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Ukraine - Russie

Analyse géostratégique et historique du conflit Ukraine-Russie

Qu’il parvienne à contrôler l’Ukraine ou qu’il échoue, le président russe a déjà réussi à faire de son pays un paria en Europe. Il traitait de nazi le président Zelensky, qui est juif et qu’on moquait il y a un mois. Il en a fait un héros. Décryptage d’une force brute par le journaliste Alain Campiotti.

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Les véhicules et chars de l’armée russe arborent le Z, qui désigne le nom de leur mission en Ukraine.

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«Ca ne durera pas dix ans.» L’Union soviétique se délitait, le parlement ukrainien venait de déclarer son Etat séparé et souverain, et il s’apprêtait à proclamer l’indépendance, très vite approuvée par plus de 90% des citoyens. Je recevais ces nouvelles, dans la rédaction où je travaillais, hésitant à les comprendre comme un séisme ou comme une libération. Un ami, qui a une connaissance intime de la Russie, ce que je n’ai pas, paraissait incrédule, et comme choqué, blessé. Cette séparation de l’Ukraine d’avec le «monde russe» (comme dit l’écrivain nationaliste Anatoly Karlin) lui paraissait inconcevable, contre nature. «Ça ne durera pas dix ans», me disait-il alors. Il a fallu un peu plus de temps. C’était il y a trente ans.

La parenthèse se referme aujourd’hui dans la douleur, la mort, la mitraille, les bombes, les missiles, les mensonges, le chantage, dans une horreur ineffaçable que n’avaient pas osé envisager, même dans leurs cauchemars, ceux qui ne souhaitaient pas le divorce à l’amiable de 1991. Une plaie béante a été ouverte au cœur de l’Europe, et Vladimir Vladimirovitch Poutine a les mains pleines de sang.

Personne pourtant n’aurait dû être surpris par le déclenchement de cette guerre d’agression, tant les signes annonciateurs étaient visibles et audibles pour tous, sauf les malvoyants et les sourds. Sans même parler de la divulgation du plan russe par la CIA qui, partant du déploiement de 100 000, puis de près de 200 000 hommes tout autour des frontières de l’Ukraine pour de prétendues manœuvres, a décrit précisément les étapes et même la date du déclenchement des hostilités. Mais, n’est-ce pas, quelle confiance accorder à Washington, après l’Irak et autres bobards? Pour Vladimir Poutine, l’Amérique est «l’empire du mensonge» et en Europe, où les Yankees n’ont pas très bonne presse, on est souvent prêt à donner raison au Russe et à ne voir aux Etats-Unis que des va-t-en-guerre hystériques.

Mais il n’y avait pas que les espions pour aider à comprendre ce qui était en train de se passer. Au cœur de la tension provoquée par Moscou, la Russie a soumis aux pays de l’OTAN deux projets de traité dont les termes, même en d’autres circonstances, étaient inacceptables pour les «partenaires», comme dit Poutine: sorte de chantage le canon sur la tempe. Et le président russe a tenu des propos d’une telle extravagante violence qu’on pouvait se croire revenu dans l’Europe du milieu du siècle dernier: les nazis sont au pouvoir à Kiev – ce qui est particulièrement grotesque s’agissant d’un gouvernement dirigé par un juif, le président Volodymyr Zelensky; l’Ukraine n’est qu’une tête de pont américaine; les populations russes et russophones du Donbass sont victimes d’un génocide; et si vous ne m’écoutez pas, vous aurez affaire à mes têtes nucléaires…

Ces outrances folles ont inspiré à l’écrivain ukrainien Andreï Kourkov, dont viennent de paraître «Les abeilles grises», justement sur l’avant-guerre, ce sarcasme: «Hitler a commencé la guerre à 4 heures du matin, Poutine à 5 heures. Ça ne fait pas grande différence.» Le président russe a quand même accepté de recevoir, pour parler de «désescalade», le Français Emmanuel Macron et l’Allemand Olaf Scholz, mais en se moquant ouvertement de leur démarche diplomatique. A peine avaient-ils tourné les talons qu’il a déclenché sa guerre de choix.

Les optimistes incurables ont voulu croire qu’il ne s’agirait que d’une offensive limitée, destinée à garantir la sécurité des deux provinces charbonnières du Donbass, arrachées à l’Ukraine en 2014, et dont Moscou venait de proclamer l’indépendance. Mais alors pourquoi déployer des divisions de la mer Noire en Biélorussie, sur des centaines de kilomètres? Poutine a par ailleurs annoncé qu’il voulait éliminer le gouvernement central, ce qui soldait la question de l’incursion limitée. Alors, quel était son objectif? Contrôler l’ensemble du pays? Ou seulement sa moitié orientale, à l’est du Dniepr et jusqu’à Odessa, en ne laissant qu’un moignon indépendant à l’ouest, sans accès à la mer, là où la résistance à l’appétit russe est la plus grande?

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C’est l'annexion de la Crimée par les Russes en 2014 et les manifestations qui s’ensuivent notamment sur Maïdan, à Kiev, (photo) qui a ravivé le patriotisme de la population ukrainienne.

Brendan Hoffman/Getty Images

Le recours aux armes avait surtout, et c’est le plus important aux yeux de Vladimir Poutine, des raisons historiques. On retrouve ici la nostalgie du «monde russe». Il est clair, et sans entrer dans trop de controverses d’archivistes, que les nations ukrainienne et russe se sont constituées dans un même vaste creuset slave entre Carpates et Oural et que les échanges, les imbrications, les croisements entre elles ont été constants, riches et profonds. Où s’arrêtait la Russie, où commençait l’Ukraine? Et Nicolas Gogol, Ukrainien de naissance, n’est-il pas un des plus grands écrivains russes? Deux langues voisines aussi, mais beaucoup de bilingues. Entre cousins, il y eut pourtant de nombreux déchirements, politiques, religieux, territoriaux.

Au moment où les nations européennes se consolidaient, l’Ukraine fut brièvement indépendante puis, sous les bolcheviks, une république parmi d’autres dans le grand puzzle administratif soumis au pouvoir dictatorial du Parti communiste de l’Union soviétique, et de Staline. C’est de ce temps que datent les blessures les plus profondes et les plus ineffaçables. «Holodomor» d’abord, la famine catastrophique provoquée par la collectivisation forcée de l’agriculture au début des années 1930. Ensuite, alimenté par le souvenir d’«Holodomor», l’effervescent nationalisme souterrain qui accueillit en libérateur l’envahisseur allemand en 1941, et participa aux massacres de juifs dans la «Shoah par balles»: c’est une grande souillure, et l’absurde accusation de nazisme brandie par Vladimir Poutine et la propagande russe contre les dirigeants ukrainiens élus vient bien sûr de là.

A l’indépendance, plébiscitée en 1991 par les Ukrainiens, il y avait sans doute une sourde inquiétude dans la minorité russe et russophone, principalement dans le Donbass, en Crimée, et en Russie aussi, devenue Fédération, travaillée elle-même dans un premier temps par des tensions séparatistes. Mais on en était encore à des compromis convenables. L’Ukraine indépendante accepta de rendre à la Russie les armes nucléaires qu’elle avait sur son sol; en échange, elle obtint par un traité signé en 1994 la garantie de l’intégrité de son territoire, y compris la péninsule de Crimée, attribuée à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev, pour respecter une cohérence géographique.

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L’appui massif de l’aviation militaire russe (ici un bombardier stratégique Tupolev Tu-22 Backfire C) a permis à Bachar al-Assad de rester à la tête de la Syrie.

Russian Defence Ministry Press Office/TASS/Getty Images

Les choses ont commencé à se gâter dix ans plus tard, par la lutte entre les deux Viktor. La jeune démocratie était assez chaotique, déjà gagnée par la corruption. Ianoukovitch, l’homme du Donbass soutenu par Poutine, a remporté en 2004 l’élection présidentielle, peut-être à la suite d’un tripatouillage. Les partisans de l’autre Viktor, Iouchtchenko, sont descendus dans la rue en masse, et un nouveau scrutin lui a donné la victoire. C’est ce qu’on a appelé la révolution Orange. Ianoukovitch a pris sa revanche six ans plus tard. Le nouvel élu, un peu naïvement, a alors négocié avec l’Union européenne un accord d’association qui a tant déplu à Vladimir Poutine, son protecteur, que l’Ukrainien a dû avaler sa copie et signer, plutôt, un autre accord avec Moscou. Le peuple orange, devenu très pro-européen, est redescendu dans la rue, sur Maïdan (la place de l’Indépendance), pour longtemps et massivement. Après avoir fait tirer sur la foule (une centaine de morts), le président Ianoukovitch a pris la fuite en Russie, en février 2014, et on ne l’a plus revu.

C’est à partir de Maïdan que les récits divergent fondamentalement, jusqu’à la guerre qui vient d’être déclenchée. Pour les nouveaux gouvernants de Kiev, l’élimination de l’ancien pouvoir est le résultat d’une insurrection populaire en faveur de la démocratie, d’un rapprochement avec l’Europe et son Union, d’une prise de distance avec le cousin ombrageux et autoritaire du Kremlin. Les manifestants, tout au long du mouvement, ont naturellement bénéficié de la sympathie et de nombreux soutiens venant de l’Ouest.

Avant Maïdan, des études le montrent, les Ukrainiens avaient une opinion très favorable de la Russie (80-90%). Après la révolution de la place de l’Indépendance, cette sympathie pour le grand voisin s’est effondrée: 30-35%. Minorité quand même substantielle, qui partage peu ou prou, avec Moscou bien sûr, la seconde interprétation de Maïdan.

Ce deuxième récit se lit ainsi: en février 2014, c’est un coup d’Etat anticonstitutionnel qui a eu lieu à Kiev, organisé en sous-main par la CIA américaine et ses affidés. Ces complotistes étrangers ont utilisé comme masse de manœuvre, dans les rues, une extrême droite issue en ligne directe de la collaboration ancienne avec le nazisme (d’où le nazisme supposé du président juif Volodymyr Zelensky…); cet extrémisme existe bien sûr en Ukraine, mais quand les partis qui le composent se comptent dans les urnes, leur poids est minuscule, bien inférieur, par exemple, à celui de l’extrême droite en France.

A ce récit s’ajoute une autre thèse: tout ce plan secret avait en réalité pour objectif d’attirer l’Ukraine dans le camp occidental, et dans l’OTAN. Le gros mot est lâché: une alliance militaire vient défier Moscou à ses portes. C’est une histoire qui remonte loin. Avant l’effondrement de l’URSS, quand le Mur s’effritait puis s’écroulait à Berlin, les Américains avaient promis à Mikhaïl Gorbatchev que l’OTAN ne s’agrandirait pas à ses frontières; il s’agissait alors d’obtenir son aval à la réunification allemande. Promesse verbale. Puis l’Union soviétique a disparu, et tous les pays qu’elle contrôlait en Europe centrale et orientale ont couru se mettre sous la protection de l’Alliance atlantique, qui ne pouvait pas les repousser et leur a ouvert les bras, non plus par oral, mais par écrit. Elle a aussi dit, jusqu’en 2008, que d’autres y seraient bienvenus: la Géorgie et l’Ukraine, par exemple. Ces deux Etats nouvellement indépendants sont en effet candidats. Pour la Russie, c’était l’ultime provocation. Mais pour qu’elle soit réalisée, il faudrait que tous les membres de l’OTAN donnent leur accord. Or la France et l’Allemagne, comprenant qu’une telle extension de l’Alliance sur d’anciennes terres soviétiques est un chiffon rouge agité sous les murs du Kremlin, ont mis leur veto. C’est la situation actuelle: Ukraine et Géorgie sont candidates, mais non acceptées. Et c’est le cœur de la fureur de Vladimir Poutine, qui va plus loin. Dans la crise actuelle, le président russe voulait que l’OTAN recule et désarme, sinon il ferait un malheur. Il l’a fait.

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Le Kremlin se défend d’être derrière la Force Wagner, ces mercenaires russes  de plus en plus actifs en Afrique.

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La progression rampante de l’Alliance atlantique vers l’Est n’a pas que des critiques à Moscou. D’autres voix, aux Etats-Unis et en Europe, ont dénoncé la stupidité de cette gloutonnerie stratégique. La plus stridente était celle de George Kennan, le diplomate qui avait dessiné, au début de la guerre froide, la politique de «containment» de l’URSS. L’extension de l’OTAN, pensait-il, ne pouvait que rebuter la Russie, la rejeter dans une opposition frontale. Il aurait mieux valu, après l’effondrement soviétique, lui tendre réellement la main. Au lieu de quoi, on a flatté Boris Eltsine, ce bouffon, encouragé et conseillé la libéralisation de l’économie, et une privatisation qui a ressemblé à un vol organisé des ressources russes par des individus et des groupes qui avaient le pouvoir de le commettre, et qui planquent désormais le bénéfice de leurs rapines dans les banques – notamment – suisses. Effet boomerang: le pouvoir vite autoritaire de Vladimir Poutine qui a mobilisé ce pillage pour sa politique de rétablissement et de revanche. Et à la sortie, il y a les blindés qui franchissent la frontière ukrainienne.

La critique du chiffon rouge otanesque n’a pas été portée que par des experts et des stratèges. Elle est aussi devenue en Europe le pain quotidien, le souci obsessionnel de partis d’extrême droite ou d’extrême gauche, de toutes sortes de folliculaires off et on-line, de «journalistes indépendants» habités par une détestation ancienne et recuite de tout ce qui est «états-unien», comme ils disent, prêts à se faire chambre d’écho de toutes les billevesées qui viennent de Moscou, crachant sur l’opposant Alexeï Navalny enfermé dans un camp.On se demande, maintenant que les chars russes fracassent les portes de Kiev, ce que pensent ces nouveaux «idiots utiles» quand ils se regardent dans le miroir. Où est la menace?

Cette guerre qui est venue en Europe contient une autre leçon. Dans leurs menées coloniales pour l’une, plus ou moins impériales et vaguement messianiques pour les deux, mais toujours dominatrices, l’Europe et les Etats-Unis ont longtemps utilisé la force brute comme un moyen légitime pour soumettre des pouvoirs et des populations plus faibles qu’eux. Puis le vent a tourné, des résistances se sont affermies. Indochine, Vietnam, Afghanistan, Somalie, Irak, Libye, Sahel maintenant: tous ces revers ont plus ou moins ramené les boys à la maison et les canons dans les arsenaux. L’intervention étrangère n’est plus recommandée. Robert Gates, qui fut chef du Pentagone sous Bush junior et Obama, recommandait à tous ceux qui voudraient s’aventurer dans de nouvelles campagnes d’aller plutôt se faire soigner la tête.

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En 2008 en Georgie, la Russie, alors présidée par Dmitri Medvedev pour permettre à Poutine de se représenter quatre ans plus tard, lance ses troupes pour protéger la population russophile de l'Ossétie du Sud. Ici, des civils fuyent les combats près de Gori.

MARCO LONGARI/AFP/Getty Images

Cette évolution n’a pas échappé à Vladimir Poutine: ils disent adieu aux armes? Moi, je vais les prendre. Et c’est ce qu’il a fait, avec une assez grande maestria. En Tchétchénie d’abord, où il a chassé les «terroristes» jusque «dans les chiottes» (Poutine dixit), pour installer au pouvoir un satrape sans aucun scrupule. En Géorgie ensuite, déjà pour contrer l’OTAN, et pour donner une rude leçon au pouvoir de Tbilissi, qui prétendait récupérer des territoires subtilisés par des autonomistes sous influence russe. En Ukraine déjà, en 2014, pour répondre à la déroute enregistrée à Maïdan en s’emparant de la Crimée et d’une partie du Donbass, pur viol du droit sur fond de chants patriotiques. En Syrie aussi, en sauvant le pouvoir de Bachar el-Assad, dictateur de père en fils, par des bombardements parfois aveugles et souvent cyniques. En Libye et ailleurs en Afrique, enfin, en envoyant des mercenaires (le groupe Wagner), pas vu pas pris, pour soutenir des hommes forts et en tirer profit.

Puis est venue l’Ukraine. Plus gros morceau, plus gros risques. Vladimir Poutine a mis le paquet, fait monter les tours dans une mise en scène tonitruante. Mais il est tombé sur un os. Les Ukrainiens ont résisté. Leur président (le juif nazi!), qu’on moquait il y a un mois de toutes parts, est en passe de devenir un héros (lire son portrait en page 40 de votre magazine, en kiosque jusqu'au 8 mars). Et la Russie, qui se disait, pleurnichant, humiliée et méprisée par l’Occident otanisé, apprend à connaître ce qu’est réellement l’humiliation. Ses adversaires désignés, Union européenne et Alliance atlantique, sont mobilisés et déjà renforcés. Qu’elle parvienne ou non à contrôler tout ou partie du pays qu’elle veut (re) conquérir, elle s’est mise, paria, au ban des nations, et elle va souffrir de l’aventurisme démesuré de son président. C’est une horrible tache qu’il sera difficile d’effacer.

Je repense à l’ami affligé de voir le grand «monde russe» déchiré, et qui au moment de l’indépendance ukrainienne pensait que «ça ne durerait pas dix ans». Je mesure sa tristesse, et sa colère sans doute devant ce terrible gâchis. Quand retournera-t-il en Russie?

J’y suis allé deux fois, quand elle était soviétique, au nord, au centre, au sud. J’aimerais la revoir, mais libérée de ses démons. Je crois que ça ne m’arrivera pas.

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Par Alain Campiotti publié le 2 mars 2022 - 08:16