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LES VERBES

Yann Marguet: «Etre bizarre (et on pensait pas)»

Yann Marguet, toujours aussi taquin, revient cette semaine avec ironie sur cette actualité: la RTS a rendu public son rapport sur «l'affaire Darius» et les allégations de harcèlements sexuels commis en son sein.

Yann Marguet

Portrait de l'humoriste romand Yann Marguet. 

Valentin Flauraud

Il était bizarre alors qu’on pensait pas. Voilà ce qu’on retiendra finalement et officiellement de «l’affaire Darius» après les conclusions de l’enquête menée suite aux révélations du Temps fin octobre. Je m’autorise l’appellation et les guillemets qui vont avec, tant il me semble clair maintenant, à tête reposée (qu’est-ce que ça aide, des fois, putain!), que l’animateur fut la tête de gondole d’un sujet certes grave de harcèlement en entreprise mais dont la triste banalité n’aurait sûrement pas autant déchaîné les passions sans son médiatique concours. On aura beau dire: «Ouais, mais y avait surtout les deux autres! Piotr et Jean-Guy, là…» C’est faux. Y avait surtout Darius. Et c’était «son affaire».

Il était bizarre alors qu’on pensait pas. Moi, par exemple, je pensais pas et puis, il y a deux ou trois ans, on m’a dit: «Mais tu sais, il est bizarre…» Et «on» de m’apprendre plus ou moins tout ce qu’on sait aujourd’hui sur l’étonnante vie privée du gendre idéal, me laissant coi, d’une part, et d’autre part avec les questions suivantes: 1) «Ne suis-je donc pas assez sexy pour qu’il m’écrive via un de ses fameux faux comptes?» et 2) «Qu’est-ce que je suis censé foutre avec ces informations?» La question 1 me plongeant encore à ce jour dans un désarroi narcissique trop troublant pour être abordée avec qui que ce soit d’autre qu’un psy, je vous propose de nous attarder plus avant sur la 2.

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J’en ai foutu ce que tout être humain normalement médiocre pouvait en foutre: le raconter en soirée pour me rendre intéressant. Que faire d’autre? Pas victime, ni bourreau, et pipelette, par-dessus le marché. On ne se refait pas! C’est donc sur la touche, avec un mélange d’admiration («Quel courage!») et de scepticisme («Quelles preuves?»), que j’ai observé les whistleblowers («Quel souffle!») œuvrer pour faire éclater ce qu’on a du mal aujourd’hui à définir, tant la conclusion en est ambiguë. «La vérité»? Il semblerait que non, à en croire l’enquête menée par une étude d’avocats indépendants et l’absence de plaintes pénales. «Le scandale»? Oui, en termes de gestion, de traitement des plaintes, de minimisation du problème du harcèlement en entreprise, mais pas en termes de légalité (selon enquête toujours)… «Le complot»? Laissons ça à internet.

Non, ce qu’il reste de «l’affaire Darius», à ce jour en tout cas, c’est que Darius, il était bizarre. Et qu’on pensait pas. Sans décision de justice, certes, mais personne ne semble remettre pour l’instant ces conclusions en doute. Cela pose des questions d’une complexité affolante. Méritait-il d’être «outé» par Le Temps? Méritait-il de voir ses perversions exposées publiquement? Méritait-il de devoir s’en défendre? Ce n’est pas pour rien que je n’ai pas sauté dans le train de ses défenseurs, ni dans celui de ses dénigreurs au moment des révélations: je ne sais pas. Et puisse-t-on noter au PV de ma vie que ça me fait tourner la tête.

Darius est bizarre. On pensait pas, mais maintenant, on le sait. On peut le dire, en rire, s’en indigner et même lui pincer le cul dans la rue en lui chuchotant à l’oreille «Prouve-le», si on veut. Mais il n’a officiellement pas harcelé. Le sacrifice de son image et celui de sa vie privée n’auront donc même pas servi à soulager les personnes ébranlées par ses sollicitations douteuses. Personne ne ressort gagnant de cette histoire, si ce n’est peut-être la RTS, forte d’une bonne mandale médiatique l’obligeant à revoir sa copie en termes d’écoute, de respect et de soutien à ses collaboratrices et collaborateurs. C’est toujours ça de pris, mais tout ce dossier me laisse quand même un sentiment d’impuissance que je ne suis pas convaincu de ne plus jamais devoir affronter. C’est bizarre. Et je pensais pas.

>> Lire aussi la précédente chronique de Yann Marguet: «Pas savoir bien si»

Par Yann Marguet publié le 21.04.2021
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