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Vincent et Tania, deux ados unis dans la mort

Publié lundi 25 février 2019 à 14:43
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Publié lundi 25 février 2019 à 14:43 
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Quelques semaines avant Noël, le drame avait bouleversé toute la Suisse: deux adolescents de 16 ans se donnaient la mort, à quelques jours d’intervalle, se jetant sous le train en gare de Cottens, près de Fribourg. Loin des rumeurs qui s’emballent depuis dans la région, voici leur vraie histoire.
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C’étaient deux p’tits jeunes bien de leur époque, deux ados d’aujourd’hui. Deux belles frimousses qui sourient à jamais sur les photos, de la lumière plein les yeux, l’innocence et les rêves de leur âge dans le regard. Et, comme on dit souvent, tout l’avenir devant eux. Mais leur destin s’est soudainement effondré, d’un seul coup, sans prévenir, avec une violence inouïe.

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Une des rares photos où ils posent ensemble: Vincent était en couple avec Tania depuis le 2 septembre dernier.

Ils s’appelaient Vincent et Tania. Ils avaient 16 ans, vivaient dans la même région du canton de Fribourg, l’un à Avry, l’autre à Onnens, dans le district de la Sarine. Et puis surtout, depuis quelques semaines, ils s’aimaient passionnément, comme un vrai couple, à cette période bénie de la vie, celle des premiers émois, des premiers vertiges et des premières ivresses.

A quelques jours d’intervalle, à la fin de l’année dernière, leur mort violente a choqué toute la Suisse romande: l’un et l’autre se sont jetés sous le train, exactement au même endroit, dans la même gare, presque à la même heure.

Deux événements d’une force et d’une symbolique presque irréelles, coup sur coup, saisissants et glaçants, qui ne cessent d’alimenter depuis fantasmes et rumeurs dans les campagnes alentour. Comme souvent, quand l’extraordinaire surgit dans la banalité du quotidien, tout le monde croit toujours tout savoir, persuadé d’avoir mieux compris que les autres…

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Tania avec sa maman.

«Leur histoire, c’est Roméo et Juliette, je ne vois pas comment on peut résumer ça autrement», soupire Nathalie, la maman de Tania, très digne mais terriblement éprouvée, qui tente tant bien que mal d’émerger, après deux mois d’hospitalisation et un long tunnel qu’elle décrit comme «un immense trou noir».

Dans la petite maison familiale d’Onnens, le long de la route principale, à quelques centaines de mètres de l’église et de son cimetière où repose aujourd’hui sa fille chérie, elle vit avec ses deux autres enfants, deux garçons de 14 et 10 ans. A côté d’elle, son ex-mari Fausto, papa de Tania, est là, en voisin, digne et droit, cherchant les mots les plus justes et les plus précis pour évoquer la mémoire de son petit cœur. A la même table, Stéphanie, la maman de Vincent, broyée elle aussi, courageuse, solide en apparence mais toujours terriblement fragile. Autant de vies brisées, plongées dans la même douleur incompressible, reliées par le même fil invisible.

Comment trouver la force aujourd’hui pour survivre à un pareil océan de souffrances? Comment surmonter l’indicible de la mort de ces enfants qui ne devaient pas mourir, ne pouvaient pas mourir? Pas comme ça, pas aussi vite, pas aussi bêtement. Rien ne le laissait présager, aucun signe avant-coureur ne pouvait être détecté, un enchaînement d’événements a cependant conduit à l’inexorable sans que personne ne s’en aperçoive. «Il me faut ou partir et vivre, ou rester et mourir», écrivait déjà Shakespeare. L’histoire de Tania et Vincent en est comme le parfait miroir, comme l’exact reflet.

Un gamin secret

Une histoire qui commence le 2 septembre 2018. Tania est ce jour-là une adolescente heureuse et très entourée. C’est son anniversaire, elle fête ses 16 ans. Mais surtout, elle échange un premier baiser avec Vincent, ce jeune garçon au regard d’ange qu’elle apprécie tant et connaît depuis le cycle d’orientation de Sarine-Ouest, où ils se croisent et s’apprécient depuis trois ans. Très vite, ils deviennent inséparables, fusionnels. «Tu sais, c’était une évidence qu’on se mette ensemble», annonce-t-elle triomphalement le lendemain à sa maman.

«Elle était tellement apaisée, elle avait changé d’un seul coup, se souvient-elle. Elle revivait.» Elle avait traversé des heures difficiles, notamment à l’école, où elle avait été mobbée et harcelée par des camarades – des moments dont elle se remettait depuis sa sortie du lycée à l’été. Mais c’est une jeune fille enjouée, au caractère très latin, très débrouillarde, la tête bien sur les épaules. Elle vient de trouver un petit emploi comme fille au pair, à Küssnacht, au bord du lac des Quatre-Cantons, et compte bien y apprendre l’allemand.

Vincent, lui, est un ado plus réservé, presque timide, secret, très émotif, qui cache ses sentiments au plus profond de lui-même. Il fait partie de la fanfare de son village, joue de la batterie aussi avec ses copains et vient de commencer un apprentissage en informatique à Givisiez, sans rechigner dès qu’il le peut à faire des kilomètres au guidon de sa moto pour rejoindre sa bien-aimée ou pousser parfois jusqu’à Fribourg pour voir les copains. «Vincent n’était jamais content, toujours à ronchonner pour tout et pour rien, mais il cachait au fond sans doute ainsi sa tristesse derrière ce masque», laisse encore tomber Stéphanie, sa maman, se souvenant d’un fils «qui peinait souvent à remonter la pente».

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Une dernière photo ensemble, quelques heures avant la mort de Vincent.

«Vincent a dû faire une connerie»

Le 18 novembre, à midi, Vincent vient voir Tania chez son papa, à Lovens, pour organiser un voyage prévu à la fin du mois suivant. Ils venaient tous les deux d’obtenir l’autorisation de leurs parents de pouvoir partir ensemble durant trois jours au Tessin chez une tante de Tania.

Vincent est arrivé ce jour-là à moto et est reparti un peu avant 16 heures: «Salut, à bientôt», glisse-t-il à Fausto en partant. Tout paraît normal, les deux tourtereaux sont très amoureux, rigolant, s’embrassant. Ils font encore une photo ensemble devant le miroir du salon. Puis Vincent prend la route de Cottens, s’arrête devant la gare et stationne sa moto. Que fait-il exactement juste avant? On ne le sait pas. On sait qu’il rédige sur son portable un dernier message à Tania. Des mots déchirants: «Hello bébé, tu sais que je n’ai pas une vie facile (...) je suis au bout de ma vie, je ne sais plus quoi faire. Je sais que je vais te faire du mal, mais c’est pour que j’aille mieux que je le fais. Je ne peux pas continuer comme ça, tu as le droit de ne pas comprendre et de me détester (...). Je veux simplement que tu continues ta vie. Sache que tu es une des personnes qui comptent le plus pour moi. Je suis désolé de te faire du mal. Tania, je t’aime.» Puis, sur la voie 1, il attend le passage du train régional Fribourg-Romont, chemine un moment le long de la voie avant de se jeter d’un coup devant la locomotive qu’il a dû entendre arriver derrière lui. Il est 17h30.

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Quelques secondes avant d’en finir, le jeune homme envoie depuis la gare de Cottens (FR) ce dernier message bouleversant à Tania: «C’est pour que j’aille mieux que je le fais.»

Dès qu’elle reçoit le message sur son téléphone portable, Tania comprend que quelque chose va se passer, ou vient de se passer. Elle roule à scooter avec un copain, de retour du McDo, et ils stoppent aussitôt près d’un arrêt de bus, à Avry-Centre. Elle essaie d’appeler Vincent, une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, est prévenue dans le même temps qu’il y a eu un «accident de personne», comme on dit pudiquement, le long de la ligne de chemin de fer… En larmes, elle passe un appel paniqué à son papa: «Viens me chercher, Vincent a dû faire une connerie.» Puis c’est la course éperdue vers l’impossible, le trajet du papa de Tania vers la gare de Cottens, la moto de Vincent qui est bien là, les lumières des voitures de secours, la police qui ne dit rien, et puis Tania, revenue entre-temps à la maison, tapant des poings contre les vitres, désespérée, hurlant de douleur…

Traumatisme carcéral

Vincent est enterré le 22 novembre dans le cimetière de Montagny-les-Monts. Tania est détruite, anéantie, marchant comme une funambule. Son chagrin est indescriptible. Elle comprend aussi ce qui a dû se passer, reconstituant les fils des dernières heures de la vie de Vincent: deux jours avant son geste désespéré, peu avant midi, Vincent avait été arrêté par la police à Fribourg avec un peu de haschich sur lui. On l’avait fait attendre deux heures dans une cellule avant de l’interroger. Puis de relever ses empreintes et de le soumettre à la photo anthropométrique, face et profil, comme un criminel, avant de le ramener chez son père pour une perquisition dans sa chambre. Son monde s’effondre d’un simple coup.

L’expérience carcérale et policière l’a visiblement traumatisé. Il craint d’être jugé et de perdre son travail dans cette entreprise d’informatique où il se sent si bien. Ne voit plus d’issue à rien. Et garde comme toujours tout en lui, sans rien confier à personne.

Dispute

Deux jours après ses obsèques, le samedi 24 novembre, Tania accepte de sortir pour la première fois depuis la mort de Vincent. Elle semble aller un peu mieux. Elle a été jusqu’ici portée à bout de bras par sa maman et son papa, qui ont pris des congés pour être auprès d’elle, veillant sur elle, la consolant, l’épaulant sans relâche, et la faisant suivre également par différents thérapeutes. Elle va faire des achats à Fribourg, des habits et des chaussures. Le soir, elle rentre avec une copine, elles prennent le train ensemble à Fribourg. Durant le trajet, Tania s’engueule avec son amie sous un prétexte futile et s’en va prendre place dans le wagon suivant. Elle ne descendra jamais à l’arrêt de Rosé où sa maman l’attend. Elle continue et s’arrête deux stations plus loin, à la gare de… Cottens, les lieux du drame de son amoureux.

«Tout ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter», écrivait encore Shakespeare. A 20 h 25, la jeune femme envoie un message d’adieu à son papa, et un autre à sa maman: «Vis ta vie, maman, c’est trop dur sans Vincent. Je t’aime.» A 20 h 28 précises, le train direct Lausanne-Fribourg arrive en gare à pleine vitesse, puis freine désespérément, mais trop tard. Juliette a rejoint son Roméo. Leur amour n’appartient désormais plus au monde des vivants, condamnés à s’interroger à jamais.

Avancer «au radar»

Près de trois mois après, ceux qui restent tentent tant bien que mal de continuer à vivre. Mais rien, bien sûr, ne sera plus jamais comme avant pour les parents de Vincent et de Tania, qui font face, avec dignité, pudeur et élégance. Broyés par le chagrin, ils se décrivent désormais comme «marchant au radar». «Même les médicaments ne font rien», soupire l’un d’eux. Ils sont évidemment suivis par des spécialistes. «On essaie de ne pas culpabiliser, mais c’est dur, on se dit toujours qu’on aurait pu mieux faire, qu’on aurait dû voir, qu’on aurait dû être plus vigilants.»

Stephanie Borcard - Nicolas Metraux
«On vit la même chose, tout nous lie désormais. Irrémédiablement.» De gauche à droite, Nathalie, la maman de Tania, Fausto, son papa, et Stéphanie, la maman de Vincent.

Le père de Tania, Fausto, est parti, lui, quelques jours à Dubaï tenter de se vider la tête. Il en est revenu différent, persuadé d’avoir pu communiquer avec sa fille, lui, le cartésien qui ne croit pas une seconde au surnaturel. C’était à la plage un après-midi, il s’était allongé sur une chaise longue, fermant les yeux, et elle lui a parlé, longuement. «Je vais peut-être passer pour un fou, peu importe. Mais je vous assure que cette expérience inattendue m’a apaisé», murmure-t-il.

Maintenant, il faut continuer à avancer, réapprendre à sourire, à sortir, à apprécier le quotidien. Réapprendre la vie. «Ce drame nous a rapprochés, conclut la maman de Vincent, on est quatre et on se comprend forcément, on vit la même chose, tout nous lie désormais. Irrémédiablement.»

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