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Commémoration

Visite chez Dürrenmatt, notre Shakespeare

L’écrivain suisse le plus lu et le plus joué du monde aurait eu 100 ans le 5 janvier. Plusieurs expositions lui sont consacrées en 2021 au Centre Friedrich Dürrenmatt, à Neuchâtel. Là où l’auteur de «La visite de la vieille dame» a vécu pendant près de quarante ans, ouvert au monde, fou de dessin et content de regarder les matchs de Xamax dans sa lunette...

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Dürrenmatt au travail à son bureau neuchâtelois, en 1962. Avant d’écrire, il commençait souvent par dessiner. ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

La villa au toit plat est blanche et moderne, c’est le dernier bâtiment des hauts de Neuchâtel avant que l’étroit chemin en pente ne s’enfuie dans la forêt. Après être entré, il faut commencer par regarder au-dehors. Laisser l’œil s’évader à travers les baies vitrées, oublier le lac et apercevoir l’autre rive, au loin, avec le canton de Berne et la Suisse alémanique derrière. Reviennent alors les phrases de Friedrich Dürrenmatt lui-même, notant la vue qu’il avait depuis ce lieu où il a vécu pendant presque quarante ans, de 1952 jusqu’à sa mort en 1990: «En automne et en hiver, par temps clair ou par journée de foehn, les Alpes sont visibles du Finsteraarhorn, en passant par la Blümlisalp, jusqu’au Mont-Blanc; même le Cervin se distingue, une pointe minuscule.» Certains jours, ce fils de pasteur, athée proclamé, parvenait à voir le clocher de l’église de Guggisberg, le village bernois d’où sa famille est originaire.

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Autoportrait de Friedrich Dürrenmatt, en 1982. Friedrich Dürrenmatt. Collection Centre Dürrenmatt Neuchâtel CDN / Confédération suisse
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Tout le symbole Dürrenmatt est là, géographique, et la directrice du centre depuis 2014, Madeleine Betschart, ne se lasse pas de l’expliquer aux visiteurs, parfois en étendant les bras vers cet ailleurs, si proche et si différent. «Dürrenmatt était resté un Suisse alémanique tout en habitant en Romandie. Il voulait voir la Suisse. Il n’est pas allé à Genève, par exemple. Et c’est d’ici, dans ce lieu paradoxalement nommé le vallon de l’Ermitage, qu’il est devenu universel.»

Quand nous y pénétrons, fin 2020, l’endroit fourmille d’ouvriers. On prépare dans la fièvre la première des trois belles expositions qui jalonneront 2021, année du centenaire de sa naissance. Il y a des phrases et des dessins partout, des minotaures, des monstres, des visages, des catastrophes, de l’humour. La Suisse est tour à tour associée à une arche, à un bunker, à une équipe de foot. Ici une citation: «La Suisse est comme une prison, où les prisonniers sont leurs propres geôliers.»

Critique infatigable de son propre pays, parle-t-il encore d’une Suisse que nous connaissons? La sienne était celle du progrès, des autoroutes, de la technologie triomphante associée à l’angoisse de la pollution. Il parlait de l’homme, de ses ridicules envies de grandeur, de la perte de sens du monde ou de la faillite des idéologies. Parions qu’il aurait adoré la pandémie actuelle. Lui qui a tant prédit de désastres collectifs y aurait puisé matière à une leçon extraordinairement pratique.

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 Le dessin «Le footballeur», réalisé en 1977. Nationalbibliothek,Bern

L’écrivain dessinait, c’est moins connu. Sa fille Ruth, elle aussi artiste, raconte comment «les jours de pluie, mon père s’asseyait à l’immense table, prenait un grand bloc de feuilles blanches, des pinceaux, des crayons de couleur et se mettait à peindre. Nous, ses trois enfants, nous installions près de lui. Il dessinait, racontait, nous participions au scénario. Comme un magicien, il créait pour nous un univers merveilleux qui nous appartenait.»

Des dessins et des peintures, «nous en possédons plus de mille, dit la directrice. Nous avons cette lettre émouvante où, jeune homme, il dit: «Dois-je peindre ou écrire? Je me sens appelé par les deux…» Il décidera à 25 ans de devenir écrivain, sans jamais poser son pinceau; c’est resté son jardin secret. Il n’a pourtant presque jamais exposé, sinon au café du Rocher, derrière la gare, chez son ami restaurateur Hans Liechti, et au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel. Il a toujours refusé de vendre la moindre œuvre. Chez lui, l’illustration allait de pair avec l’écriture. Pour décrire une scène ou une personnalité, il saisissait son crayon. Sur son bureau se trouvaient toujours deux piles de papier vierge.

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Dans le bureau de Friedrich Dürrenmatt, presque intact, quelques objets délicieusement d’époque rappellent sa présence. Une pipe et des dictionnaires, une statuette de Karl Marx et des dérouleurs de scotch, une radiocassette. David Marchon

Dans cette maison, c’est l’homme qui intéresse d’abord. L’érudit et le bon vivant, le père de famille et le promeneur qui partait avec ses chiens dans les bois voisins. «En marchant, je clarifie volontiers mes idées; c’est à peine si je prends conscience de la forêt», écrivait-il. En s’installant, il raconte avoir passé son premier été à déterrer les pierres que son prédécesseur avait enfoncées dans le sol pour entourer ses plantations de légumes, et à les jeter hors du jardin où elles dégringolaient la pente, à la grande joie de ses enfants.

L’illustré vint parfois lui rendre une visite de courtoisie, comme en 1958, le décrivant «pas le moins du monde confit dans son succès, le visage mobile, expressif, le geste bonhomme. Ne craignant pas de se montrer dans des situations d’un comique burlesque.» L’écrivain est du genre direct: «Je suis venu à Neuchâtel parce qu’il ne s’y passe strictement rien. J’habite ici pour ne pas devoir participer à une quelconque vie culturelle. Les galas Karsenty, personne n’attend de moi que j’y aille. Je peux travailler en paix.»

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En famille, avec sa femme, Lotti, et ses enfants, Ruth, Peter et Barbara, dans les années 1960. Famille Dürrenmatt

Il n’est pas non plus étranger à sa région. Il a voulu que ses trois enfants, dont deux vivent encore aujourd’hui à Genève, parlent le français. Pendant dix ans, de 1957 à 1967, le voisin de 17 ans est venu les y aider, notamment le cadet, qui peinait à l’école. Pierre Lachat, fils de pasteur lui aussi, a un peu fait partie de la famille: «Les Dürrenmatt vivaient plutôt en vase clos, ils préféraient inviter. Avec Friedrich Dürrenmatt, tout se passait selon l’humeur du moment. Il pouvait avoir de grands moments de silence, où il était dans ses pensées. Je me souviens de son ironie, de son amour pour le côté grotesque des choses. J’ai aussi pu observer la manière dont il remettait tout en question, il détestait les idées reçues.»

En 1961, Pierre Lachat part en vacances avec les Dürrenmatt, à Sainte-Maxime, tout le monde entassé dans la grande Chevrolet Bel Air. «Un jour, comme il faisait cru, il a décidé de faire des affiches. Les enfants n’ont pas suivi, mais je le revois au bout de la table, seul, dans le grand living-room.» Il souligne le rôle de sa première femme, Lotti, décédée en 1983. «Pour moi, il n’y aurait pas eu de Centre Dürrenmatt sans sa seconde femme, Charlotte Kerr, mais il n’y aurait pas eu de Dürrenmatt sans Lotti. Actrice à l’origine, elle fut sa documentaliste, sa première lectrice. Il fallait qu’elle soit disponible pour lui.» 

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Le photographe a-t-il lancé une plaisanterie? Amusé, Dürrenmatt se retourne en souriant pendant une séance de dédicaces chez l’éditeur Orell Füssli, à Zurich, en 1981. ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Ici et là, dans la maison presque intacte, le regard prend plaisir aux objets. La mappemonde des années 1960. Le télescope, un binoculaire Zeiss de grand format. «Je l’emploie parfois pour observer les exercices de tir de l’aviation fédérale», écrivait-il. Il l’utilisait aussi pour regarder les matchs de Xamax, car le stade de la Maladière est placé exactement au-dessous, ou pour scruter le ciel. On est touché par le vieux magnétophone à cassettes, le taille-crayon en fer ou la piscine rectangulaire, qui rappelle Mon oncle de Tati.
Mais, surtout, dans le bâtiment du bas, la bibliothèque, somptueuse, renvoie au siècle des Lumières. L’écrivain recevait ses visiteurs parmi ses 4000 livres et les collections de Goethe, de Gotthelf ou de Jules Verne. Fascinante, cette «bibliothèque d’auteur» sera désormais visible au public. A l’étage au-dessous, il a peint les toilettes, sa «chapelle Sixtine», avec des personnages de ses romans.

Laissons la dernière touche au critique Franck Jotterand, qui le rencontre pour L’illustré en 1957. Il souligne que, à 36 ans, «Fritz», lunettes et visage ronds, a déjà composé six pièces radiophoniques, quatre romans policiers, une comédie en prose, six pièces de théâtre, dont la plupart ont été créées sur les principales scènes de Suisse et d’Allemagne. Il rappelle avec malice que, l’année précédente, Pro Helvetia a refusé à Dürrenmatt les subsides nécessaires à sa participation au Festival d’art dramatique de Paris. Motif évoqué par un membre du comité: «La pièce (ndlr: «La visite de la vieille dame», créée le 28 janvier 1956 au Schauspielhaus de Zurich) risque de donner une image déformée et nuisible de la réalité suisse.» Elle est aujourd’hui traduite dans plus de 40 langues.

En quête d’auteur à qui le comparer, le journaliste n’en trouve qu’un: Shakespeare. Alors relisons cette acide Visite, mais aussi Les physiciens ou La panne. Dürrenmatt a des choses à nous dire. 


>> A voir au Centre Dürrenmatt:
«Friedrich Dürrenmatt et la Suisse»
Du 24 janvier au 2 mai (à vérifier en fonction de la crise covid),
«Friedrich Dürrenmatt et le monde»
Du 15 mai au 5 septembre.

>> A lire: «Parcours et détours avec Friedrich Dürrenmatt», édité par Madeleine Betschart et Pierre Bühler, 2020.


Par Marc David publié le 18.01.2021
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