1. Home
  2. Actu
  3. «Avec le phénotypage de l'ADN, le crime parfait deviendra de plus en plus difficile»

Sciences et police

«Avec le phénotypage de l'ADN, le crime parfait deviendra de plus en plus difficile»

Ce n’est plus seulement le sexe que les enquêteurs pourront bientôt déterminer à partir d’une trace ADN, mais aussi la couleur des yeux, des cheveux, l’âge et l’origine ethnique. Les auteurs de crime ont de quoi se faire du souci. On fait le point avec Simon Baechler, un policier spécialiste en science forensique.

Partager

Conserver

Simon Baechler

Simon Baechler est commissaire principal à la police de Neuchâtel. Il espère, comme beaucoup de ses collègues, que la modification de la loi sur les profils ADN pourra permettre de résoudre quelques «cold cases».

Julie de Tribolet

Simon Baechler est commissaire principal à la police judiciaire de Neuchâtel, docteur en science forensique et président de la Commission nationale des services d’identification judiciaire. On évoque avec lui la modification de la loi sur les profils ADN qui devrait entrer en vigueur l’an prochain. Si, aujourd’hui, cette loi ne permet que de rechercher le sexe de l’auteur d’un délit, on pourra désormais déterminer la couleur de ses cheveux, de ses yeux, son âge et son origine ethnique, mais aussi utiliser de façon plus étendue la recherche en parentèle. Soit la possibilité de rechercher dans la population des profils ADN de personnes liées génétiquement à l’auteur d’un délit. La liste concernée par cette modification s’étend du crime au viol, en y ajoutant les lésions corporelles graves.

- Etes-vous impatient de pouvoir appliquer ces nouveaux outils à des enquêtes non résolues? 
- Simon Baechler:
Oui, bien sûr, même s’il faut relativiser cette impatience. La recherche en parentèle était déjà autorisée, mais sous certaines conditions très strictes édictées par le Tribunal fédéral. Nous avons un certain nombre d’affaires irrésolues, c’est vrai, où l’on se dit: «Tiens, est-ce que ces nouveaux outils vont nous permettre d’avancer?» Mais si vous prenez la recherche en parentèle, imaginez: vous obtenez une liste de 100 personnes qui, par leur profil ADN, ont des probabilités d’être de la famille du coupable. Ce n’est pas celui qui a la plus haute probabilité génétique qui est forcément le bon. Cela demande un travail d’enquête très important et méticuleux. Vous allez devoir faire des contrôles, aller trouver les gens, mener des interrogatoires, des tests comparatifs d’ADN.

- Combien de «cold cases», soit d’affaires non résolues, existe-t-il en Suisse?
- C’est difficile à dire au niveau du pays. De plus, il s’agit de s’entendre sur la définition du «cold case». Le terme dans les médias ou les séries policières est assez clair, mais, en fait, la définition est sujette à débat. A partir de quand décide-t-on que l’enquête est irrésolue? Deux semaines, un an, cinq ans, une fois que tous les actes d’enquête ont été faits, ou partiellement? Dans la mesure où la définition n’est pas posée, consensuelle, elle varie même d’un enquêteur à l’autre. Pour certains, leur affaire devient irrésolue après un an, pour d’autres, c’est deux ans, pour moi, c’est après cinq ans, quand je n’ai pas de résultats et que toutes les pistes possibles ont été explorées. Les pratiques divergent aussi selon les cantons. Irrésolu ne veut pas dire non plus que c’est forcément un «cold case». Notre approche diffère de celles des pays anglo-saxons, qui distinguent de façon plus tranchée le «cold case» du cas encore «chaud». Chez nous, tant que la prescription n’est pas atteinte, le cas reste ouvert.

- Combien de temps?
- Si la peine encourue pour le crime est à vie, ce sera trente ans. Si c’est une peine de plus de trois ans de prison, la prescription est de quinze ans. Aussi longtemps que ce délai n’est pas atteint, on va considérer que le dossier reste ouvert. On les garde en tête dans nos mémoires informatiques, mais aussi dans nos mémoires d’enquêteurs. Dès qu’une nouvelle possibilité apparaît, qu’elle soit technique, législative ou scientifique, on rouvre le dossier.

- Ne serait-ce pas mieux que tout le monde parle de la même chose et qu’on définisse à l’échelle nationale pour toutes les polices ce qu’est un «cold case»?
- Ce n’est pas nécessaire à mes yeux, dans la mesure où le cas reste ouvert jusqu’à la prescription. D’autres pays, qui n’ont pas cette politique, s’obligent à définir plus strictement le «cold case». Souvent des crimes et jamais des brigandages, comme chez nous.

- Combien de dossiers dans votre canton pourraient bénéficier d’avancées grâce au phénotypage?
- C’est encore un peu tôt pour le dire, car il va falloir attendre les travaux sur l’ordonnance. On se tient prêt à le faire. Nous allons examiner dans chaque affaire la qualité de la trace ADN à disposition pour déterminer dans quel cas le phénotypage ou la recherche en parentèle vont être utilisés.

- Combien y a-t-il de dossiers où l’auteur est toujours dans la nature?
- Nous avons fait en 2019 un travail de recherche en collaboration avec l’Ecole des sciences criminelles de Lausanne pour déterminer les dossiers qui pourraient être considérés comme des «cold cases» en tenant compte des délais de prescription. Nous en avons répertorié 55 qui vont de l’homicide (un) au viol ou aux attaques à main armée (environ 25).

- Avez-vous enquêté vous-même sur des crimes non résolus?
- Oui, mais dans l’esprit du grand public, à cause d’affaires très médiatisées ou des séries TV, on croit que les crimes constituent le gros des affaires, ce qui n’est pas le cas. En Suisse, les homicides sont très bien résolus grâce à la police, naturellement, mais aussi parce que la plupart se passent dans le milieu familial. Le gros du volume de «cold cases» dans notre pays est constitué par des braquages ou des incendies. Dans ce dernier cas, on possède des traces partielles d’ADN appartenant à un pyromane qui a sévi il y a quelques années dans la vallée de La Brévine. Il faudra déterminer si c’est exploitable avec le phénotypage. Souvent, dans ce genre de cas, l’incendie a détruit les traces de l’auteur, qui ne sont pas toujours faciles à exploiter.

- Savoir qu’un auteur a les yeux bleus et les cheveux blonds vous aidera beaucoup?
- Cela ne nous sera pas utile si on n’a pas une liste de suspects qui nous permette d’éliminer certains profils. Le phénotypage nous amène une information qui nous permettra de cibler d’autres actes d’enquête. Exemple: un viol sur lequel on a une trace ADN de bonne qualité et on pense que l’auteur peut habiter la région. Plutôt que de prendre l’ADN de tous les hommes habitant cette région, admettons qu’ils soient 15 000, une procédure qui coûte très cher et qui est très invasive, nous allons cibler un profil grâce au phénotypage, à savoir un homme entre 20 et 30 ans, de type caucasien, cheveux noirs, yeux bruns. On commencera par les hommes qui correspondent à ces caractéristiques, mais encore faut-il pouvoir les lister dans une population. 

- Savez-vous déjà quels dossiers vous allez rouvrir?
- Il y en a un où la recherche en parentèle serait intéressante. Une cinquantaine de cambriolages sur une quarantaine de jours et des préjudices importants commis par trois individus dans toute la Suisse romande. Deux ont pu être interpellés et condamnés, nous n’avons du troisième qu’une image de vidéosurveillance très partielle et une partie de profil ADN qui n’est pas répertorié dans la banque de données d’ADN suisse (Codis). Peut-être que cet individu habite et a de la famille dans la région. Une recherche en parentèle permettrait de cibler un proche dont l’ADN est dans le Codis. Mais, jusqu’à présent, le vol par effraction ne rentrait pas dans la liste stricte autorisée pour la recherche en parentèle. Et je ne suis pas sûr qu’on puisse le faire avec la révision de la loi sur l’ADN. Peut-être en invoquant la sérialité.

- Vous espérez, avec la recherche en parentèle, obtenir le même succès que dans l’affaire Elodie Kulik, cette jeune fille violée et tuée en France en 2002? Neuf ans après les faits, l’ADN avait permis de retrouver le père du violeur, qui lui-même était décédé peu après son crime...
- Oui. Cinq viols avec une trace des auteurs ressortaient de l’étude menée en 2019 sur nos potentiels «cold cases». Là aussi, une recherche en parentèle permettra peut-être de les appréhender. L’idée est de se dire que si l’auteur n’est pas dans la base de données, un proche – cela ne doit pas être non plus un cousin du 14e degré – a des chances de s’y trouver.

- Combien de fois cette recherche en parentèle, avec les conditions restrictives du TF, a-t-elle été utilisée en Suisse?
- Cinq fois. On n’a pas retrouvé l’auteur, mais c’est un chiffre qui ne permet pas de tirer un bilan.

Simon Baechler

Dans les labos de la police neuchâteloise, où de nombreuses traces ADN sont stockées. Une trace de sperme, par exemple, si elle est correctement prélevée et conservée, peut se garder quasi éternellement.

Julie de Tribolet

- La marge d’erreur pour déterminer génétiquement l’âge d’une personne est de combien d’années?
- La fourchette est assez étonnante, on a une bonne probabilité de plus ou moins trois ans. Elle peut perdre en fiabilité quand vous êtes ou très jeune ou très âgé. 

- Il n’y a pas de gène de l’âge, comment fait-on?
- C’est un indice du vieillissement de l’ADN, qui se «durcit». Les molécules évoluent au fur et à mesure des années. Le corps s’essouffle, l’ADN aussi.

- La taille, on ne peut pas la déterminer?
- Ce n’est pas prévu. Je ne suis pas sûr que ce soit très fiable. Elle dépend aussi de facteurs extérieurs comme l’alimentation, la santé, ce qui n’est pas le cas de la couleur des yeux ou des cheveux.

- En France, il existe un pôle de profileurs  au niveau national qui analysent tous les cas non résolus avec un regard neuf sans se laisser influencer par la direction prise par les enquêteurs précédents. Pourquoi n’a-t-on pas ce genre de structure en Suisse?
- Chez nous, la prérogative de poursuite est cantonalisée, ce qui pose déjà des problèmes de structure pour une équipe centrale à l’échelon national, comme en France. Mais en dehors de cet obstacle, cela ne m’apparaît pas nécessaire. Justement parce qu’on fait cet effort dans notre pays d’avoir ce suivi sur toutes les enquêtes au gré des nouveaux développements. C’est un travail qui se fait au quotidien. Avec parfois également des enquêteurs qui ne sont pas ceux du début et vont redémarrer l’enquête à zéro. Ce qui n’est pas simple, c’est qu’il faut recréer le contexte d’origine de l’affaire, l’incertitude et le chaos du début, ce que nous appelons l’entropie, car, au début d’une enquête, on ne sait pas ce qui s’est passé, les pistes prometteuses, etc. Vous devez d’une certaine façon remettre en question toutes les décisions prises, les hypothèses, les choix qui ont été faits.

- Oui, mais les policiers de cette unité française ont des talents de profileurs particuliers. Ne serait-ce pas intéressant d’avoir des gens qui sont particulièrement compétents dans ce domaine?
- Il faut distinguer les profileurs psychologiques de ceux qui travaillent sur les «cold cases». Nous avons déjà cette façon particulière de reprendre les dossiers complexes pour nous donner toutes les chances de les mener à bien avec des méthodes qui relèvent de ce qu’on appelle l’analyse criminelle. C’est une approche systématique, méthodique et scientifique de traitement des données d’enquête pour éviter de commettre des erreurs par précipitation, effet de contexte ou biais de conformisme. En Suisse, c’est une grande chance, les chefs des polices scientifiques se rencontrent régulièrement lors de réunions intercantonales, ils mettent en commun leurs pratiques, discutent de différents cas; on va présenter une affaire sur laquelle on bute et il y aura peut-être un collègue schwytzois qui va avoir un déclic et nous dire: «Avez-vous pensé à ça?» Cela nous offre une diversité de points de vue que n’aura pas le service spécialisé qui doit avoir à lui tout seul les bonnes idées, se tenir au courant et sur qui toute la confiance repose.

- Un «cold case» mythique que vous aimeriez personnellement résoudre avec les nouvelles techniques d’investigation à votre disposition?
- S’il fallait en choisir un, ce serait l’affaire du petit Grégory.

- Mais la trace ADN analysée après coup sur les liens qui maintenaient l’enfant n’était pas exploitable…
- Je ne connais pas suffisamment le cas, mais on peut dire que, sous l’angle médiatique, populaire, on s’attache souvent à un élément alors que c’est rarement comme cela dans les affaires criminelles. On manque peut-être de la vue d’ensemble de tous les éléments du dossier. En combinant les traces, les interrogatoires, les éléments de téléphonie, même si, à l’époque, le portable n’existait pas… Plus le temps passe, bien sûr, plus c’est difficile. En Suisse, l’affaire serait déjà prescrite. On ne pourrait plus mener de nouvelles investigations.

- Il existe une vingtaine de cas non résolus en Suisse liés à des crimes et datant des années 1980. Peut-on garder longtemps des traces ADN de qualité?
- Cela tient à la chance, à la façon dont les traces ont été conservées à une époque où il n’y avait pas la discipline et la méthode d’aujourd’hui et qu’on n’imaginait pas qu’on pourrait un jour le faire, à la façon de mettre des gants, de se prémunir contre des postillons pour ne pas contaminer l’ADN. C’est un défi pour nous d’être le plus rigoureux possible dans la préservation des traces parce que peut-être qu’aujourd’hui elles ne sont pas exploitables, on ne va peut-être même pas les détecter, mais dans deux, cinq ans, on pourra en faire quelque chose. Une trace de sperme bien conservée à l’abri de la lumière se garde quasiment éternellement. Bien au-delà de la prescription de trente ans.

- Qu’est-ce qui n’est pas autorisé mais possible en matière d’ADN?
- Aux Etats-Unis, ils ont identifié un tueur en série en Californie en exploitant les banques de données des entreprises qui collectent les profils ADN de personnes dans le monde entier qui veulent connaître leurs origines ethniques ou retrouver des membres de leur famille. Quelqu’un qui avait une correspondance génétique avec le tueur a envoyé son profil à une boîte privée. En Suisse, ce ne serait pas autorisé. 

- Est-ce la hantise du policier de partir à la retraite avec des «cold cases» dans ses tiroirs?
- Je ne pars pas encore à la retraite (sourire) donc je ne sais pas si cela empêche de dormir, mais c’est vrai que les affaires que l’on ne résout pas laissent des traces importantes. Il y a des dossiers que l’on arrive à fermer avec beaucoup de sérénité et d’autres beaucoup moins. 

- Une évolution est-elle encore possible en matière d’ADN?
- Certainement. La fiabilité va encore augmenter. Tout l’enjeu qui nous occupe et va nous rendre bien meilleurs, c’est la combinaison de ce qu’on sait faire dans ce domaine des traces physiques en les combinant avec les techniques d’investigation numériques. L’évolution dans ce dernier domaine est fulgurante. Le numérique évolue à une telle vitesse que les cas qu’on pense débloquer grâce aux nouvelles découvertes, qui permettent par exemple de casser des cryptages encore impossibles, datent de six mois et pas de trente ans. C’est rarement un élément de preuve qui est déterminant pour résoudre l’affaire, mais des faisceaux d’indices mis en relation et provenant de différents dossiers.

- La gauche et les Verts s’opposaient à ce que l’origine ethnique puisse être utilisée dans le phénotypage, comprenez-vous leurs craintes?
- Je peux le comprendre, mais on a déjà, à l’heure actuelle, dans les enquêtes criminelles, beaucoup d’informations sur l’origine des coupables, un témoin qui décrit la personne, une bande de vidéosurveillance… Je ne pense pas que le phénotypage conduise à jeter l’opprobre sur une communauté.

- Peut-on imaginer un jour que les techniques d’investigation seront telles qu’elles décourageront tout criminel ou «serial killer» de passer à l’action, au détriment des séries Netflix?
- (Rire.) Certainement. Les actions criminelles seront de plus en plus difficiles à mener et à rester non résolues. Le crime parfait deviendra de plus en plus difficile! 


Simon Baechler en quelques dates

1985 Naissance le 26 septembre à Lausanne.

2009 Rejoint la police de Neuchâtel et l’Université de Lausanne après des études de police scientifique.

2015 Obtient sa thèse de doctorat sur le profilage des documents d’identité frauduleux.


S’il y avait un seul…Personnage: 

«Pierre Margot, ancien directeur de l’Ecole des sciences criminelles et professeur honoraire à l’Unil. Visionnaire, optimiste, toujours curieux et de bon conseil. Il a inspiré des générations d’étudiants. A son contact, j’ai pris conscience du rôle et de la responsabilité du scientifique pour apporter des solutions à notre société.»

Par Patrick Baumann publié le 4 août 2022 - 08:54