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Enquête

Affaire Dupont de Ligonnès (3/3): John List comme source d'inspiration?

Il y a dix ans, Xavier Dupont de Ligonnès (XDDL) aurait assassiné sa femme et ses quatre enfants à Nantes, avant de disparaître à jamais. Après l'entretien avec l'abbé Arnaud Sélégny de la Fraternité Saint-Pie X et la première partie du récit, voici le dernier épisode de notre dossier sur l’une des plus grandes énigmes des annales judiciaires.

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DOSSIER XAVIER DUPONT DE LIGONNES

Pont-de-Roide, 26 septembre 2020. Un couple de la petite bourgade située à 28 km de Porrentruy (JU) engage la conversation avec un SDF. Pour les deux personnes, le doute n’est pas permis: le vagabond est Xavier Dupont de Ligonnès. Alertée, la PJ de Besançon procédera aux contrôles d’usage avant de relâcher le suspect. C’est le dernier du millier de signalements reçus par la police depuis 2011...

Elias Amari

>> Lire l'épisode précédent de notre enquête:
- «Le fantôme que l'on voit partout»
- Et l'éditorial: «XDDL, la piste suisse»

Les partisans de la thèse selon laquelle Xavier Dupont de Ligonnès serait vivant agitent un autre argument pour défendre leur conviction: amoureux des Etats-Unis, pays où il a effectué plusieurs séjours, XDDL aurait puisé son inspiration maléfique dans une affaire du même genre, dont il a eu connaissance lorsqu’il se trouvait outre-Atlantique, à fin 1989. L’affaire John List. Une histoire de crime familial tout aussi odieuse. Genèse.Nous sommes en 1971. Comptable sans histoire, John List, lui aussi connu pour sa rigidité en matière religieuse, rejoint comme tous les soirs sa maison cossue de Westfield, dans le New Jersey. Il tue sa femme par arme à feu dans la cuisine, puis sa mère à l’étage. Il attend que deux de ses enfants reviennent de l’école et les abat froidement. Ensuite, il se prépare à manger et part assister au match de football de son troisième fils, qu’il exécute à leur retour à la maison. Mais, contrairement aux autres, il s’acharne sur son corps, en tirant une dizaine de fois sur lui. Comme XDDL sur Benoît.

Le lendemain, avant de quitter définitivement la maison, List enclenche la climatisation pour camoufler les odeurs, met de la musique et laisse des lumières allumées pour faire croire à de la vie, alors qu’il a méticuleusement aligné les cinq dépouilles dans la salle de jeu de la maison.Il a si bien planifié les meurtres qu’il se passe plus de trois semaines avant qu’un voisin appelle la police. John Emil List échappera à la justice durant dix-huit ans, après s’être remarié et forgé une nouvelle identité et sans jamais commettre le moindre écart. «Pas même une prune pour une heure de stationnement dépassée», relève le FBI.

List, devenu Robert Clark, sera finalement appréhendé à quelques centaines de kilomètres de chez lui, en Virginie, le 1er juin 1989, grâce à un voisin qui l’a reconnu dans une émission de télévision genre Perdu de vue, que le FBI a fait diffuser en désespoir de cause. Il mourra en prison, en 2008, à l’âge de 82 ans.Pour beaucoup, la similitude entre les deux affaires est évidente. Tant List que Ligonnès apparaissent comme des hommes ordinaires et bien sous tous rapports. «La plupart de ceux qui ont fréquenté Xavier ont vu en lui un type sympathique, affable, bon vivant et bon père de famille», écrit Guy Hugnet. Autre lien, les deux hommes ont réussi à prendre trois semaines d’avance sur la police, ce qui leur a permis de peaufiner leur cavale.

DOSSIER XAVIER DUPONT DE LIGONNES

Xavier Dupont de Ligonnès avec Agnès, sa femme, lors d’une soirée country. Parlant l’anglais sans accent, XDDL était fasciné par les Etats-Unis, pays où il a séjourné à plusieurs reprises.

AFP

«Méga-surprise:
nous sommes partis aux USA»

Ligonnès a même imaginé un plan machiavélique pour que les familles et les amis ne s’offusquent pas de son brusque silence et de celui des siens. Une lettre leur expliquant qu’il était une sorte d’agent secret opérant pour le compte des Etats-Unis, infiltré en France par la DEA (Drug Enforcement Agency), avec pour mission de démanteler des réseaux de trafiquants, mais que, découvert, il avait été exfiltré en urgence par les Etats-Unis avec femme et enfants pour leur sécurité.

«Coucou tout le monde! Méga-surprise: nous sommes partis en urgence aux USA, dans des conditions très particulières que nous vous expliquons ci-dessous. Vous recevez ce courrier par la poste car nous n’avons plus la possibilité de communiquer autrement (ni mails, ni SMS, ni téléphone) et ce pendant quelques années, pour des raisons de sécurité. Au moment où vous lisez ces lignes, nous ne sommes plus en France et ne pourrons y revenir pendant un temps encore indéterminé», écrit-il. Un scénario très vite démenti par le Département d’Etat américain.

Mais si Xavier Dupont de Ligonnès est vivant, où se planque-t-il, alors? On le voit en Allemagne, pas de loin de Claudia, une ancienne maîtresse avec qui il avait entretenu une relation fusionnelle; en Ecosse, où la police croit l’avoir arrêté en 2019, le fait savoir en sonnant trompettes et clairons, avant de se rétracter piteusement; aux Philippines, où la famille Ligonnès a effectué deux versements d’argent douteux destinés à un curieux curé; en Thaïlande, en train de se dorer la pilule sur une île; aux Etats-Unis, pays où il rêvait de vivre, et en France, bien sûr. Et pourquoi pas en Suisse, finalement…

En Suisse, un nouveau visage?

John List n’a-t-il pas été retrouvé à cinq heures de voiture de son funeste domicile? Nous avons contacté la police fédérale (Fedpol) et, au hasard, la police cantonale valaisanne pour savoir si les limiers français avaient enquêté chez nous ou demandé une entraide judiciaire. En guise de réponse, les deux institutions nous ont simplement priés de nous adresser au procureur de la République de Nantes. Et pourtant, tout compte fait, pourquoi pas la Suisse, «ce pays où l’on peut vivre heureux en vivant caché. Et d’autant plus si un chirurgien esthétique vous a fabriqué un nouveau visage», plaisante à peine le docteur Thierry Bron, spécialiste en chirurgie plastique, reconstructive et esthétique au Centre suisse de médecine et chirurgie esthétique à Montreux.

Le thérapeute vaudois rejoint dans ses propos le célèbre criminologue français Alain Bauer, ex-consultant du président Nicolas Sarkozy et auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur la criminalité. Selon Bauer, le scalpel peut en effet rendre une personne tout à fait méconnaissable. Jusqu’à dribbler la reconnaissance faciale, en raccourcissant la glabelle, l’os frontal qui se situe entre les deux arcades sourcilières. Idem pour les empreintes digitales, grâce à une technique consistant à les brûler avant de greffer une nouvelle peau, explique le consultant en sécurité et professeur de criminologie. «Avec un budget de 60 000 à 70 000 francs et un peu de temps, on vous change presque tout, et même tout avec 100 000 francs», confirme Thierry Bron, en mettant un bémol sur la question des empreintes digitales, opération très lourde et peu usitée. «Sinon, on peut meuler les orbites des yeux, changer leur couleur, modifier le nez bien sûr, les pommettes, les lèvres, la forme des oreilles, implanter de nouvelles dents, faire une greffe de cheveux et même tromper la reconnaissance vocale avec un traitement aux hormones», énumère le chirurgien, avant de lâcher: «A l’extrême, on fait de vous une femme. S’il a eu les moyens de procéder à toutes ces transformations et qu’il a trouvé un établissement pour les réaliser, peut-être fait-il ses courses à côté de vous à la Migros», caricature notre interlocuteur. Selon Alain Hamon, hormis à travers une «notice bleue» de recherche de fugitif lancée par Interpol, la police n’a jamais investigué en Suisse.

Pour la mère et la sœur, il est innocent

DOSSIER XAVIER DUPONT DE LIGONNES

Christine Dupont de Ligonnès, la sœur cadette de Xavier, martèle que tout est un coup monté, que personne n’est mort ou que son frère a été assassiné.

Miguel Medina/AFP/Getty Images

Malgré les évidences, les achats de quatre sacs de 10 kilos de chaux, de ciment, d’une bêche et d’une houe notamment, payés au moyen de sa carte de crédit dix jours avant la tragédie, pourquoi investiguer, d’ailleurs, puisque Xavier est innocent? estiment sa mère, Geneviève de Ligonnès, et Christine, sa fille et la sœur du tueur, constituées partie civile pour avoir accès au dossier. Pour les deux femmes, cette affaire n’est qu’une mise en scène servant à accabler leur fils et frère. «Rien ne prouve que les cadavres retrouvés sous la terrasse étaient ceux d’Agnès et des enfants», argue leur avocat, avant d’en remettre une deuxième couche. «Les corps ne sont pas reconnaissables, personne ne les a identifiés et tout ce que les analyses permettent d’affirmer, c’est qu’ils partagent le même ADN. Aucune analyse n’a comparé cet ADN commun à celui d’un membre de la famille d’Agnès. En outre, les tailles et les poids des victimes ne correspondent pas», clame le magistrat. «Qui va jusqu’à assurer que les dates de la mort des cinq personnes sont remises en question par des témoignages de voisines de la famille, l’une d’elles affirmant avoir croisé et parlé avec Agnès le 7 avril.

«De plus, comment un homme dont tout le monde savait qu’il souffrait atrocement du dos, aurait-il pu à lui seul et en deux jours, creuser et déplacer 2,5 m3 de terre?» interroge le trio. «Dans cette affaire, on est parti du principe que XDDL avait assassiné toute sa famille avant de se volatiliser. Aucune autre piste n’a été explorée», tonne encore l’homme de loi.Geneviève et Christine vont même plus loin: selon elles, personne n’est mort! A suivre ce raisonnement saugrenu qui démontre bien la crédibilité qu’on peut accorder à cette famille, commentera la nouvelle procureure de la République de Nantes, ce ne serait plus un fugitif mais six qu’il faudrait rechercher.

Dix ans presque jour pour jour après les faits, gageons que cette ritournelle macabre n’a pas fini d’agiter les médias et l’opinion publique, à défaut d’obséder les services de police…

«Bonjour, on vient pour l’affaire!»

ALAIN HAMON

Ouvrage de Alain Hamon, sorti en décembre 2020. Il revient sur les affaires que l'auteur, journaliste et spécialiste des faits divers, a couvertes lors de ses 50 ans de carrière. Il a également consacré des livres à des dossiers tels qu'Action directe ou le couple Fourniret/Olivier, etc.

DR

«L’affaire Dupont de Ligonnès, la secte et l’assassin»

ALAIN HAMON

Ouvrage de Guy Hugnet sorti en 2018. Le journaliste, spécialisé dans les enquêtes scientifiques et les affaires criminelles explore toutes les pistes susceptibles d’expliquer ce qu’est devenu l’auteur présumé du quintuple assassinat de Nantes. Sa conclusion est sans équivoque: Xavier Dupont de Ligonnès s’est suicidé et son corps gît au fond d’une des nombreuses grottes du Var, une région où il a résidé et qu’il connaissait parfaitement.

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Par Christian Rappaz publié le 19 mars 2021 - 16:21