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Les Verbes

Yann Marguet: «Piétiner»

Cette semaine, Yann Marguet a une pensée émue pour les huit morts et la centaine de blessés du concert de Travis Scott vendredi dernier. Même si parfois l'union fait la force, l'humoriste déplore les conséquences de l'effet de groupe.

Yann Marguet

L'humoriste et comédien romand Yann Marguet.

 

Valentin Flauraud

Notre histoire aujourd’hui mêle trois trucs que je n’aime pas trop: Travis Scott – le rappeur du moment depuis un moment, dont je préfère systématiquement les Nike aux chansons –, la foule et la mort. La semaine dernière à Houston, Texas, un mouvement de la deuxième a provoqué la troisième lors d’un concert du premier. A vrai dire, je n’aime pas trop les concerts non plus. Il ne me viendrait pas à l’idée d’écouter un film, je ne vois pas pourquoi j’irais voir des MP3. Cette théorie étant largement incomprise par le reste de l’humanité, nous resterons si vous le voulez bien focalisés sur notre prémisse de base: c’est con, beaucoup de gens ensemble.

Au commencement était l’individu, brebis égarée face à l’altérité, petit monstre d’ego se demandant comment la société le percevait, gouffre de confiance en soi à l’unicité timide et aux rapports sociaux tâtonnants. Puis vint le groupe, deux, trois, quatre, mais pas trop. Les amis, la bande, la «mif», qui boostèrent la capacité de l’individu à oser le pire comme le meilleur, le débile comme le génial. Etre plusieurs à n’être personne fait qu’on est quand même quelqu’un. On m’aime, donc nous sommes. Mon existence est corroborée, on peut y aller. Enfin naquit la foule, grand ensemble de groupes mis bout à bout, qui permit à l’humain de retrouver l’anonymat qui lui pesait tant à l’état d’individu mais qui commença à lui manquer cruellement une fois devenu bande. Etre quelqu’un, c’est bien, mais c’est beaucoup de responsabilités.

En foule, comme avec Sarkozy en 2007, tout devient possible: pousser, bousculer, lâcher des caisses, hurler sur les joueurs, jeter une bouteille de PET sur un groupe de reprises de Kiss, insulter Alain Berset, marcher sur le Capitole… «C’est pas moi, c’est la foule!» Pas si différemment des bancs de poissons ou des nuées d’oiseaux qui nous fascinent pourtant tellement, une foule d’humains avance dans un seul et même mouvement. Vous êtes-vous déjà demandé quel étourneau vous avait chié sur la tignasse lors d’un de leurs grands bals célestes? Non. Le responsable, c’est «les étourneaux». Bien sûr, l’on pourra blâmer l’organisateur de la migration ou les parents démissionnaires de certains oisillons pour leur éducation laxiste, mais la vérité, c’est que le drame aurait pu être évité si ces petits bâtards n’étaient pas douze mille cinq cents.

Ils étaient cinquante mille l’autre soir au Texas à être venus pour s’amuser. Huit n’en sont jamais revenus et une centaine a fini la célébration à l’hôpital en réanimation ou avec quelques os cassés. La raison? La foule préférait être devant plutôt que derrière. Je vous le disais plus haut: c’est con, beaucoup de gens ensemble. Sous les gyrophares des ambulances clignotant au loin, Travis a marqué une pause… Puis le concert est reparti de plus belle. Je ne lui en veux pas (à part pour sa musique) car c’est là tout le principe de la foule: on ne peut en vouloir à personne ou alors on en veut à tout le monde. Je déplore simplement le fait que l’instinct grégaire, dans tout ce qu’il a de beau, puisse parfois avoir des conséquences telles que celle-ci.

Il n’y a pas de chouette façon de mourir, mais celle-ci me semble particulièrement stupide. Et comme elle n’a pas empêché la fête de continuer, la planète de tourner et Kendall Jenner de publier sur Instagram un cliché de son irréprochable plastique en backstage du concert, j’avais envie d’avoir cette semaine une pensée émue pour ces huit jeunes gens âgés de 14 à 27 ans emportés par la foule, qui nous traîne et nous entraîne, mais qui nous rappelle aussi que si l’union fait la force, on n’en reste pas moins toujours un peu seuls. Bonne semaine quand même. 

>> Lire aussi sa précédente chronique: Yann Marguet: «Effrayer»

Par Yann Marguet publié le 10 novembre 2021 - 08:32