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  3. Dix ans après l'assassinat d'Adeline Morel, ses parents lui rendent hommage
Hommage

Affaire Adeline: «Il n’y a pas un jour où on ne pense pas à elle»

Le 12 septembre 2013, Adeline Morel était assassinée par un détenu qu’elle accompagnait à un cours d’équithérapie. La sociothérapeute a été égorgée et ligotée à un arbre. Dix ans plus tard, ses parents s’apprêtent à lui rendre un bel hommage. «L’illustré» les a rencontrés.

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Affaire Adeline Morel

A gauche, Adeline Morel, 34 ans, dont subsistent le souvenir lumineux et les nombreux portraits dans la maison de ses parents. A droite, Esther et Jean-Claude, 73 et 80 ans, devant les messages de leur fille conservés précieusement. Ils se préparent à marquer les 10 ans de sa disparition.

Karine Bauzin

Ils ont fêté leurs 50 ans de mariage le 21 juillet dernier. Sont allés manger des filets de perche dans un restaurant au bord du lac à Gland. Avec une pensée particulière pour Adeline, ce jour-là, parce qu’elle leur avait fait la surprise de leur offrir un repas au même endroit sans les avertir. «C’était tout Adeline, ça, la générosité, la gentillesse», murmure sa maman, dans le salon de la belle demeure familiale à Avusy, aux portes de Genève. Là où Esther et Jean-Claude Morel ont élevé leurs deux filles. Là où, le dimanche 10 septembre prochain, ils commémoreront, avec famille, amis et de nombreux proches, la mort d’Adeline le 12 septembre 2013. 

Dix ans ont passé depuis ce drame effroyable qui avait bouleversé tout un pays. La jeune sociothérapeute de 34 ans avait été retrouvée égorgée après avoir été ligotée à un arbre des bois de Bellevue. Elle accompagnait un détenu dangereux, Fabrice A., à son cours d’équithérapie. L’homme avait pris la fuite puis avait été retrouvé en Pologne. 

Les parents d’Adeline sont habillés de bleu azur, une blouse et des lunettes assorties pour elle, une chemise impeccable pour lui. Une couleur pastel qui fait peut-être rempart à la noirceur de ce qu’ils ont vécu. Et que le temps n’a pas adouci. «Rien n’a changé pour nous. Le chagrin est toujours aussi intense. On nous dit parfois qu’il faut tourner la page, mais je n’ai pas envie de tourner la page, s’enflamme Esther. Mon chagrin m’aide à chérir le souvenir de ma fille!»

«Il n’y a pas un jour où on ne pense pas à Adeline, ajoute Jean-Claude. On peut bien tourner la page, la mémoire est toujours là! Pour nous, ses anniversaires ou cette commémoration pour les 10 ans de sa mort sont des rituels importants. Parce que c’est important qu’on pense encore à Adeline. Qu’elle reste toujours présente dans nos vies.» Adeline repose dans le petit cimetière qu’elle pouvait déjà voir, enfant, depuis la fenêtre de sa chambre. «J’ai lavé sa tombe pour la première fois», dit Esther. Fraîchement fleurie en ce mois d’août avec des roses et des dipladénias. Les seules fleurs qui résistent à la chaleur.

Les parents d'Adeline Morel se rendant à la tombe du cimetière où elle repose

La tombe du cimetière où Adeline repose, toute proche de la maison d’Esther et Jean-Claude. Fleurie ce jour-là avec des dipladénias, qui résistent à la chaleur.

Karine Bauzin

«Voir maman, rien qu’un instant»


On reste un instant devant deux photos à l’entrée du salon, celle d’Adeline et de sa fille juste en dessous. Même cadrage. Même sourire, même pétillance dans les yeux, quelque chose de solaire qui frappe d’emblée le regard. Léa* n’avait que 8 mois à la mort de sa maman. C’est aujourd’hui une fillette de 10 ans qui va bien, confient ses grands-parents. Une enfant très mûre, douée pour le piano et surtout pour la vie, comme l’était sa mère. Esther Morel raconte une petite fille qui pose les grandes questions de l’existence, comme tous les autres gamins de son âge, la vie, la mort, sans jamais avoir demandé comment était partie sa mère. «C’est bien ainsi pour l’instant, même si nous n’aimerions pas qu’elle l’apprenne par ses camarades ou, pire, par les réseaux sociaux.» Pour ses 10 ans, elle a affirmé à ses grands-parents que le cadeau qu’elle aimerait recevoir, eh bien personne ne pouvait le lui offrir: «Voir maman, rien qu’un instant, qu’elle me serre dans ses bras.» «Finalement, elle nous a demandé de réunir la famille de son papa et de sa maman, confie Esther, visiblement émue. Ce fut un joli moment. Et puis Léa* a un papa extraordinaire qui s’occupe très bien d’elle.» 

Adeline Morel

Une photo de l’album familial. Chaque année le 14 mars, jour de l’anniversaire d’Adeline, sa mère fait toujours le cœur en chocolat qu’elle adorait.

Collection privée famille Morel

Un assassin toujours aussi dangereux 


A chacune de nos rencontres, les parents d’Adeline ont toujours mis en avant leur indifférence vis-à-vis de l’assassin de leur fille. Un psychopathe sans états d’âme, à leurs yeux, auquel ils ont été confrontés plusieurs fois durant ces dix dernières années. Eux ont cherché son regard à son procès. Lui a toujours évité de les regarder. «Haïr, proclament-ils toujours aujourd’hui, c’est lui accorder trop d’importance.» «Je ne pense jamais à lui, il ne vient pas dans ma tête», assure la mère d’Adeline. On évoque malgré tout le fait que Fabrice A., incarcéré dans une prison de haute sécurité à Zoug, a défrayé la chronique ce printemps. L’homme a réussi à harceler par téléphone une vendeuse d’un magasin genevois. Et même à se procurer son numéro de téléphone et son adresse privée en se faisant passer pour un militaire de la place d’armes de Zoug. Esther et Jean-Claude l’ont appris en lisant la «Tribune de Genève»! «C’est bien la preuve qu’il est toujours aussi dangereux et un manipulateur hors norme», soupire Esther. «Il n’a pas changé d’un iota, mais là, au moins, il s’est mis un splendide autogoal», renchérit Jean-Claude. Tous deux regrettent le fait de n’avoir pas été informés en temps réel des agissements de l’assassin de leur fille. Les faits évoqués remontaient à plusieurs mois. De même, ils ont appris avec un temps de retard son transfert de Berne à Zoug. «Pour nous, c’est important de le savoir tout de suite, si nous apprenons qu’un détenu s’évade, et qu’on le croit dans une autre prison...»

les parents d’Adeline ont affronté Fabrice A. dans l’enceinte du tribunal en mai 2017

Dignes et courageux, les parents d’Adeline ont affronté Fabrice A. dans l’enceinte du tribunal en mai 2017. A aucun moment le meurtrier de leur fille n’a osé les regarder dans les yeux.

Salvatore di Nolfi/Keystone

Les parents d’Adeline le reconnaissent, la peur est toujours difficile à gérer, malgré le temps qui passe. Ils avaient supplié, avec leur avocat, lors du deuxième procès de Fabrice A., en 2017, que l’internement à vie soit prononcé. L’homme y a échappé au profit d’un internement ordinaire au terme de sa condamnation à la réclusion à perpétuité (qui n’excède pas 20 ans). Les Morel, eux, ont été condamnés à l’inquiétude à vie. «Notre hantise, c’est que ce psychopathe aux pulsions sadiques sorte un jour et qu’il s’en prenne à d’autres personnes. Nous aimerions partir de ce monde avec la certitude que notre entourage est en sécurité.»

Heureusement, leur force morale, leur dignité et leur foi aident à surmonter ces hauts et ces bas qui marquent leur quotidien. Et puis il y a ces messages d’Adeline, précieusement conservés dans une boîte et un tiroir de la table de nuit. De grandes et petites phrases de sa belle écriture déliée, pour dire son bonheur de vivre, l’amour des siens, sa reconnaissance. Comme sur cette carte de Noël 2012 envoyée quelques mois avant sa mort, où elle écrivait: «Merci pour tout cet amour que vous nous offrez et qui compte tellement pour nous!» La jeune femme, qui allait devenir maman, espérait pour les siens une année 2013 marquée par la sérénité et la tranquillité. Pour «continuer d’avancer». 

Affaire Adeline
Collection privée famille Morel

Incroyable floraison 


Un arbre aux mouchoirs a été planté en son honneur dans l’enceinte de l’école d’Avusy où Esther Morel a enseigné durant trente ans. Une espèce particulière qui donne de larges fleurs blanches tombantes qui ressemblent effectivement à ces petits morceaux de tissu ou de papier utilisés pour effacer des traces de larmes sur un visage. L’arbre aux mouchoirs d’Adeline a fleuri pour la première fois cette année. Une seule et unique fleur en dix ans. Comme si la nature avait voulu, elle aussi, rendre hommage à sa manière à une femme inoubliable. 

Les parents d'Adeline Morel pour les 10 ans de sa mort

Un arbre aux mouchoirs à la mémoire d’Adeline a été planté à l’école d’Avusy où Esther Morel a enseigné. Il a donné sa première fleur cette année!

Karine Bauzin

*Prénom d’emprunt (nom connu de la rédaction)

Les dates clés de l’affaire

29 août 2012
Condamné deux fois pour viols aggravés, Fabrice A., né en 1974, débarque à La Pâquerette, une unité de Champ-Dollon dont l’objectif est la réinsertion des criminels dangereux, qui n’existe plus aujourd’hui.

12 septembre 2013
Lors d’une sortie thérapeutique dans un centre équestre, Fabrice A. kidnappe son accompagnatrice. Il l’attache à un arbre dans un bois sur la commune de Bellevue et l’égorge à l’aide d’un couteau de chasse. Adeline Morel était une sociothérapeute très expérimentée, diplômée également en criminologie. Son assassin l’aurait choisie, dira-t-il, à cause de son amour pour les gens. Il sera arrêté trois jours plus tard à la frontière germano-polonaise. Il était sur la piste d’une ex-copine qu’il avait prévu d’enterrer vivante. 

24 mai 2017
Après un premier procès avorté en 2016, Fabrice A. comparaît de nouveau devant le Tribunal criminel de Genève. Il est condamné à la prison à vie et à l’internement ordinaire. Le meurtre d’Adeline Morel aura suscité et suscite encore de nombreux débats sur la question de l’internement à vie des tueurs récidivistes jugés incurables.

Fabrice A., le meurtrier d'Adeline Morel, lors de son procès en 2017
Blick

26 avril 2018
Une enquête parlementaire diligentée en 2015 confirmera un peu tardivement les dysfonctionnements de La Pâquerette. La directrice de La Pâquerette écopera d’un blâme. Quant à la directrice du SAPEM (Service de l’application des peines et mesures), elle sera sanctionnée par le Conseil d’Etat pour avoir mal évalué la dangerosité de Fabrice A. et autorisé la sortie fatale. Rétrogradée au rang de simple fonctionnaire pendant deux ans, elle gagnera son recours contre le Conseil d’Etat en 2016.

Par Patrick Baumann publié le 6 septembre 2023 - 09:51, modifié 30 avril 2024 - 09:10