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© Didier Martenet

Affaire Luca: «J’aurai tout fait pour mon fils!» 

Publié mardi 18 septembre 2018 à 09:53
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Publié mardi 18 septembre 2018 à 09:53 
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Le père du petit Luca, dont le corps nu et martyrisé avait été retrouvé dans un pré à Veysonnaz le 7 février 2002, revient sur le lieu du drame. 
La mère de l’enfant, dont il vit séparé, a été entendue par le procureur 
afin de tenter de dissiper les incohérences chronologiques de ses premières déclarations. La prescription interviendra le 22 novembre 2019.
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Dans la paisible station valaisanne de Veysonnaz, là où s’est déroulé ce que l’on nomme depuis plus de seize ans l’affaire du petit Luca, Nicola Mongelli, son père, est revenu vendredi dernier sur les lieux. Le 20 juillet, il a assisté à une audience, la dernière d’un long dossier, en présence de la mère de ses deux fils dont il vit séparé. L’interrogatoire dans le bureau du procureur valaisan Nicolas Dubuis portait notamment sur la chronologie des faits et gestes de Tina le jour du drame. «Je ne suis pas l’auteur des agressions», a-t-elle martelé alors que les questions se faisaient plus précises. Présumée innocente, elle est ensuite retournée en Italie où elle vit et s’occupe avec une totale dévotion de son fils aîné, resté aveugle et tétraplégique depuis la tragédie. 

Au départ de ce fait divers hors norme, justice et police avaient désigné Rocky, le berger allemand de 6 mois, seul coupable. Or, la petite victime de 7 ans retrouvée inconsciente, en arrêt cardio-respiratoire, à demi-nue, en position fœtale, slip et pantalon baissé aux genoux, n’a pas pu être déshabillée par son chien, lequel n’a pas pu plier les habits retrouvés à côté du corps. Selon les experts, les ecchymoses dans le dos ne sont pas celles des griffes du canidé. Et que dire des hématomes au bras?
Jusqu’à présent, rien n’a permis d’élucider le mystère de ces lésions corporelles graves dont le bambin a été la victime. Il ne s’agit ni de Rocky, ni d’enfants désignés dans un premier temps puis formellement disculpés, ni d’un chauffeur de bus suspecté à tort ou d’un voisin à l’accent allemand décrit par les enfants. Qui d’autre alors?

Nicola Mongelli auteur du livre L’affaire du petit Luca (Ed. Slatkine) connaît chaque page du dossier, il a soulevé et soupesé chaque hypothèse; il a pointé les incohérences et les manquements. Il se pose de nouvelles questions. Elles ont amené la justice à procéder à un interrogatoire surprenant, mais sans succès apparent. Le temps file. Le délai de prescription tombera le 22 novembre 2019, date à laquelle Luca fêtera ses 25 ans.

Nicolas Mongelli, étiez-vous revenu à Veysonnaz depuis 2002 dans ce pré en pente où Luca a été agressé?

Oui. Chaque année de 2003 à 2014, tous les 7 février. J’ai cessé de le faire lorsque j’ai commencé la rédaction de mon livre. Je venais ici avec une bouteille de Jack Daniel’s.

Dans quel but?

Ce rituel macabre m’a permis de faire le point sur les zones d’ombre, de me poser mille questions. Je pensais naïvement trouver un indice, un objet, une preuve. Je repartais une fois la bouteille vide. Le lendemain, malgré les maux de tête, je savais que j’allais poursuivre le combat, afin d’honorer la promesse faite à Luca sur son lit d’hôpital: tout faire pour tenter d’élucider cette affaire.

Avez-vous renoncé à tout espoir?

Non. Il n’existe pas assez d’éléments pour identifier un quelconque coupable. Je me suis battu pendant seize ans pour comprendre les événements du 7 février 2002. Le reste – trouver les preuves, juger, condamner ou innocenter – appartient à la justice valaisanne. Ce n’est pas mon rôle mais le sien.

Après la publication de votre livre, récit du drame vécu de l’intérieur, vous sembliez optimiste. Pourquoi?

Le procureur Dubuis m’écoutait, ce qui n’avait pas toujours été le cas. Il restait encore des incohérences chronologiques. J’espérais que la confrontation de ces éléments objectifs permettrait, en l’absence de preuves matérielles, de nous éclairer. Il fallait mettre de côté ce que chacun pensait et ne regarder que les faits.

Qu’est-ce qui vous a permis de les lister?

Sur la base des déclarations, j’ai établi un tableau Excel en 2014 où figurent les noms et les heures des protagonistes et témoins. A côté, une colonne: qui a fait quoi, qui a dit et vu quoi? Cela m’a aidé lors de la rédaction de l’ouvrage et a éveillé des doutes objectifs. Lorsque l’on recoupe ces données, certains faits ne collent pas. On ne comprend toujours pas pourquoi.

Par exemple?

Pourquoi est-ce que Tina déclare être partie du chalet à 17 h afin d’aller me chercher des médicaments chez la doctoresse pour me les apporter au restaurant alors que je n’ai appelé ma femme qu’à 17 h 50 pour les lui demander? De plus, comment ne pas voir d’incohérences lorsque la doctoresse déclare avoir reçu Tina vers 18 h-18 h 10?

Personne ne s’en est étonné avant?

Il faudrait le demander au procureur et aux inspecteurs de police...

Independant / sedrik nemeth
Felicia Turturro, dite Tina, ici en photo avec son fils Luca, à Sion, en 2011

Les enfants auraient profité de l’absence de votre femme pour aller jouer sans son autorisation. Elle avait expressément demandé à Luca de ne pas sortir. Et le drame s’est produit.


Oui. Selon elle, Marco, 3 ans et demi, était dans son lit en pyjama à 17 h, il dormait profondément. Or, des automobilistes affirment avoir vu mes enfants et le chien, sur la route, non loin de chez nous, à 17 h puis à 17 h 10 environ. Il est impossible que le petit, auquel il faut mettre deux couches d’habits – dont des habits de ski – puisse être prêt en si peu de temps, habillé par Luca, son frère, âgé de 7 ans.

En dehors de l’emploi du temps de chacun, pourquoi le timing est-il si important?

Il permet de tenter de comprendre l’hypothermie sévère dans laquelle Luca, en état d’arrêt cardio-respiratoire, est plongé. Il faut plus d’une heure et une perte totale de conscience. Entre 17 h et 18 h 45, on ne sait pas ce qui s’est passé. Cela fait 1 h 45.

D’autres éléments vous questionnent?

Ils me questionnent moi et le procureur. Le fait que mon épouse déclare avoir trouvé Luca à 18 h 15. Or, elle n’est au chalet des Hollandais, en contrebas, là où vont se pratiquer les massages cardiaques et le bouche-à-bouche, qu’à 18 h 45, voire 18 h 50. Ce chalet est à quelques mètres à peine. C’est raide pour y arriver, à pic dans la deuxième partie, mais pourquoi mettre 30 minutes alors qu’elle dit «s’être laissée glisser avec Luca sur les genoux»?

Vous le rappelez en annexe dans votre ouvrage, elle affirme avoir attendu 15 minutes. Les locataires ne lui ont pas ouvert tout de suite.

La famille chez qui elle a sonné dit avoir ouvert en entendant les appels au secours. Il est 18 h 45 lorsque le fils de la famille prend l’enfant.

Avant le drame, la surveillance de vos enfants était devenue centrale dans l’organisation familiale. Pourquoi?

Luca avait des problèmes d’intégration à l’école. Il avait été bizuté l’été précédent par quatre enfants. Il souffrait d’encoprésie (incontinence fécale après 4 ans, ndlr). Nous avions consulté une psychologue et pris la décision de quitter la station pour une agglomération plus cosmopolite. C’était imminent. Ma femme avait cessé de travailler, elle s’occupait de Luca et Marco. Le soir, elle me rejoignait au restaurant avec eux et ils mangeaient. Mon épouse m’aidait pendant le coup de feu en salle, les enfants regardaient la télé. Ensuite les trois retournaient au chalet. En voiture, nous ne sommes qu’à quelques minutes de distance.

Chez le juge qu’a-t-elle répondu à propos de ces incohérences?

Elle répète: «Je ne me souviens pas».

Seize ans après, c’est légitime.

Certes. Et, tout le monde peut se tromper. Sauf que les déclarations à la police sur lesquelles je me base ont été faites trois jours après les faits. On ne perd pas la mémoire après trois jours. Je ne l’accuse pas, je ne suis pas juge. Je constate que la justice n’obtient pas de sa part de réponses qui puissent éclairer ces zones d’ombre. Les incohérences demeurent.

L’audition s’est-elle déroulée sereinement?

Mon ex-femme parlait en italien. Il y avait une traductrice et à moment, c’est parti dans tous les sens. Elle se mettait en colère, la traductrice n’arrivait plus à suivre. En rentrant chez moi, j’ai pris les 18 classeurs d’instruction, les dossiers médicaux, les radios et j’ai tout brûlé dans le four à pizza.

Didier Martenet
Nicola Mongelli est retourné à Veysonnaz vendredi dernier, dans le pré en pente où le corps martyrisé de Luca a été retrouvé. En contrebas, le toit du chalet des Hollandais, où les premiers secours ont été prodigués à l’enfant en arrêt…

Pourquoi?

Il n’y avait plus rien à faire. Le juge souligne que nous ne disposons pas d’assez d’éléments. Je me suis dit que nous ne saurions jamais la vérité. Cet acte m’a soulagé.

Avez-vous revu Luca?

Non. Il est venu en Suisse avec sa mère, mais il ne veut plus me voir.

Pour quelle raison?

Il est influençable. Dans un cas de divorce les enfants deviennent une monnaie d’échange. Luca a déclaré: «Papa a acheté une maison à Bari et pas à Rome. Les soins y sont de moins bonne qualité. C’est à cause de lui si je ne marche pas.» Vous imaginez l’effet que ça m’a fait. La maison est à moi, mais je n’ai pas le droit de m’en approcher, d’y mettre les pieds, ni même d’y habiter.

Et Marco? 

Il a 20 ans. Lui en revanche n’a pas voulu continuer à vivre avec sa mère partie là-bas en 2004. Il m’a rejoint en Suisse et va poursuivre ses études ici. 

La justice n’a pas de coupable. Votre sentiment de culpabilité n’a pas diminué pour autant.

Il est impossible d’oublier, même si je vais essayer de tourner la page. On se sent toujours coupable de ce qui est arrivé, de ne pas avoir été là.

Demain, si une telle tragédie frappait une autre famille, que leur conseilleriez-vous?

Ne lâchez rien. Après les drames partez quinze jours. Faites le point. Conan Doyle disait: «Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.» Méfiez-vous de ce qui semble logique. Dans notre monde rien ne l’est. La piste du chien a induit tout le monde en erreur.

Comment envisagez-vous l’avenir?

J’ai moins de colère en moi, je me sens apaisé. En 2018, toutes les réponses découvertes au fil des années me permettent de faire mon deuil. Je sais que le coupable devra vivre avec des remords le reste de sa vie. J’ai 47 ans. J’envisage même de revenir vivre en Valais. (Il sourit.) J’ai un petit côté valaisan. Têtu!

NB : Contactée par «L’illustré», 
Felicia Turturro, dite Tina, 
n’a pas répondu à nos questions.


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