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© MAGALI GIRARDIN

Le courage des femmes de l’ombre

Publié jeudi 20 juin 2019 à 10:19
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Publié jeudi 20 juin 2019 à 10:19 
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Ce sont elles qui ont pris peut-être le plus de risques pour dénoncer les multiples inégalités auxquelles elles font face. 
Honneur à celles qui se sentent encore trop souvent invisibles.
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Elles, ce sont les femmes de l’ombre, les invisibles, les nettoyeuses de nos bureaux, appartements, chambres d’hôpital ou d’hôtel sans qui la Suisse ne serait jamais aussi propre en ordre.

Certaines d’entre elles ont manifesté pour la toute première fois durant cette grève historique du 14 juin. Marilyn, Fatima, Ludise, Monalisa, Elvira et Laurinda n’avaient jamais osé apparaître publiquement auparavant, mais la solidarité des femmes, cette grande vague violette à travers tout le pays, a emporté leurs craintes.

MAGALI GIRARDIN
Laurinda Caetano.

Inégalités et précarité

Vendredi, sur le coup de 11 heures, elles étaient postées devant l’entrée de l’hôpital genevois, leurs embouts d’aspirateur à la main, brandis presque comme une arme, pour venir dire à la face du pays que leur statut était doublement indigne. «A bas le travail précaire», ont-elles hurlé. Non à l’inégalité entre hommes et femmes, non à leurs horaires, elles qui travaillent surtout à l’heure où les familles sont réunies, pour des salaires ne dépassant guère 20 francs de l’heure. Souvent sans assurance ni possibilité de cotiser à la LPP pour une retraite digne de ce nom. Certes, elles n’étaient qu’une grosse dizaine à oser se mêler aux femmes du personnel soignant des hôpitaux. C’est peu quand on sait que ce secteur concerne quelque 8000 employés, majoritairement des femmes, souvent âgées de plus de 50 ans et d’origine étrangère. Mais c’est beaucoup par rapport aux risques réels pris à débrayer. Certaines entreprises n’avaient pas donné d’autorisation.

>> Voir la galerie de photos  «Genève en violet»

MAGALI GIRARDIN
Ludise.

«Certaines qui devaient venir ont renoncé par peur des représailles, par peur de perdre leur emploi, note Mereta Elezi, secrétaire syndicale au Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs (SIT). Cela souligne d’autant plus le courage de celles qui sont présentes.» «Je voulais vivre ça avec les autres femmes, aujourd’hui je n’ai plus peur de dire la vérité», assure Ludise, 62 ans, une Colombienne établie en Suisse depuis 2007 qui nettoie des cabinets médicaux pour un salaire de 20,85 francs l’heure. «Et plus on vieillit, plus c’est dur de travailler le soir, de courir d’un endroit à l’autre de la ville, de porter de gros aspirateurs», ajoute Laurinda, 61 ans, du Portugal. En seize ans de vie en Suisse, son salaire horaire de 19,85 francs a été augmenté de 5 centimes en décembre 2018. «Quelle générosité!» s’exclame-­t‑elle.

Double inégalité

Mais si les salaires n’augmentent pas, les cadences oui, notent ces femmes souvent usées qui n’aspirent, disent-elles, qu’à trouver un horaire continu et non pas des heures disparates. «J’ai postulé à 53 endroits pour avoir un horaire fixe, je n’ai eu que des réponses négatives», confie Ludise.

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Elvira Pinto.

«C’est quand le travail n’est pas fait qu’on se rend compte qu’elles existent!» ont scandé les femmes dans la rue durant la grève, un slogan qui s’applique parfaitement aux nettoyeuses, doublement pénalisées en matière d’égalité.

Non seulement les hommes obtiennent plus facilement les postes à horaires fixes ou les conciergeries, mais les tarifs horaires ne sont pas les mêmes selon que l’on est employé par l’Etat ou une société privée au sein de la même entreprise. Aux HUG, par exemple, qui ont externalisé une partie du secteur, une nettoyeuse du public gagne 4 francs de plus par heure que sa collègue du privé pour le même travail. Sans parler des avantages sociaux pour les vacances ou des congés maternité qui diffèrent également. Une situation dénoncée régulièrement par les syndicats. Vendredi, ces nettoyeuses d’habitude peu mobilisées sont venues crier leur colère, même si cela n’a pas été évoqué au TJ du soir.

«Trop souvent méprisées»

MAGALI GIRARDIN
Marilyn Negro et Monalisa Clemente.

Marilyn et Monalisa, 52 ans, originaires des Philippines, n’ont pas l’habitude de parler à des journalistes. La première gagnait 820 francs net par mois, 38 heures par semaine, chez des particuliers à Chambésy (GE) pour s’occuper des enfants, du ménage, de la cuisine et du repassage. «J’étais un vrai robot», confie-t-elle. Congédiée comme une malpropre parce qu’elle a osé réclamer un jour de vacances imprévu après sept ans de bons et loyaux services.

Monalisa, qui vit en colocation à Genève, nettoie des hôtels et des ambassades depuis quinze ans. Elle envoie son salaire au pays, où vivent ses deux filles. «Je suis là pour réclamer plus de respect pour les femmes et pour nous en particulier. Nous sommes trop souvent méprisées!»

Menace sur la famille

«Oui, vous pouvez l’écrire, on travaille en 2019 pour des salaires de misère», lance encore Fatima, 63 ans, employée dans un EMS. Elvira, la Portugaise, évoque la fatigue, la précarité de sa condition, qui pourrit jusqu’aux relations familiales. «Parfois, tout se désintègre dans les couples!»

Certaines d’entre elles ont rejoint la manifestation qui débutait à 15h24 sur la plaine de Plainpalais. D’autres n’ont pas osé et sont retournées à leurs aspirateurs. Avec l’espoir malgré tout que la grève des femmes 2019 allait, cette fois-ci, peser sur leurs destins.

>> Lire l'entretien avec Sylvie Durrer, Madame Egalité de la Confédération

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bastion 
historique de la grève»


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