1. Home
  2. Actu
  3. Valérie Dittli, une ministre à l’épreuve du feu
Politique

Valérie Dittli, une ministre à l’épreuve du feu

Tourisme fiscal, thèse universitaire toujours pas publiée et transgression des règles de son propre parti, Valérie Dittli, grande argentière du canton de Vaud, est empêtrée dans les polémiques. Retour sur une ascension politique fulgurante à l’issue très incertaine.

Partager

Conserver

Partager cet article

La ministre des Finances du canton de Vaud Valérie Dittli

Depuis les révélations de la RTS et de «24 heures», la ministre des Finances se mure dans le silence. Dans une note adressée aux médias le 9 mars, Valérie Dittli informe qu’elle répondra aux questions une fois que les conclusions du rapport d’expertise externe sur son domicile fiscal commandé par le Conseil d’Etat seront connues.

Laurent Gillieron/Keystone

Au micro de notre podcast Cash ma Queen, la ministre des Finances avait lâché cette petite phrase: «J’ai appris le jour de mon élection combien une conseillère d’Etat gagne.» On avait haussé un sourcil face à cette sortie un brin surréaliste mais, après tout, la jeune femme à l’allure estudiantine charriait la légèreté et la fraîcheur de ses 29 ans.

Et puis, l’histoire de son ascension fulgurante avait de quoi séduire. Une enfance dans la campagne zougoise à Oberägeri. Un père paysan, pionnier de l’agriculture bio, une mère éducatrice sociale, un frère, Dario, et une sœur, Laura, présidente de la puissante section zougoise du PDC, qui sera élue à l’exécutif quelques mois plus tard. La politique, une histoire de famille donc, qui prenait racine sur la terre de la ferme parentale. «J’ai appris très tôt le sens des responsabilités en donnant un coup de main à mon père sur l’exploitation. Avec les animaux, les machines, les foins», relatait-elle à notre micro.

Une ascension fulgurante

La Zougoise avait posé ses valises en 2016 à Lausanne pour entamer son doctorat en droit et, sur les conseils de sa sœur, était allée frapper à la porte du PDC. Elle y avait été accueillie comme l’étincelle qui promettait de raviver la flamme de ce parti politique en perte de vitesse. En 2020, elle prend la présidence du Centre (ex-PDC) et déboulonne dans la foulée les deux dinosaures du parti, Claude Béglé et Jacques Neirynck, qui ne s’entendaient plus. Et, le 10 avril 2022, cette presque inconnue allait créer la sensation en se faisant élire au Conseil d’Etat vaudois. Tout simplement l’une des plus grandes surprises de l’histoire politique suisse! En évinçant la socialiste Cesla Amarelle et en coiffant au poteau l’UDC Michaël Buffat, la centriste faisait basculer le gouvernement à droite. Un mois plus tard, nouvelle surprise lors de la répartition des dicastères. La néophyte Valérie Dittli s’emparait du convoité Département des finances et de l’agriculture. 

Trop beau pour être vrai? Sans précédent mandat électif, inexpérimentée en politique cantonale et conseillère d’Etat sans le moindre député au Grand Conseil, la nouvelle ministre était attendue au tournant. Et, inévitablement, la machine a fini par se gripper.

Les membres du nouveau Conseil d’Etat vaudois au premier rang dans la cathédrale de Lausanne, pour la cérémonie d’assermentation, le 28 juin 2022.

Les membres du nouveau Conseil d’Etat vaudois au premier rang dans la cathédrale de Lausanne, pour la cérémonie d’assermentation, le 28 juin 2022.

Valentin Flauraud/Keystone

«L’affaire Dittli»

Vendredi 3 mars dernier, sur les ondes de la RTS, les journalistes de Forum révèlent que la conseillère d’Etat, élue en 2022 et vivant à Lausanne depuis 2016, n’a jamais été taxée dans le canton de Vaud. La raison? Jusqu’à fin 2021, elle aurait conservé son domicile fiscal principal à Zoug, dans la commune d’Oberägeri, où elle a grandi. A une exception près toutefois, en 2021: Valérie Dittli déplace son domicile principal à Lausanne pour se présenter à la Municipalité et au Conseil communal de la capitale vaudoise. Echec dans les urnes, la politicienne remet ses papiers à Zoug. Selon les estimations de la RTS, entre 2016 et 2020, celle qui était alors doctorante à l’Unil a perçu un salaire moyen de 4500 francs par mois et aurait économisé jusqu'à 20 000 francs en étant imposée dans le canton de Zoug plutôt qu’en terres vaudoises...

Face à ces accusations, que dit la loi?

«Le domicile fiscal est le lieu où on réside avec l’intention de s’y établir durablement, répond Fabien Liégeois, docteur en droit et expert fiscal diplômé. Il y a une composante objective – le bâtiment où on vit, où on dort – et une subjective – cette intention de s’établir durablement dans un endroit. La question est simple si on a un seul lieu dans lequel on dort, elle devient complexe lorsqu’on en a deux. Et dans ce dernier cas de figure, la notion de domicile suppose un examen des circonstances concrètes. Il faut regarder où se situent les intérêts vitaux de la personne et affiner l’analyse: où est-ce que la personne participe à des activités culturelles, fait du sport ou s’engage dans un parti politique?»

Présente sur le plateau de l’émission pour justifier sa bougeotte fiscale, la conseillère d’Etat apparaît fébrile, se raccrochant à ses notes. Elle se défend d’avoir voulu faire de l’optimisation fiscale, conteste le montant de 20 000 francs d’économies et explique avoir hésité sur la voie professionnelle à suivre en admettant que son «centre de vie» se situait de l’autre côté de la Sarine. A l’image de nombreux étudiants, elle aurait simplement laissé ses papiers dans la commune de ses parents le temps de stabiliser sa situation professionnelle. Une ligne de défense, peut-être sincère mais très maladroite, qui donne le sentiment du peu d’attachement que porte la politicienne au fief qui l’a élue. 

Un aller-retour fiscal qui interroge

Et c’est surtout l’aller-retour Zoug-chef-lieu vaudois entre deux élections de celle qui était alors présidente du Centre Vaud qui interpelle. Opportunisme politique? «Bien sûr, mais ça ne serait pas la première en politique, relève René Knüsel, professeur honoraire à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. Stratégiquement, elle a choisi Lausanne, un peu par défaut pour ses études même si elle répète son amour du paysage et du chasselas.» Il nuance: «Ce qu’on pourrait lui reprocher est une forme d’ingénuité dans cette affaire. Elle échoue à la Municipalité de Lausanne, reprend ses papiers et les dépose à Zoug. Son parti la rappelle pour le Conseil d’Etat. Et là, les choses sont plus délicates, car on entre dans une alliance politique. Là où elle manque de flair, c’est de penser qu’elle n’aurait pas pu doubler le candidat de l’UDC. Personne n’imaginait que cette candidature jeune, sans expérience, passerait la rampe. Mais il est clair qu’avec cet aller-retour entre Zoug et Vaud, la ministre montre peut-être une certaine indécision quant à son canton de cœur.»

Valérie Dittli a expliqué dans les médias avoir mandaté un expert pour faire la lumière sur sa situation fiscale avant son élection au Conseil d’Etat en 2022. Pas suffisant pour le Conseil d’Etat qui, dans la foulée, a mandaté un avocat, expert fiscal diplômé, afin d’analyser la situation fiscale de la ministre des Finances. Fin de la polémique?

Impréparation coupable

Non, car, entre-temps, un nouveau caillou s’est glissé dans la chaussure de la cheffe des Finances après les révélations des journalistes de 24 heures. Dans les colonnes du quotidien vaudois, on apprend que la conseillère d’Etat, qui se présente comme docteure en droit sur la page officielle de l’Etat de Vaud et sur sa page LinkedIn, n’a pas déposé sa thèse à la Bibliothèque cantonale universitaire (BCU), même si celle-ci a été soutenue publiquement avec succès. Conséquence de cet «oubli»? Valérie Dittli ne serait pas autorisée à porter le prestigieux titre de docteure.

Une broutille administrative pour certains, qui dénoncent un lynchage médiatique et l’acharnement de la gauche. Pour d’autres, une preuve supplémentaire du manque de probité et de l’opportunisme de la jeune élue. Ce qui est certain, en revanche, c’est la légèreté avec laquelle elle a compris son engagement et l'impréparation de la conseillère d’Etat ainsi que de son entourage face aux révélations des médias. «Dans son cercle restreint, ces changements de domicile fiscal étaient connus, mais ils n’avaient jamais été perçus comme «une affaire», analyse le politologue René Knüsel. La presse s’en est emparée et, visiblement, tout le monde a été pris de court. Puis les médias se sont mis à fouiller dans son dossier universitaire pour constater que madame Dittli n’avait pas déposé sa thèse en bonne et due forme. On va chercher des choses qui, dans le fond, sont relativement anodines, mais qui, accumulées, commencent à poser quelques problèmes.» 

Et quand on cherche, on trouve. Vendredi dernier, la RTS sonnait une nouvelle charge à l’encontre de la magistrate qui aurait transgressé les règles de son parti. Les statuts du Centre Vaud, qu’elle a elle-même rédigés, indiquent qu’il faut être domicilié dans le canton pour être membre du parti. Or, durant quelques mois en 2021, son domicile fiscal était à Zoug. De quoi porter l’estocade à la ministre? Pas si vite. Dans ce feuilleton à rebondissements, une petite lueur d’espoir est arrivée ce lundi par la voie du Blick. La plateforme en ligne révèle que le fiscaliste engagé par Valérie Dittli estime dans un rapport qu’elle aurait respecté les règles sur le domicile civil et l’assujettissement fiscal. L’expert mandaté par le Conseil d’Etat vaudois parviendra-t-il à la même conclusion dans le rapport qu’il devrait rendre public cette semaine? La conseillère d’Etat retient son souffle.

Par Alessia Barbezat publié le 15 mars 2023 - 08:53