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Résilience 

Après l’anorexie, remanger et même en faire un métier!

Siméon Calame a vécu ce drôle de paradoxe: être à la fois passionné de pâtisserie et souffrir de troubles anorexiques. Après cinq hospitalisations, il s’en est sorti et rédige même des articles pour un site gastronomique. Une renaissance!

Siméon Calame

Siméon Calame, journaliste gastronomique pour GaultMillau, ici au Castel de Bois-Genoud (VD) avec le chef Jérémie Cordier.

Blaise Kormann

Il a commandé des asperges à l’ail des ours, sûr de son choix. C’est le premier jour où les terrasses ont rouvert, il y a un soleil couleur mayonnaise au-dessus des visages des clients heureux de retrouver une convivialité perdue. L’endroit n’est pas anodin. C’est ici, à la Brasserie de Montbenon, que Siméon Calame a réalisé son premier papier sur un restaurant pour le site GaultMillau. Il vient de fêter ses 23 ans, mais ce jeune homme a déjà les papilles bien développées malgré son âge. Le chef est d’ailleurs venu le saluer.

Non, il ne prendra pas de dessert, même s’il a hésité entre la tarte au citron vert et la panna cotta à la rhubarbe. Mais il aurait pu. Sans problème, alors que, il n’y a encore pas si longtemps, manger lui était très difficile. Impossible. Un calvaire. «Ça fait un an et demi que je ne me pose plus de questions», avoue celui qui n’aurait jamais pu imaginer cela: on doit manger pour vivre, mais lui, désormais, a fait du plaisir gastronomique presque un métier.

Siméon Calame

Chez lui, à Neuchâtel. Il n’a pas terminé son apprentissage de pâtissier mais continue à se passionner pour la confection de desserts. Il en fait désormais un hobby.

Blaise Kormann

Pourtant, Siméon a été hospitalisé cinq fois entre 2017 et 2019 pour des troubles anorexiques sévères. Il a flirté avec la mort, la disparition, alors, évidemment, se retrouver pigiste pour un site dédié à la bonne chère, c’est un paradoxe assez stupéfiant, une victoire, dit ce jeune homme aux yeux profonds: «Oui, les garçons aussi souffrent d’anorexie, avance-t-il entre deux bouchées, même si, c’est vrai, il y avait une majorité de filles où j’ai été hospitalisé, mais j’ai rencontré deux ou trois garçons dans ma situation et c’était réconfortant.»

Siméon Calame

En juin 2016, il fête sa maturité avec sa mère, mais son problème d’anorexie commence à poindre. Au plus fort de la crise, il a pesé 42 kg pour 1m79.

Blaise Kormann

Longtemps, il n’a pas su vraiment de quoi il souffrait. Comme pour beaucoup de personnes touchées par cette maladie, sa maigreur effrayante, c’est dans les yeux de ses proches qu’il l’a lue. Lui s’interdisait de manger, toujours un peu moins au fil des jours, oh, pas de quoi en faire un fromage, estimait-il; il se trouvait gros et le miroir n’était vraiment pas un témoin fiable pour lui faire admettre le contraire. «Le dégoût de moi-même allait en s’amplifiant», explique encore celui qui se sentait souvent animé par des désirs contradictoires, manger, ne pas manger, acheter, ne pas acheter. Comme cet épisode où il est fier d’avoir réussi à entrer dans un magasin pour faire ses courses, analyser la composition des yogourts nature pour trouver celui qui a le moins de calories, avant de ressortir sans rien acheter.

Le plus incroyable, c’est que, au printemps 2016, il a signé un contrat d’apprentissage de pâtissier dans un établissement de Vevey réputé pour sa créativité. Il faut dire que Siméon Calame est passionné de pâtisserie depuis ses 14 ans. Pendant ses études, avant d’obtenir une maturité, il a fait une douzaine de stages dans ce milieu, passant souvent toutes ses vacances au milieu des éclairs et des babas au rhum! Sur le chemin de Compostelle, parcouru avec des catéchumènes, ce n’était pas des réflexions spirituelles qu’il notait dans un carnet, mais des idées de desserts et de dressages de plats.

«A la maison, on a toujours eu le goût du bien-manger. D’ailleurs, même au plus fort de mon anorexie, même si j’étais dégoûté par la nourriture, je n’ai pas perdu le goût des saveurs, c’est hyper-paradoxal, je le sais. A l’hôpital, quand il fallait manger six fois par jour, c’était horrible et rassurant en même temps.»

Siméon Calame

«Je n’ai jamais eu quelqu’un dans ma vie, mais toujours beaucoup de peluches», plaisante Siméon. Aujourd’hui, il peut compter aussi sur de vrais amis.

Blaise Kormann

Le mot anorexie, c’est le médecin de famille qui le prononcera la première fois, se déclarant incompétent à ce stade de sa perte de poids et lui recommandant d’appeler un centre spécialisé. «Mes patrons d’apprentissage avaient eux aussi remarqué qu’il y avait un problème. Si je faisais des sandwichs, je mettais trois fois trop de sel, c’était impossible pour moi de goûter à mes préparations. J’étais de plus en plus faible, incapable de porter les sacs de farine. Je pensais toujours que cette faiblesse résultait du fait que j’étais trop gros!»

En juillet 2016, ses parents lui offrent un week-end de stage à Paris chez le fameux chef Christophe Michalak. Il ne goûtera à quasiment aucune des pâtisseries. «C’était compliqué, il y avait une envie et une peur de prendre la cuillère et de manger...»

Siméon a longtemps pesé 63 kg pour 1m79 et il pense que c’est encore le cas, même s’il n’est pas monté sur une balance depuis un an.«Au plus fort de la maladie, j’ai pesé 42 kg avec un indice IMC de 13,5.» On parle de maigreur au-dessous de 18. Sa température corporelle était de 34°C et son cœur battait 34 fois par minute au lieu des 70 pulsations requises.

Comment tout cela a-t-il commencé? Il ne sait pas vraiment. Evoque «une multiplicité de facteurs gigantesques», ce harcèlement scolaire vécu entre 12 et 15 ans, quand il vivait à Villeneuve. «Pendant trois ans, j’ai été le souffre-douleur de toutes les classes. On se moquait du fait que j’étais né à Madagascar, où mon père pasteur était en poste, on me traitait de singe. Un jour, j’étais assis au milieu de la cour pendant la récré et une dizaine d’élèves, j’en ai encore honte pour eux, se sont mis à faire des danses tribales autour de moi. Ça a explosé ma confiance en moi!»

Ses parents et ses profs ne remarquent rien. «J’avais ma bulle à la maison, dit-il, je faisais tout pour être le Siméon content, je ne crois pas que je mentais, mais j’avais envie de passer à autre chose une fois rentré de l’école.»

Siméon Calame

La couverture du livre de Siméon Calame, «Tu viens avec moi».

Blaise Kormann

Le Vaudois vient de sortir un petit livre à compte d’auteur, «Tu viens avec moi»*, un titre qui n’annonce pas la couleur mais reprend l’injonction d’une mère inquiète venue frapper à la porte de son fils pour le ramener à la maison. Sobre, épuré, d’une écriture fluide et limpide, le récit dit son vécu mais aussi le ressenti de ses proches qui s’intercale entre deux chapitres, cette solidarité familiale, cette sœur et ce frère qui lui ont sûrement sauvé la vie, affirme-t-il, par leur présence et leur attention. Siméon n’a pas été confronté à ce tandem bien connu anorexie-boulimie que l’on retrouve fréquemment chez d’autres malades.

«Je n’ai jamais osé me faire vomir, même si, stratégiquement, je voyais bien l’avantage de pouvoir manger ce qu’on veut sans garder les calories!» L’anorexie dont on parle dans les journaux, il a le sentiment que cela ne le concerne pas. Jusqu’à ce qu’il comprenne. Epaulé par toute une équipe médicale, dont cette psychomotricienne de l’hôpital de Saint-Loup qu’il aurait aimé retrouver pour la remercier et qui, avec une simple ficelle, lui a fait prendre conscience du décalage entre sa perception de lui-même et la réalité. «Quand j’ai entouré ma cuisse avec la ficelle, le diamètre était bien en deçà de celui que j’avais imaginé!»

Depuis, Siméon s’est inscrit à l’Université de Neuchâtel pour faire un bachelor en communication. Il écrit donc des piges pour le site GaultMillau et trouve encore le temps de faire quelques extras chez un traiteur. Il évoque à son propos une «double guérison»: une première au niveau alimentaire et une seconde au niveau social parce qu’il s’est fait des amis qui lui ont redonné cette denrée si précieuse: «le goût de la vie».

>> * On peut commander «Tu viens avec moi» en écrivant à: simeon.calame@icloud.com

Par Patrick Baumann publié le 20 mai 2021 - 08:44