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Alexandre Vuilleumier, l'as genevois du poker

Le Romand Alexandre Vuilleumier a d’excellentes cartes en main. En effet, il vient de gagner plus de 1 million de dollars au poker. Mais, contrairement aux idées reçues, il mène une vie d’ascète à Las Vegas, la capitale du jeu, de façon à être en forme pour le plus grand tournoi du monde.

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Alexandre Vuilleumier à Las Vegas

Le bruit et les lumières de Las Vegas attirent des joueurs des quatre coins de la planète.

Tomo

A 9 heures du matin, les rues de Las Vegas sont plutôt sinistres. Seuls quelques noctambules égarés titubent sous un soleil de plomb en sortant des casinos. Les portes des hôtels s’ouvrent et crachent un courant d’air glacé tout droit issu de cet enfer du jeu ultra-climatisé. Las Vegas s’est construite grâce à l’argent des perdants. Et les gagnants sont si rares que l’on aurait presque tendance à les oublier. Alexandre Vuilleumier, lui, fait partie de cette seconde catégorie. Ce Romand de 41 ans nous attend, tout sourire, à l’entrée des Meridian Condos où il habite temporairement.

En ce moment, il est l’un des meilleurs joueurs de poker professionnels de Suisse. Fin mai, au tournoi High Roller 6-Max des World Series of Poker (WSOP) qui s’est tenu dans la capitale du péché, il a remporté un bracelet. Ce fameux bracelet en or que tous les joueurs rêvent de décrocher et qui ne revient qu’aux meilleurs. Allant de pair avec cet accessoire, le Genevois a reçu plus de 1 million de francs, dont la moitié ira à ses investisseurs, ses «backers», comme on les appelle dans le jargon. Mais Alexandre Vuilleumier n’est pas à plaindre, car, au fil de sa brève carrière qui a débuté en 2022, il a déjà empoché plus de 2 millions de francs.

Alexandre Vuilleumier à la table de poker du Wynn

A la table de poker du Wynn, Alexandre Vuilleumier demeure imperturbable. Il analyse ses adversaires en plaisantant, l’air de rien.

Tomo

Un athlète très discipliné
 

Si vous imaginez le joueur menant une existence de «bad boy», passant son temps à boire du whisky en smoking entouré de rappeurs et de strip-teaseuses, vous êtes loin de la réalité. Le quotidien d’Alexandre Vuilleumier ressemble plutôt à celui d’un athlète. Pour être en forme, le Genevois fréquente assidûment les salles de sport, pratique le jeûne intermittent, travaille avec des nutritionnistes et des coachs mentaux, s’entraîne, dort beaucoup, ne consomme pas d’alcool et les seules pilules qu’il avale sont des compléments alimentaires.

Aujourd’hui, comme presque chaque jour pendant les sept semaines que durent les World Series of Poker de Las Vegas, le Genevois participe de nouveau à un tournoi et devra disputer 95 matchs en cinquante jours! L’événement principal attire à lui seul 10 043 joueurs qui se disputent quelque 93 millions de dollars.

Cette année, après avoir décroché la timbale, le gagnant au prestigieux bracelet a zappé deux semaines sur les sept pour filer se ressourcer chez lui, auprès de son mari. Car, désormais, il n’habite plus en Suisse, mais au Costa Rica. Un choix qu’il a notamment fait pour des raisons fiscales – il reconnaît que l’Helvétie n’est pas tendre avec les gains provenant du poker. S’ajoute à cela le fait que son pays d’adoption se trouve sur un fuseau horaire plus pratique pour jouer en ligne, car, hors tournois, il y participe tous les jours, parfois jusqu’à quatorze heures d’affilée. «Beaucoup de collègues s’installent en Autriche ou en Angleterre, où les revenus issus des jeux d’argent ne sont pas imposés», détaille-t-il. Comme au Costa Rica.

Bientôt deux fois papa
 

En 2021, il a donc posé ses valises dans la «Suisse de l’Amérique centrale». «La devise locale, «Pura vida», la vie à l’état pur, me plaît», souligne-t-il. C’est là-bas qu’il a rencontré Joel, 21 ans, devenu son mari il y a six mois. «Le plus difficile pendant les compétitions, c’est de ne pas le voir pendant des semaines», soupire-t-il. Il fait fièrement défiler quelques photos sur son téléphone portable. On y voit le couple à l’opéra, dans la neige ou devant la Grande Muraille de Chine. Lorsqu’il s’absente, son époux, qui étudie la médecine, l’appelle régulièrement et lui envoie des messages vocaux. Deux bébés viendront bientôt célébrer cette histoire d’amour. «Nous allons avoir deux enfants de deux mères porteuses à Las Vegas, nous confie-t-il, très ému. Le premier embryon doit être implanté en août, nous sommes très impatients. » Les deux petits devraient naître à six mois d’intervalle.

Alexandre Vuilleumier au bord de la piscine des Meridian Condos

Au bord de la piscine des Meridian Condos où il a loué un studio. L’endroit lui sert de base pendant le plus grand tournoi de poker du monde.

Tomo

Ce professionnel du poker se rappelle que, les premiers temps, il détestait Las Vegas. «Ici, tout tourne autour de l’argent. Quand vous en avez, tout le monde veut vous le prendre, on vous demande même un pourboire pour vous tenir la porte. Il n’y a ni trottoirs ni parcs. Pour voir des gens, il faut aller au café.» Voilà pourquoi il est tellement content que cette ville, véritable «péché climatique en plein désert», devienne pour lui autre chose que «Sin City».

Alexandre Vuilleumier vient d’une famille genevoise aisée. «Notre arbre généalogique remonte à plus de 200 ans.» Il a eu la chance de fréquenter une excellente école privée. «Plusieurs camarades de classe sont devenus des cryptomilliardaires, d’autres CEO de grandes entreprises. L’un d’entre eux a même été élu maire de Genève. J’aurais moi aussi pu emprunter une voie plus classique vers la réussite, résume le joueur, qui parle six langues, dont le russe et le grec. Mais l’idée que l’on se refile les bons emplois par copinage et réseautage me déplaît. C’est injuste. Voilà pourquoi j’aime tant le poker, tout est dans le jeu, rien n’est plus démocratique.» Cela explique également pourquoi l’athlète des cartes se concentre principalement sur les tournois.

«Quand on joue au poker avec des jetons, c’est autre chose que la compétition. On se fait inviter par des gens riches et il faut rire à leurs blagues, boire un cocktail avec eux, etc.» Alexandre Vuilleumier ne veut pas côtoyer ce genre d’univers. Celui qui a été joueur professionnel d’échecs puis coach dans ce domaine pendant plus de dix ans a une très saine confiance en lui.

Alexandre Vuilleumier

«Il n’y a rien de plus démocratique que le poker. Ici, le copinage ne sert à rien», lance Alexandre Vuilleumier.

Tomo

Sous les paillettes, le quotidien
 

«J’ai lu un jour que, chaque année, 170 personnes deviennent millionnaires grâce au poker. Je me suis demandé pourquoi je n’en ferais pas partie.» Ses proches n’ont pas tous approuvé cette décision: «Ma tante ne me parle plus, je l’ai déçue. Elle a honte d’avouer à ses amies que son neveu joue au poker. Elle s’imagine que je fume des cigares et que je traîne avec la mafia toute la journée, mais je ne peux pas lui en vouloir. C’est l’image que beaucoup de gens ont.» A l’inverse, la réaction de son cousin l’a touché: «Il m’a dit: «Je n’aime pas le poker, mais tu es intelligent. Je te fais confiance et te souhaite bonne chance.»

Il est midi, Alexandre Vuilleumier sort de la douche. Il se fait griller un steak, qu’il accompagne d’une salade de tomates, puis se met en route vers le Horseshoe, un complexe de casinos. Il y rejoint une foule d’hommes d’âge moyen. Pâles, vêtus de joggings et de sweat-shirts, ils transpirent. On est loin de l’ambiance glamour d’un «James Bond». Certains mangent des burgers à même la table de poker. Il y a des boissons énergétiques partout, une odeur de parfum bon marché et de cigarette flotte dans l’air.

Il n’y a pas de fenêtres car, au casino, on ne doit jamais savoir quelle heure il est. Dans les tournois des World Series of Poker, on recense 4% de femmes, dont la plupart sont serveuses. Il y a aussi des masseuses qui s’ennuient ferme, pétrissant un joueur d’une main et consultant leur portable de l’autre. C’est que ce genre de partie peut s’achever à l’aube. Aujourd’hui, la mise est de 10 000 dollars pour tout le monde.

Alexandre Vuilleumier

Un moment de calme dans le quotidien agité du Genevois, qui aime lire et rêve de devenir écrivain.

Tomo

Ecrire des livres et rendre ce qu’on a reçu
 

Comme tous les bons joueurs, Alexandre Vuilleumier sait rester de marbre. Impossible de deviner sur les traits de son visage si les choses vont bien pour lui, s’il a une bonne ou une mauvaise main. Il échange des blagues avec ses adversaires, une technique pour mieux les connaître et les analyser à leur insu. Il passe près de cinq heures à la table, les joueurs sont de moins en moins nombreux autour de lui. Hélas, ses jetons aussi diminuent petit à petit. Puis il est éliminé. Adieu les 10 000 dollars. Il hausse les épaules, remercie et cède sa place. «C’est ça, le poker. Je ne suis pas fâché, je n’ai commis aucune erreur. Je n’ai simplement pas tiré de bonnes cartes.»

Au début, se rappelle-t-il en sortant du casino, seul l’argent l’attirait. «Par la suite, je suis tombé amoureux du jeu, des mathématiques qui le sous-tendent. J’ai encore tant de théories à découvrir!» Il souhaiterait poursuivre sa carrière quelques années. Gagner suffisamment d’argent pour faire ce qui lui tient vraiment à cœur. «Ecrire des livres. Je sais que tout a déjà été rédigé, mais j’ai envie de tenter ma chance. Si je pouvais toucher ne serait-ce qu’une seule personne, cela en vaudrait la peine», avoue-t-il presque timidement. Il envisage aussi de se lancer en politique ou de travailler pour une organisation caritative. «J’ai été très privilégié. A un moment donné, il me paraît logique de rendre une partie de ce que j’ai reçu.»

Des privilèges qui ne l’ont pas empêché de faire face à pas mal d’injustices. «Quand j’ai gagné mon premier bracelet, j’ai dit que c’était une belle manière d’entamer le mois de la Gay Pride.» Des propos qui ont déclenché une avalanche de haine dans le monde du poker. «La plupart des joueurs, plutôt conservateurs, n’aiment pas l’idée que je sois homosexuel.» L’homophobie et l’intolérance le motivent à s’engager, mais ne le touchent pas pour autant. A 41 ans, il a trouvé son bonheur. Un bonheur qui ne dépend ni de l’opinion des autres ni des cartes qu’il tire. 

Par Jacqueline Krause-Blouin publié le 23 août 2023 - 09:11