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Il y a 100 ans, L’illustré ouvrait une fenêtre sur le monde

Cette année sera celle du centenaire de L’illustré. Son arrivée, le 10 septembre 1921, dans les kiosques de Romandie se fait en douceur, avec une première couverture sagement folklorique. Mais les Romands allaient enfin pouvoir suivre en photographies l’actualité mondiale.

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RDB

Cent ans cette année. Qui dit mieux aujourd’hui? Dans la catégorie des magazines illustrés en français, aucun. Comment expliquer la longévité exceptionnelle de L’illustré, ses quelque 5200 numéros? La réponse tient en un seul mot: le photoreportage. Alors que ses concurrents déjà en place (principalement La Patrie suisse et Lectures du foyer) privilégiaient des images peu informatives, l’adaptation romande de la Schweizer Illustrierte Zeitung (lancée dix ans plus tôt, en 1911, et elle-même inspirée de la Berliner Illustrierte Zeitung) proposait littéralement de voir l’actualité des semaines précédentes, une actualité qu’on avait seulement pu lire dans la presse quotidienne.

Rappelons aussi que la Radio suisse romande, fondée en 1922, mit encore des années avant de devenir un média d’information. Enfin, cette nouvelle fenêtre était ouverte non seulement sur la Suisse mais sur le monde entier. Un dépaysement qui se traduisait par exemple par une photo de couverture montrant des Indiens d’Amérique autour d’un poste de radio.

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Paul August Ringier fit passer l’entreprise familiale de 8 employés à 2500 à sa retraite. C’est lui qui décida de lancer L’illustré en Romandie. RDB

C’était donc comme si les actualités cinématographiques (l’ancêtre du journal télévisé) atterrissaient chaque semaine sur la table de la salle à manger, sous la forme de 16 pages de photographies impeccablement imprimées et sobrement légendées. Cette petite révolution était en plus relativement accessible grâce à un prix (40 centimes le numéro ou 3 fr. 80 l’abonnement de trois mois) plus modeste que les tarifs des magazines déjà en place.

Pour le professeur à l’Unil et spécialiste de l’image Gianni Haver, l’arrivée de L’illustré est bien une petite révolution dans une Romandie où la photographie est encore considérée comme un média potentiellement sulfureux. En se démarquant de sa concurrence, qui limite la photographie à ressasser les idéaux patriotiques, familiaux, patriarcaux, le nouveau magazine apparaît comme un vecteur de modernité: «Prenons la montagne, qui était un thème récurrent dans l’iconographie de la presse de cette époque. Alors que les autres titres se contentaient de reproduire des panoramas alpins et leurs pittoresques habitants, L’illustré préférait offrir à ses lecteurs un reportage sur les premiers téléskis», explique Gianni Haver.

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Dix ans après le lancement de la «Schweizer Illustrierte Zeitung», sa version romande, légèrement remaniée mais avec la même couverture, sort le 10 septembre 1921.

Mais revenons à ce premier numéro du 10 septembre 1921. Sa couverture d’abord: l’éditeur Ringier n’avait sans doute pas voulu prendre de risques depuis Zofingue pour inaugurer son incursion en Romandie. Il avait en effet porté en couverture le portrait fédérateur d’un solide et bienveillant paysan de montagne alémanique accompagné d’une légende aussi minimaliste que patriotique: «Un descendant de Guillaume Tell». Pourtant, les choses deviennent moins paisibles dès la page 3, où est relaté notamment l’assassinat de l’ancien ministre des Finances allemand, Matthias Erzberger. Les légendes accompagnant les deux photographies du sujet ne précisent pas la date du meurtre, le 26 août. Préférait-on faire oublier par omission le délai de quinze jours entre l’événement et la parution des images?

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Les années 1930 ouvrent l’âge d’or de la presse illustrée suisse. Le tirage de ces périodiques s’élève à 2,5 millions d’exemplaires dans un pays de 4,3 millions d’habitants.
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La pub occupe presque un tiers de la surface de ce premier numéro. Ovomaltine s’offre carrément une pleine page: «Lorsque le moindre bruit, un rien, vous irrite, prenez quotidiennement une tasse d’Ovomaltine et vous redeviendrez maître de vos nerfs.»

Les annonceurs nationaux et romands étaient en tout cas de l’aventure L’illustré dès ce premier numéro. Des marques encore bien vivantes comme Ovomaltine et Omega devaient apprécier la qualité de l’impression par héliographie (déjà démontrée depuis dix ans dans la grande sœur alémanique) pour s’offrir respectivement une pleine page et une demi-page de pub.

Malgré la bienvenue singularité de ses choix éditoriaux, malgré aussi son grand format et sa qualité graphique, L’illustré restera un outsider derrière sa bien-pensante et conservatrice concurrence. Selon Gianni Haver, il faudra attendre la fin des années 1930 avant que ce magazine ne devienne le leader incontesté de la presse magazine romande. Et il faudra attendre les années 1940 pour qu’une vraie équipe journalistique commence à se mettre en place, qu’elle quitte l’Argovie pour s’installer à Lausanne dans un bureau situé au premier étage de la rue de Bourg 27 et que L’illustré développe une identité propre.


Par Clot Philippe publié le 08.01.2021