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© Romain GAILLARD/REA

«Ma vie avec Notre-Dame»

Publié lundi 29 avril 2019 à 10:59
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Publié lundi 29 avril 2019 à 10:59 
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Maître charpentier à Genève, Thomas Büchi ressent depuis l’enfance une sorte de communion spirituelle avec la cathédrale de Paris.
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FCOM
Thomas Büchi.

Il a une passion dévorante pour le bois et un amour inconditionnel pour la cathédrale Notre-Dame de Paris. Maître charpentier, le Genevois Thomas Büchi, 60 ans, est célèbre dans le monde entier pour ses réalisations spectaculaires, notamment le célèbre Palais de l’équilibre, présenté lors d’Expo.02 à Neuchâtel et désormais posé devant l’entrée du CERN, à Meyrin, et le refuge du Goûter, sur le Mont-Blanc.

Source d'inspiration

Il est d’autant plus atterré par l’incendie de la cathédrale que c’est elle qui lui a inspiré sa vocation et sa vie. «La première fois que je l’ai vue, explique-t-il, c’était avec mes parents. Je devais avoir 10 ou 12 ans, mais la première impression forte qu’elle m’a donnée, c’est quand j’ai lu un livre, "Les illuminés de l’art royal", qui racontait l’histoire des compagnons. Notre-Dame est au centre de cette épopée. Ce livre, je l’ai relu au moins une dizaine de fois. J’ai appris toute l’histoire de Notre-Dame, le travail du bois, les procédés de construction, les secrets… Depuis ce temps, j’avais le rêve de visiter les coulisses.»

Adolescent, Thomas Büchi choisit de vivre sa passion du bois en devenant menuisier puis maître charpentier. C’est pendant qu’il étudie à l’Ecole suisse du bois, à Bienne, qu’il fait à Paris la rencontre qui va illuminer sa vie. «C’était en 1983, j’avais 25 ans. Je partais en vacances en Inde avec mon amie et on s’est arrêtés trois ou quatre jours à Paris. J’ai voulu aller à Notre-Dame, évidemment. On est montés au sommet de la tour nord, comme tous les touristes. Une fois au sommet, j’ai vu qu’il y avait des travaux, comme toujours. Il y avait un échafaudage au niveau des combles (ce qu’on appelle "la forêt") qui touchait la tour où j’étais. Je me suis dit: "Je suis à une petite encablure du saint des saints!" J’ai vu un ouvrier assez âgé, le béret sur la tête, la peau tannée par le soleil. Je lui ai dit que j’étais charpentier à Genève et que je rêvais de voir une fois la forêt et la prodigieuse flèche qui culmine à 96 mètres. Il m’a demandé mine de rien: "Vous voulez voir la flèche de Viollet-le-Duc?" Je lui ai répondu en me rappelant mon livre sur l’histoire de Notre-Dame: "Je voudrais voir la flèche, mais Viollet-le-Duc n’est que l’architecte, c’est Henri Georges, que les compagnons avaient baptisé Angevin, l’enfant du génie, qui a conçu en 1857 les assemblages de poutres pour la flèche.» Le vieil ouvrier a tout compris: à force de travailler le bois, il devine aussi l’âme des humains. Ce jeune homme en face de lui est, comme lui, un amoureux du bois et de la tradition! «Descendez quelques marches, lui dit-il, il y a une petite porte dérobée, je vais vous ouvrir.»

>> A voir: la galerie de photos sur l'incendie de Notre-dame

La forêt, charpente de Notre-Dame de Paris ©Facebook des Compagnons du Tour de France

Thomas Büchi pénètre dans la forêt et c’est l’illumination, un émerveillement absolu dont il vit encore aujourd’hui. Il découvre de visu cette charpente phénoménale pour laquelle il a fallu 1300 arbres, soit la surface de 21 hectares. L’ouvrier lui dit qu’il travaille sur place depuis quarante ans: Notre-Dame est sa vie, son idéal. «A la fin de la visite, après une heure et demie ou deux heures, il a appelé les autres ouvriers: «Venez les compagnons! On a de la visite, un charpentier de Genève. On va fêter ça avec un coup de rouge!» C’était un vin ordinaire, peut-être un beaujolais-­villages, mais ça reste le meilleur vin que j’ai bu de ma vie!»

Effroi

Quand Thomas Büchi a appris le 15 avril au soir que Notre-Dame brûlait, il a été saisi d’effroi. Il se demande aussi, comme tout le monde, comment les combles ont pu brûler si vite, si violemment. Les couches de poussière et d’insectes sur les poutres ont peut-être fait office de combustible… Quoi qu’il en soit, le maître charpentier regarde déjà vers l’avenir: le chantier immense et infiniment délicat et subtil de la reconstruction, auquel il prendrait part volontiers si on le lui demandait.

Il a d’ailleurs envoyé le vendredi suivant une lettre à Emmanuel Macron, accompagnée d’un livre sur son parcours, «Le bois, ma passion» (Ed. Slatkine), pour lui proposer ses services. Spirituel, sensible, curieux d’ésotérisme, il conçoit son art comme un exercice à la fois très physique et très métaphysique. «Il faut restaurer le bâtiment dans les règles de l’art, explique-t-il. Une cathédrale, c’est un instrument de musique scientifiquement pensé pour l’élévation spirituelle des hommes. Il faut refaire les combles en utilisant du bois. Ce serait un véritable crime de lèse-majesté d’utiliser du béton ou de l’acier, comme certains le suggèrent. Toute l’harmonie du bâtiment serait perturbée.»

50 ans de conditionnement

Thomas Büchi se rappelle toute l’histoire de Notre-Dame. Comme s’il l’avait vécue lui-même: un chantier qui aura duré plus d’un siècle, une aventure collective profondément humaine et tout aussi mystique à laquelle on participait en sachant d’emblée qu’on ne pourrait pas en voir la fin. D’autant que la moyenne d’âge à l’époque ne dépassait pas 40 ans! «Tout commence en 1163, explique Thomas Büchi, quand la construction débute sur une idée de l’évêque de Paris, Maurice de Sully.

En 1200, on coupe les arbres qui serviront pour faire la charpente. Puis on les laisse au moins dix-huit mois couchés sur le sol, les branchages et les feuilles tournés vers le nord. Ensuite, on va les laisser vingt-cinq ans dans des marais pour qu’ils se vident de leur sève et qu’ils se gorgent d’eau, ce qui les renforcera contre les attaques des insectes et des champignons. Quand on les ressort, on doit encore les laisser sécher pendant vingt-cinq ans; le séchage, c’est à peu près un centimètre par année. Pendant ce temps, bien sûr, on a fait les plans de la future cathédrale. En 1250, on va scier les arbres pour faire les poutres. On travaille encore avec des scies à deux ou des scieries à l’eau, sur le même principe que les moulins. Et ensuite, on commence à assembler la charpente.»

David contre Goliath

Emmanuel Macron a promis de reconstruire la cathédrale en cinq ans, un délai qui paraît tout à fait réaliste à Thomas Büchi. La véritable bataille ne va pas se livrer sur le terrain des délais, mais sur celui des matériaux: est-ce que ce sera le bois de toujours ou le béton et l’acier d’aujourd’hui? «Ça va être le combat de David contre Goliath, remarque Thomas Büchi. Les lobbys du béton vont se mobiliser, il ne faut pas oublier que Bouygues, par exemple, est un groupe de béton. J’entends déjà qu’il n’y aurait pas assez d’artisans et de professionnels du bois pour refaire Notre-Dame, ce qui est complètement faux. C’est de la dés­information pure et simple.»

Thomas Büchi en 4 dates: 
1958: Naissance à Genève. 1988: Obtient son diplôme de maître charpentier. 2002: Crée le Palais de l’équilibre pour l’Expo.02. 2013: Reconstruit le refuge du Goûter, sur le Mont-Blanc, à 3850 m d’altitude.


Viollet-le-Duc, trahir pour rester fidèle

Génial innovateur ou trublion de l’architecture, la figure d'Eugène Viollet-le-Duc, rénovateur de Notre-Dame et de la cathédrale de Lausanne, reste controversée.

AFP
Il a donné les traits de son visage à la statue de saint Thomas portant la règle des compagnons. Déplacés avant l’incendie pour rénovation, sa statue, les onze apôtres et les quatre évangélistes, datant du XIXe siècle, sont saufs. Ils sont en cours…

Un jour de 1820, un vieux domestique entre dans Notre-Dame de Paris en tenant un petit garçon de 6 ans par la main. L’enfant est frappé par le soleil qui filtre à travers la rosace sud qui semble prendre feu dans la lumière tandis que le grand orgue se met à résonner. Pour le petit Eugène Viollet-le-Duc, saisi de terreur, c’est comme si les vitraux s’étaient mis à chanter.

Vingt-quatre ans plus tard, le jeune architecte autodidacte (il n’a pas passé par les Beaux-Arts comme ses pairs) se verra confier la tâche titanesque de rénover l’auguste bâtisse. Vingt ans de labeur pour ce passionné du Moyen Age qui entend ressusciter la gloire du monument médiéval, lui qui connaît toutes les techniques de construction de cette époque et les enseigne même à ses ouvriers.

Ce travailleur infatigable vérifie la préparation des mortiers et enduits, fignole même des détails au pinceau, allant jusqu’à exiger que les artisans installent leurs ateliers au pied de la cathédrale, les pierres étant façonnées sur place. On lui a beaucoup reproché d’avoir trahi sa promesse de restaurer sans ajouts. Les fameuses gargouilles gothiques sortent tout droit de son imagination, de même que le mobilier liturgique et la fameuse flèche de 93 m, tombée durant l’incendie, qui, avec 500 tonnes de chêne recouvert de 250 tonnes de plomb, ne ressemble pas à celle des origines. «Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné», écrira-t-il dans son «Dictionnaire raisonné de l’architecture française». Génial innovateur pour certains, trublion de l’architecture irresponsable pour d’autres, la polémique risque de rebondir à l’heure de reconstruire la cathédrale en 2019.

Laisser une trace... en Suisse aussi

Roger-Viollet
Au pied de la flèche, sa statue était la seule qui tournait le dos à la ville en direction de sa création.


Les architectes aiment laisser des traces. Viollet-le-Duc a donné son visage à deux sculptures de prophètes: Saint Thomas, à Notre-Dame, le seul à tourner le dos aux onze apôtres, et Jérémie, que l’on trouve sur la porte de la cathédrale de Lausanne, ville dans laquelle le Parisien trouvera refuge après avoir été condamné à mort par la Commune. Il s’attelle à sa rénovation en 1872 sur mandat du Conseil d’Etat vaudois.

L’architecte avait également présenté un projet pour le monument Brunswick à Genève, refusé, tout comme celui de rajouter une flèche et une rosace sur la chapelle des Macchabées de la cathédrale Saint-Pierre. Passionné de montagne, il a profité de ses nombreuses balades au Mont-Blanc pour en tracer une carte topographique. Etonnamment, la sobriété est venue avec sa mort en 1878. Aucune fioriture n’orne sa tombe au cimetière du Bois-de-Vaux, à Lausanne. (Texte: Patrick Baumann)

Roger-Viollet
Viollet-Le-Duc avait fait sculpter ces créatures fantastiques pour remplacer les tuyaux de plomb installés au XVIIIe siècle.

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