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LES VERBES

Yann Marguet: «Manifester»

Notre chroniqueur Yann Marguet n'est pas tant le roi du défilé, «tché» - quelle qu'en soit la cause. Voici pourquoi...

Portraits en complément du reportage le 12.12.2019 à Lausanne - Retour sur les souvenirs d'enfance de l'humoriste et comédien romand Yann Marguet à Sainte-Croix le jeudi 21 novembre 2019.(Valentin Flauraud / vflpix.com)

L'humoriste et chroniqueur de Sainte-Croix (VD), Yann Marguet.

VALENTIN FLAURAUD / VFLPIX.COM

De tous les arts de la contrariété démonstrative, la manif a toujours été celui qui m’a le moins attiré. Je sais bouder avec brio, gueuler comme un putois à la radio et être une bonne grosse tête de nœud avec les personnes qui partagent ma vie, mais déambuler fâché dans les rues en équipe, j’ai jamais réussi. Il y a bien cette fois, au gymnase d’Yverdon, où je m’étais joint à un cortège d’une centaine de quinzagénaires bien résolu·e·s à mettre un terme aux agissements de George Bush en Irak, mais quand tout le monde commença à s’arrêter au McDo pour combler le petit creux généré par l’effort, le soufflé retomba. Sans compter que, malgré d’ingénieux slogans jouant brillamment avec les mots tels que «Bush dégoût» ou «Bush de là», le président américain continua à n’en faire qu’à sa tête, ce gros bêta. Le rayonnement international d’Yverdon-les-Bains n’était plus.

Ce rapport conflictuel perdura. Pendant mes études de droit, à une époque où l’avocature constituait encore un brin sur l’éventail de mes possibles, je rêvais de travailler dans l’étude d’avocats la plus à gauche du continuum juridique lausannois, celle de Jean-Michel Dolivo & Camarades. Nonobstant la puissance de mon envie, la vision dudit Jean-Michel en train de scander en rythme des combines dans un micro, au volant d’un véhicule monoplace à cheval entre une voiture, un vélo et un ULM en tête de cortège d’une manif à Saint-François, mit instantanément fin à mon rêve. Rejet total. Impossible de m’imaginer faire ça. Autant dire que ce ne sont pas les faces de glands qui manifestent aujourd’hui pour exiger «la liberté» dans l’un des pays les plus démocratiques du monde qui vont contribuer à faire chauffer mon podomètre.

Pour vous dire, même la grève féministe, pourtant joyeuse, colorée et en adéquation avec mes valeurs, a sur moi un effet répulsif. Aussi engagé dans la cause puissé-je me sentir, la simple image mentale du défilé fait naître en moi des phrases inassumées venues des tréfonds de la paysannerie fribourgeoise qui compose une partie de mon ADN. «Pas encore aller voir les aut’ dindes brailler leurs machins, tché…» J’en frissonne. Serais-je de droite? Impossible, je bosse dans les médias. C’est quoi, alors? L’éternelle chanson? «OUI-OUI-NON! OUI-NON-OUI-OUI-NON!» Les pancartes? Les maquillages? Les flics? La foule? Une forme de snobisme narcissique né du sentiment que ma voix si importante se perd au milieu de milliers d’autres et me prive de ce fait de l’impression d’exister par moi-même? La précision mise dans cette dernière hypothèse en comparaison avec les autres me fait dire que c’est plutôt ça. Pas super, comme pensée. J’en parlerai en thérapie.

Pourtant, c’est beau, un monde qui gueule! Qui délaisse un peu les hashtags, les stories et autres prises de position virtuelles pour laisser éclater physiquement son ras-le-cul dans une unité de temps et de lieu. Sans même chercher un résultat tangible, une causalité directe avec un éventuel changement futur. Juste être, ensemble, quelque part, pour la même chose. «Y a bien les matchs de foot, aussi…», vous me direz. C’est vrai, mais vous (je?) êtes (suis?) de mauvaise foi, la raison n’est pas la même. Manifester, au fond, c’est faire une grande fête de gens fâchés qui sont heureux d’être fâchés ensemble. C’est transformer la détresse en joie, la frustration en feu d’artifice. C’est critiquer à 3000 (1500 selon la police) le patron entre collègues, devant une machine à café gigantesque en forme de ville. C’est super! Et s’il fallait une preuve ultime que c’est mon égocentrisme qui m’empêche de rejoindre le cortège, figurez-vous c’est moi seul, en écrivant un truc un peu joli, qui viens de m’auto-convaincre d’y aller la prochaine fois que j’en aurai marre. On s’y voit? Bonne semaine.

Par Yann Marguet publié le 29 septembre 2021 - 08:58