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© julie de tribolet

Des couples mixtes face au racisme ordinaire

Publié jeudi 9 juillet 2020 à 09:45
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Publié jeudi 9 juillet 2020 à 09:45 
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Après les manifestations contre le racisme, nous avions envie de demander à des couples mixtes, dont l’un des deux partenaires est Noir, comment ils vivent leur différence et le regard porté sur eux en Suisse romande. A les entendre, les préjugés ont la vie dure.
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Certes, la Suisse n’est pas l’Amérique, et les violences policières contre la communauté noire ne sont pas comparables, et pourtant, en écoutant Jeruto et Guillaume évoquer leur quotidien, dans le salon de leur appartement carougeois, on s’aperçoit qu’en 2020, à l’heure où la communication entre les peuples n’a jamais été aussi développée, les clichés, les préjugés racistes ont encore la vie dure, même dans ce pays.

julie de tribolet
Guillaume et Jeruto Arbex, 48 et 41 ans, à Carouge (GE), la commune où ils habitent. Il a minimisé au début les discriminations vécues par son épouse avant de se rendre à l’évidence.

Qu’est-ce qui relève de la curiosité? Où commence la véritable discrimination? Jeruto, une Africaine venue seule pour étudier en Suisse de son Kenya natal à l’âge de 18 ans, s’est souvent posé la question. Elle est en couple depuis huit ans avec Guillaume. Elle travaille dans une organisation internationale, lui est chef d’édition dans ce magazine. Tous deux évoluent dans un univers privilégié, ils en sont conscients. Toutefois, cela ne les empêche pas d’être confrontés à des regards, des remarques discriminants. «Je ne supporte plus la question: «Et toi, tu es venue comment?» qui tombe inévitablement sur moi dans une soirée où il y a des gens que je ne connais pas», explique cette jeune femme au parler clair et à la voix douce mais qui sait dégainer l’humour sarcastique quand il faut dégommer les préjugés. «Il m’arrive de répondre: «Mais en sautant de liane en liane, évidemment», sourit-elle.

A l’entendre, le plus lassant mais aussi le plus blessant, ce sont les clichés crasses, ces paroles inconsidérées que certaines personnes assènent sans trop réfléchir. Exemple, une dame qu’elle apprécie, qui lance après des années de convivialité: «Mais toi, tu es différente, tu n’es pas comme les autres Noirs», une personne âgée dans un bus qui refuse qu’on lui cède la place, manifestement hostile à la couleur de sa peau.

«Le danger, reconnaît-elle, c’est de percevoir des discriminations partout.» Le danger, c’est aussi la tentation du repli sur soi, sa communauté ethnique, ses proches, ce que la jeune femme s’est toujours refusée de faire. Mais qu’elle paye parfois de quelques humiliations. «Quand je rentre dans un magasin chic, je sais qu’on va toujours me suivre du regard, du coup j’en fais trop, je vais saluer ou dire au revoir plus intensément, je dois être absolument parfaite.» Ça passe aussi par le ticket de bus toujours à portée de main parce que le contrôle d’identité vous guette plus vite que les autres, le sac à commissions que l’on présente spontanément ouvert à la caisse, surtout s’il vient d’une autre enseigne, par peur de se faire contrôler à la sortie devant tout le monde.

Guillaume, son mari, n’a pas toujours pris la mesure de cette discrimination. «J’ai toujours minimisé quand elle me rapportait ce genre d’attitude, peut-être ne voulais-je pas entendre, me disant qu’elle se faisait des idées.» Et puis il a admis. Comme pendant ces récentes vacances sur une île grecque. Les regards insistants, les ricanements. «Parfois, on nous montrait du doigt au restaurant», soupire Jeruto qui n’est pas prête de remettre les pieds au pays d’Homère. Sa fille de 17 ans non plus. Cet été, elle ira à Marseille, «une destination moins stressante»! Guillaume avoue encore être parfois désemparé devant tant d'imbécillité, «soit je pète la gueule à tous ces connards, soit je vais faire semblant de ne pas les entendre, du fait que je suis plutôt non violent... et pas non plus très baraqué». Sourire en demi-teinte.

«Dans un couple mixte, explique l’ethnopsychologue Alfredo Camelo, qui travaille à Genève au sein de l’association Pluriels, il faut devancer, prévoir, commencer en amont le travail de communication et mettre en évidence les questions.» C’est valable aussi pour l’extérieur. Guillaume reconnaît effectuer parfois un vrai travail de lobbyiste pour promouvoir sa femme auprès des gens qui ne la connaissent pas encore. «Je me surprends à faire du déminage, à survendre toutes ses qualités ainsi que celles de sa famille.» Une tension qu’il s'inflige et dont il se passerait bien. «Je ne me suis pas marié avec une femme de couleur, mais avec Jeruto, c’était un acte d'amour, je n’imaginais pas que cela deviendrait un acte politique!»

Heureusement, les consciences évoluent, reconnaît cette dernière, même si c’est encore un peu trop lent. Jeruto s’autorise à intervenir à chaque fois qu’elle a le sentiment que sa couleur de peau pose un problème à une personne. «C’est la seule façon de défendre notre cause et puis aussi ça fait du bien, sinon je rentre chez moi en colère!»

Les Arbex sont descendus dans la rue pour manifester contre le racisme après la mort de George Floyd. «Je n’imaginais pas autant de Blancs et de Noirs réunis, confie encore la jeune femme. Ça m’a fait chaud au cœur de ne plus nous sentir si seuls, il y a de l’espoir.»

>> Voir la galerie de photo: «L'Amérique à genoux»

julie de tribolet
Sarah et Kofi Nyamekye, 46 ans, vivent à Mies (VD) avec leurs quatre enfants. Ils essaient de leur expliquer que la différence fait souvent peur aux gens. Dans leur couple, le plus Suisse, c’est lui!

Kofi Nyamekye, lui, se considère un peu comme un ambassadeur du pays sans problème. Ce qui n’est pas étonnant pour ce fils de diplomate né de parents ghanéens et ougandais et arrivé à l’âge de 6 ans en Suisse. «J’essaie de tourner les préjugés en ridicule. Je suis entrepreneur en informatique, donc un commercial. J’aime captiver mon auditoire en racontant mon histoire, mon père, ma mère qui se sont rencontrés sous le régime d’Idi Amin Dada. Je ne suis pas un vrai militant, mais avec ce qui s’est passé aux Etats-Unis, je me dis qu’il faut que je sois de moins en moins silencieux, c’est important de parler, de se montrer authentique envers les gens, leur montrer un Noir qui a grandi ici, qui n’est en rien différent d’eux! D’ailleurs, ajoute-t-il en rigolant, je suis bien plus Suisse que ma femme, qui vient des Grisons mais qui a grandi à l’étranger!» Il rit encore dans sa maison de Mies (VD) où il exhibe fièrement son boubou confectionné avec un tissu à motif d’edelweiss, le même que celui des lutteurs suisses. Lui le porte le 1er Août pour chanter l’hymne national. Sarah, son épouse, confirme le fait que le Suisse du couple, c’est plutôt lui. «Je suis revenue dans mon pays à l’adolescence, après une enfance passée aux Caraïbes et en Asie; du coup, c’est moi qui ai eu l’habitude de vivre dans une minorité par rapport à la couleur de peau.»

Les Nyamekye ont quatre enfants entre 13 et 6 ans. «Certains ont cancané à notre propos, bien sûr, en disant que c’était normal d’en avoir autant avec un mari africain, s’amuse Kofi. Je répondais en rigolant que du fait que j’en voulais dix et elle un, du coup on a fait une moyenne.» «On laisse médire, ajoute Sarah, on n’en tient pas compte, mais ici heureusement à Mies, c’est assez cosmopolite.» Kofi ne se souvient pas d’une situation discriminante vécue, même s’il a eu dans sa jeunesse son lot de contrôles d’identité qui ne lui semblaient pas toujours justifiés.

«Aujourd’hui avec mes petites lunettes et ma voiture familiale, c’est plus tranquille!» déclare-t-il, conscient aussi que c’est plus facile de travailler dans un canton où 42% de la population est étrangère plutôt qu’à Uri. Quoique. «Mes parents habitent aux Grisons à côté de l’usine de Blocher, poursuit Sarah. Si tout le monde aime Kofi, c'est aussi parce qu’il va vers les gens. La différence fait souvent peur, c’est ce qu’on essaie d’expliquer à nos enfants. Eux ne se considèrent pas comme Noirs ou Blancs, mais comme bruns. Quand ma grand-mère nous a dit qu’on allait avoir des petits zèbres, on ne l’a pas mal pris, elle voulait dire que nos enfants seraient un joli mélange.»

>> Lire aussi: «Whitney Toyloy traitée de "salope" sur le web»

A Neuchâtel, Rhode Mas Ouedraogo a dû s’imposer à la fois comme femme et comme personne de couleur, ce qui n’a pas été tous les jours facile. Cette native du Burkina Faso a repris la boulangerie familiale de son mari. «Il n’y a déjà pas beaucoup de femmes dans la profession, on me prenait toujours au début pour la vendeuse, mais en plus une femme noire, c’était quelque chose», se souvient-elle en nous recevant avec Bernard, dans l’appartement au-dessus de la boulangerie. «Beaucoup de gens m’ont dit que je n’y arriverai jamais. Ils pensaient que c’était déjà dur pour une femme, mais en plus une Africaine... J’ai tellement entendu ces préjugés sur le fait que nous étions paresseux, toujours en retard. Je ne supportais pas non plus certaines personnes qui croyaient bien faire et me parlaient comme à une enfant, je disais: «Mais je ne suis pas une sauvage, je sais lire une étiquette!»

Rhode a été bien accueillie au sein de la famille de son mari, ce d’autant que, sans elle, la boulangerie n’aurait pas survécu, Bernard travaillant dans l’horlogerie. «J’ai beaucoup voyagé en Afrique, je connais bien les différentes cultures. C’est aussi plus facile pour combler le fossé culturel qui peut parfois exister dans un couple.» Il a perdu quelques amis après son mariage en 2017, «des connards qui disaient que Rhode m’avait juste épousé pour le passeport». Elle s’insurge. «C’est fou, comme si l’amour entre un Blanc et une Noire ne pouvait pas être authentique. Mais j’étais déjà en Suisse en 2003 pour suivre une formation de pasteure que j’ai abandonnée, j’avais trouvé l’accueil plutôt froid et raciste.» Tous deux aimeraient avoir un enfant. Un petit métis qui jouerait sur leur grande terrasse déserte, ça leur plairait beaucoup.


Ils ont été de véritables pionniers!

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Martin et Christiane N’lep, 81 et 73 ans ont célébré leur mariage le 30 août 1969 à la chapelle de Puidoux (VD). «A l’époque, se souvient Christiane, on ne connaissait aucun couple mixte.»

«En 1969, on nous regardait comme de véritables extraterrestres sur les quais de Vevey, comme si l’idée qu’un Noir s’accouple avec une Blanche semblait totalement folle», s’exclame Martin. L’alerte octogénaire espère avec son épouse avoir fait œuvre de pionnier et ouvert la voie à d’autres. Il fut un temps dans ce pays où lorsqu’on parlait de mariage mixte, c’était pour désigner un couple qui n’avait juste pas la même religion.

Alors oui, beaucoup les considèrent comme des pionniers. «On l’a fait et on a tenu le coup», confie Christiane, la mère de leurs trois enfants de 49, 48 et 40 ans. «Quand on accepte de vivre dans un couple mixte, il faut accepter de porter un nom africain, de vivre ensemble la discrimination, sinon c’est trop dur et on quitte la personne!» Elle sait de quoi elle parle. Elle a connu son mari en 1967 à Paris au travers d’un mouvement chrétien. Martin était étudiant à Sciences Po, arrivait du Cameroun; elle avait fait son apprentissage d’employée de commerce à Vevey. «On a d’abord vécu à Paris, mais c’était très difficile. Je me souviens de la personne qui a craché par terre à notre passage, du serveur qui a refusé de nous servir dans un café, du chauffeur de taxi qui a fait de même.» Le couple décide alors de s’installer en Suisse. Martin va monter une entreprise de nettoyage secondé par Christiane. «On a même réussi à acheter une maison à Saint-Légier.»

Mannik Keng
Martin et Christiane N’lep, l’an passé à Blonay (VD), pour fêter leurs 50 ans de mariage avec leur famille et leurs amis.

Christiane perdra quelques amis qu’elle ne regrettera pas. «En Suisse, les gens osent moins dire en face ce qu’ils pensent; je me souviens avoir entendu deux hommes parler de Martin comme d’un ouistiti. C’était blessant. A l’école, ce n’était pas toujours facile. Il me semblait que c’était toujours mon fils le fautif dès qu’il y avait un problème.»

Aujourd’hui ils sont fiers d'avoir montré à tout le monde que c’était possible. «C’est le couple mixte, ajoute Martin, qui va changer le monde.» Lui a fait sa part du boulot.


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