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Monarchie Britannique

Charles III, un nouveau roi à la fibre écologique et aux défis multiples

A 73 ans, l’ex-prince devient roi, sous le nom de Charles III. Endeuillé, très ému, il fera un discours impeccable et s’illustre par une attitude très chaleureuse envers le peuple. Qui est cet homme, artiste dans l’âme, grand défenseur de l’environnement? Portrait d’un monarque qui a scandalisé et su se faire pardonner.

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Charles III

Charles III, jour 1. A son retour du château de Balmoral en Ecosse, où Elisabeth II est décédée, Charles III arrive à Londres. Le vendredi 9 septembre, des milliers de personnes endeuillées se tiennent devant Buckingham Palace. Le successeur de la reine salue la foule et une femme lui baise la main.

Getty Images

Charles Philip Arthur George est devenu le roi Charles III à la seconde où la reine Elisabeth II rendait son dernier souffle. La partie officielle de sa proclamation s’est déroulée samedi dernier, à Londres, lors d’une réunion solennelle du Conseil d’accession au palais de Saint-James, édifice en briques et résidence administrative de la couronne. Il y avait là, outre une ribambelle d’anciens premiers ministres et d’officiels, sa femme et son fils aîné. Camilla, 75 ans, autrefois amour de jeunesse, longtemps sa maîtresse, est devenue son épouse et désormais reine consort. Cette femme a su se défaire, après dix-sept ans de mariage et un sans-faute, de l’étiquette d’«ennemi public numéro un». Il y avait également William, 40 ans, l’aîné de ses fils et nouveau prince de Galles. Ces deux témoins ont accompagné celui qui devient le plus vieux roi de l’histoire de la monarchie britannique à accéder au trône. Né le 14 novembre 1948, il aura 74 ans dans deux mois. Il avait 3 ans et 3 mois lorsque sa mère hérita du titre suprême à 25 ans seulement. C’est dire si l’attente fut longue.

Charles III

Le prince William et Camilla, reine consort, assistent à la signature par Charles III du serment de maintien de la sécurité de l’Eglise en Ecosse, lors d’une réunion du Conseil d’accession au palais Saint-James à Londres. La cérémonie qui s’est déroulée le samedi 10 septembre l’a officiellement proclamé roi.

AFP

Charles III devra faire vite, en s’engageant pleinement dans une période économique et politique difficile. Son handicap principal, c’est que, à force de l’avoir vu attendre au pied des marches du trône, on connaît tout de sa vie d’homme, notamment les épisodes sulfureux de sa vie amoureuse, ressassés à l’envi. S’ils ont longtemps joué en sa défaveur, ils font désormais partie du passé.

Le moment de deuil personnel que connaît le roi se confond avec celui de la nation, tout un peuple communie avec son nouveau souverain. La séquence lui est très favorable. Charles III a su endosser sans trop de difficulté et malgré l’émotion un costume que d’aucuns imaginaient trop grand pour lui. Il est l’orphelin d’une «mummy» à l’aura écrasante et ne manque pas une seule occasion de se référer à elle et de lui rendre hommage en s’inscrivant dans la continuité de son action. Ne disait-il pas, autrefois, avec un humour pince-sans-rire: «J’ai appris mon métier comme les singes, en regardant mes parents.»

Mais Charles ne compte pas rester l’éternel fils d’Elisabeth II. Depuis des mois, il prépare minutieusement l’opération baptisée Golden Orb, nom de code de son couronnement à l’abbaye de Westminster. La cérémonie devrait vraisemblablement se dérouler au printemps 2023. Elle sera moins fastueuse que celle de sa mère, qui dura trois heures et coûta l’équivalent de 51,5 millions de francs d’aujourd’hui, réunissant quelque 8000 convives. Charles III ne devrait en inviter que le quart. Ce sera la première pierre d’une monarchie allégée, resserrée, reflétant aussi la diversité culturelle et religieuse du Royaume-Uni. Fait marquant, Camilla sera elle-même couronnée à ses côtés – contrairement au prince Philip qui s’agenouilla, s’engageant à être l’homme lige de son épouse devenue Sa Royale Majesté.

Le nouveau roi devra se démarquer par des actions concrètes. Il en a la capacité et possède plus d’une qualité. C’est un progressiste à bien des égards, attaché à l’œcuménisme. Il a été un écologiste convaincu et convaincant avant l’heure. Obsédé par le jardinage depuis l’adolescence, Charles parle – très sérieusement – aux plantes, persuadé que l’univers est une construction mathématique parfaite. En 1970, à 21 ans, il brossait, à l’occasion d’un discours prononcé devant le Comité directeur de la campagne pour le Pays de Galles, un tableau sombre de l’environnement, mettant déjà en garde contre la pollution de l’eau et de l’air et la prolifération des plastiques. Ce «toqué», selon son propre terme, avait raison avant tout le monde. En prenant la parole à l’ouverture de la COP26, le 1er novembre 2021 à Glasgow, il rappelait que «le coût de l’inaction est bien plus élevé que le coût de la prévention». Il soulignait aussi que la pandémie avait montré à quel point une menace mondiale et transfrontalière peut être dévastatrice. «Le changement climatique et la perte de biodiversité ne sont pas différents. Ils constituent une menace existentielle encore plus grande, dans la mesure où nous devons nous mettre sur ce que l’on pourrait appeler un pied de guerre.»

Mais Charles ne se contente pas de mots. Dès 1986, il avait transformé ses 440 hectares à Highgrove en un éden pour ses 1023 animaux domestiques, dont des espèces rares, en voie de disparition, toutes soignées à l’homéopathie, un autre de ses dadas. Il avait alors déclenché les sarcasmes de ceux qui ne voyaient dans sa démarche qu’une lubie new age de parvenu. Poules, moutons et chevaux vivaient en plein air au milieu d’étangs, de prairies sauvages et de plans d’eau. Charles, défenseur de la nature, a toujours milité pour l’agriculture bio, bataillant contre les pesticides et les OGM, se faisant appeler le «prince vert» en proposant une gamme de 200 produits sous l’étiquette Duchy Originals et Duchy Organic – les premiers biscuits à l’avoine – générant un profit annuel estimé à 1,3 million. Sa devise n’est autre que: «Il faut vivre comme si on allait mourir le lendemain, mais il faut cultiver comme si on allait vivre pour toujours.»

Charles est aussi amateur d’opéra et d’architecture – dont il a dénoncé les dérives, allant jusqu’à faire stopper des projets comme l’extension de la National Gallery – et un excellent aquarelliste. Cet été, il a lancé son parfum aux notes de lavande, géranium et jacinthe. Highgrove Bouquet, de la marque Penhaligon’s, est un jus haut de gamme à 170 francs le flacon, dont 10% des ventes sont reversées à l’une de ses fondations. L’homme est aussi un philanthrope. Sa plus belle réussite est sans aucun doute le Prince’s Trust, fondé en 1976, dont le but est de scolariser les plus défavorisés. Cette institution a aidé plus de 825 000 jeunes en quarante ans. Elle en a accompagné 125 000 dans la création de leur propre entreprise.

Enfin, il voue une étrange passion à la Transylvanie, cette région du centre de la Roumanie où il a acheté du terrain et des propriétés pour en préserver les forêts. C’est aussi le berceau du légendaire comte Dracula – un tyran sanguinaire surnommé Vlad III l’Empaleur – dont Charles III se targue d’être un parent éloigné.

Avec son air un peu compassé de vieil aristocrate, il n’est de loin pas le plus populaire des royals, mais à en juger par les réactions de la foule à l’extérieur du palais Saint-James, il vient combler un vide nécessaire. La monarchie étant avant tout l’art de s’effacer derrière sa fonction et de l’incarner en s’adressant à son peuple et en allant à sa rencontre.

Charles n’a pas eu une enfance très heureuse. Enfant disgracieux, timide, sensible, romantique, pas très grand ni costaud, il était tout le contraire de son père, carré et autoritaire, qui ne voyait en lui qu’une «femmelette» et crut bon de l’envoyer, à 13 ans, à Gordonstoun, dans le nord de l’Ecosse. Dans ce pensionnat réputé pour former des rois philosophes, Charles connut une éducation à la dure, l’eau glacée des douches et les châtiments corporels. Il y souffrit, moqué et surnommé «fatty» à cause de son poids, martyrisé par ses camarades qui en firent leur souffre-douleur privilégié. Piètre sportif, il se pliait au règlement qui commandait d’aller courir dans la campagne dès le matin après avoir avalé un bol de porridge. Lui se distinguait pendant les cours de poterie ou les ateliers de théâtre. Il joua «Henri V» et «Hamlet». Pour ne pas lui faciliter la vie, le prince Philip avait donné pour consigne que son rejeton ne bénéficie d’aucune faveur. Le pauvre garçon décrira l’endroit comme «un enfer absolu», redoutant, à la tombée de la nuit, une pluie de coups incessants.

Prince Charles

Le jeune Charles a tout d’un prince. Du haut de ses 12 ans, le prince Charles semble déjà à l’aise devant les objectifs des photographes de presse.

Dukas

Le temps passa et Charles fut le premier de la famille royale à achever des études universitaires avant de s’enrôler dans l’armée. Lors de son affectation à la Royal Navy, il accomplit son devoir militaire comme officier de marine entre 1971 et 1976. Il a servi ensuite dans la force aérienne. Le vilain petit canard devenu un jeune homme sportif était un vrai casse-cou. Amateur de ski et de polo, il prit sa revanche et devint l’homme le plus élégant du monde, selon le magazine «Esquire», qui le sacra en mars 2009. Le mensuel GQ rappelait dans ses pages qu’il était adepte du sur-mesure pour ses costumes taillés chez Gieves & Hawkes et Anderson & Sheppard, ses chemises de chez Turnbull & Asser et ses chaussures livrées par Crockett & Jones. Fidèle à ses marques, il a le sens du détail, des boutons de manchette aux pochettes assorties à ses cravates. Très convoité, il fit partie des principaux playboys de la jet-set, multipliant les conquêtes, avant d’épouser, sur injonction de ses parents, le 29 juillet 1981, la jeune Diana Spencer âgée de 20 ans. Une union où l’amour s’égara et dont le but non avoué était de perpétuer la lignée. On connaît la suite, le mariage à trois et l’issue fatale à Paris, il y a vingt-cinq ans.

Exit le prince Charles, vive Charles III, dont on sait que le règne sera court, à l’instar d’Edouard VII (neuf ans de règne) ou de George VI (quinze ans) qu’il admire. S’il n’est pas en trop mauvaise santé, malgré ses doigts boudinés – «sausage fingers» – qui interrogent, il pourra se consacrer pleinement à sa tâche.

Depuis jeudi dernier, le monde entier se demande surtout s’il saura s’exprimer sans s’ingérer dans les affaires du pays, sans manifester bruyamment ses opinions. Entre 2004 et 2005, il avait multiplié les lettres aux membres du cabinet de Tony Blair, se mêlant de la guerre en Irak, d’environnement ou de médecines alternatives. Les missives finirent par être publiées dans le «Guardian» en 2015. N’a-t-il pas, tout récemment, comparé Poutine à Hitler? Il a fait le serment – comme le lui commande sa fonction et le lui a demandé sa défunte mère – de faire preuve de retenue. En 2018, il déclarait à la BBC «je ne suis pas si stupide», sous-entendu au point de confondre ses intérêts personnels et la charge publique. On le voit, Charles est fin prêt. «God save the king!»

Par Didier Dana publié le 14 septembre 2022 - 08:20