rejeter l’effet placebo en le considérant comme une illusion ou une supercherie alors que les effets des remèdes conventionnels reposent en très grande partie sur lui! Pourquoi dès lors ne pas légitimer l’effet placebo et le laisser explicitement agir, puisqu’il agit déjà si bien?» Cela d’autant que la médecine techno-scientifique laisse entre 30 et 50% des symptômes éprouvés par les patients totalement inexpliqués. Mais attention, prévient le spécialiste, il ne s’agit pas d’augmenter le catalogue des thérapies de façon linéaire, car c’est la collaboration entre soignants et avec le patient qui est essentielle. «Notre médecine ne sait traiter que des maladies et il est temps qu’elle se mette à soigner des malades! Si on veut agir sur les cellules cancéreuses, ce sont les analyses objectives qui font foi, par contre le patient est le seul qui soit légitime pour nous dire si un traitement le soigne et lui fait du bien. Il n’y a pas de graal ni de certitude dans la médecine, rien n’est acquis, l’esprit scientifique doit rester humble et en éveil permanent. Il faut trouver le juste équilibre entre le doute et l’émerveillement.» 


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