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© Didier Martenet

Avec les horlogères de la Vallée, 
bastion 
historique de la grève

Publié jeudi 20 juin 2019 à 10:20
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Publié jeudi 20 juin 2019 à 10:20 
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Reportage et témoignages là où la grève des femmes a été lancée en 1991, 
dans cette vallée de Joux dont les horlogères n’en peuvent plus d’être 
sous-payées et discriminées, comme jadis. Pour une réunion aux accents de fureur, malgré les chants et les sourires.
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Le matin du 14 juin, comme si le dieu des horlogers avait gardé un bon petit côté macho, il pleut à la vallée de Joux (VD). Il pleut si dru que, la mort dans l’âme, les organisateurs, qui avaient prévu d’occuper la place de l’Hôtel de Ville du Sentier, se rabattent fissa dans une cantine près de la gare, aux tables recouvertes de papier fuchsia.

Colère

Gonflée par plus de 500 personnes, la salle boisée vibre 
soudain comme une basilique, pendant plusieurs heures, de discours en discours. Comme si le groupe d’horlogères en colère qui emmène la réunion tirait sa force de l’histoire du lieu. Car, en l’an de grâce 1991, c’est justement la présidente de la section combière de la Fédération suisse des travailleurs de la métallurgie et de l’horlogerie (FTMH), Liliane Valceschini, qui a lancé l’idée la première, dans un restaurant de Berne, à la sortie d’une réunion syndicale.

Ce soir de 1990, il lui revient en mémoire que le droit à un salaire égal pour un travail égal est inscrit dans la Constitution fédérale depuis le 14 juin 1981, presque dix ans. Or, rayon égalité, on est loin du compte. Elle suggère que les femmes débraient pendant une journée et en parle à la future présidente de la FTMH, la Genevoise Christiane Brunner: «Imagine que toutes les femmes de Suisse arrêtent de travailler: que se passerait-il?» Celle-ci saisit la balle au bond, organise tout. Les femmes sont 500'000 cette année-là dans les rues de Suisse. A la Vallée, les ouvrières trouvent une salle près de leurs usines, comme aujourd’hui. Et ces pionnières, hormis l’émotion de la nouveauté et du risque encouru, gardent un souvenir cocasse: les hommes avaient fait la cuisine.

>> Lire l'interview de Christiane Brunner:  «Il ne faut rien lâcher!»

Ce 14 juin 2019, les hommes sont de nouveau aux fourneaux. Ils servent la purée de pommes de terre et les saucisses de veau. Ce ne sont pas eux qu’on vient écouter. Une quinzaine d’horlogères ont formé un groupe après les manifestations pour l’égalité de septembre 2018. Elles ont établi un cahier de revendications. Celles-ci, multiples, demeurent. Les femmes sont toujours payées 20% de moins que les hommes et presque absentes des postes de direction. Elles souffrent de l’activité à temps partiel, qui précarise. Elles évoquent la répartition des tâches, le manque de respect pour la grossesse. Et même la maladie d’un enfant: «A combien d’entre nous a-t-on dit qu’il fallait le faire garder par une voisine? Combien n’ont pas eu droit aux trois jours de congé réglementaires?» se fâche une militante au micro.

«Je veux me battre»

Didier Martenet
«Au début, j’ai pensé vivre avec ces injustices. Maintenant, je veux me battre.» Elsa Bolivar, 22 ans, horlogère.

Elles ont toutes «débrayé» quelques heures et elles ont tous les âges. Parmi elles, l’horlogère Elsa Bolivar, 22 ans, n’était de loin pas née en 1991. Les lèvres violettes, elle dit qu’elle ne veut pas «que nos mères aient fait tout cela pour rien» et que «ce n’est pas encore assez». Qu’elle se disait qu’elle allait «vivre avec ces injustices mais que, maintenant, [elle veut] se battre». Dans la rue, quand on la siffle ou qu’on claque la langue, «je réponds et je me défends, sauf si je suis seule la nuit, dans un coin retiré».

De trente ans son aînée, la déléguée syndicale Florence Barré dénonce «une société où le respect est trop souvent absent. Un système du profit où on nourrit les actionnaires et délaisse le côté humain.» Glisse qu’à la Vallée, les conditions de travail sont différentes dans les grandes entreprises ou dans la seule fabrique indépendante. «Là, on peut encore discuter. Dans un grand groupe, cela n’est pas possible.» Elle n’oublie pas les hommes. «Le temps partiel, c’est un problème pour eux aussi, on ne le leur accorde pas facilement.»

Didier Martenet
«On en revient toujours à une question de pouvoir et la crainte de le perdre de la part des hommes.» Josiane Aubert, 70 ans, conseillère nationale (PS) de 2007 à 2014.

Des femmes en colère mais souriantes, entraînantes. L’ex-conseil­lère nationale socialiste Josiane Aubert est là. Fille d’horloger, elle se souvient qu’à la fin des années 1970, quand elle s’est battue pour créer une garderie, beaucoup d’hommes n’autorisaient pas leur femme à y amener leur enfant. «Elles travaillaient à la maison en étant sous-payées. Pas question qu’elles soient plus libres alors qu’ils étaient à l’usine.» Aînée d’une famille avec deux frères, elle a eu la chance que ses parents l’inscrivent au gymnase. «Je leur dois beaucoup, ce n’était pas une évidence. Mon grand-père a alors dit à mon père qu’il était un peu fou, avec deux garçons derrière moi…» Elle a ensuite eu trois filles. «Aux études, elles pensaient être égales. Puis, dans la vraie vie, elles ont réalisé qu’elles étaient prétéritées, même par des hommes avec un langage d’égalité.» Aujourd’hui, elle admire le fait que «chaque femme arrive avec les choses qui la font souffrir par rapport à son statut». Et serre les poings: «On en revient toujours à une question de pouvoir. La crainte de le perdre de la part des hommes.»

Sourire lumineux, Maeva Reymond attend son premier enfant pour juillet. Décidée, elle pense qu’«éduquer commence par le respect de l’homme en général, sans différence de genre». Le harcèlement verbal, elle connaît. «En tant que maman, je ferai plus attention à ce genre de comportement. Un homme qui me siffle dans la rue, je vais me retourner plutôt qu’être charmée.» Bijoutière indépendante, elle encourage les ouvrières et trouve «juste aberrant ces salaires qui ne correspondent pas du tout. Moi, je ne pourrais pas. Je déteste l’injustice, j’ai perdu toutes mes places à cause de cela.»

Crèche impossible

Didier Martenet
«Je sens que la patience des femmes que je n’arrête pas de rencontrer est à bout.» Vania Alleva, 50 ans, présidente du syndicat Unia.

Monte sur l’estrade Vania Alleva, présidente d’Unia, le plus grand syndicat du pays, applaudie comme une joueuse de football. Elle cite l’exemple d’une ouvrière qui lui demande comment elle peut commencer le travail alors que la crèche n’ouvre qu’à 7 heures. Ou d’une horlogère qui a œuvré toute sa vie à plein temps à un salaire si bas que sa rente est aujourd’hui ridicule. Elle croit à la mobilisation. «Il faut la pression de la rue. En septembre, sans les 20'000 femmes qui ont 
manifesté, la mini-réforme sur l’égalité n’aurait pas passé au parlement. Notre patience est à bout.» Le dieu des horlogers a l’air d’accord. En tout cas, il ne pleut plus.

>> Lire aussi l'interview de la responsable du Bureau fédéral de l'égalité

>> Voir les galeries photos de la grève, ville par ville


L'éditorial: Merci les filles!

Par Albertine Bourget

La grève, j’y suis allée à reculons. Mon travail, c’est d’observer. Mon engagement, ce serait, logique, de raconter cette journée. Jusqu’à ce qu’une collègue – plus jeune – bouscule mes certitudes. «Porter la plume dans la plaie, oui, mais pas le 14 juin!» De quoi m’ébranler, sans que les revendications me convainquent totalement. Les inégalités salariales sont un fait, mais on sait aussi, nous, les femmes, qu’on négocie comme des patates. Donc se bouger, ça n’est pas seulement le 14 juin, on est d’accord?

Mes réticences ont commencé à fondre au fil des échanges de la journée. Avec des proches et des inconnues. Sur ce lien indicible qui nous unit. Sur nos amitiés, nos complicités. Sur la solidarité qui pèche, eh oui, souvent. Les hommes, ah les hommes, on en a parlé aussi. Et puis, alors que je remontais le pont Chauderon, à contresens du défilé lausannois qui n’en finissait plus, j’ai hésité: cette jeune femme qui hurlait sous sa perruque violette, n’était-ce pas Marine, interviewée la semaine précédente? «Tu as vu, tu as vu comme on est nombreuses!?» a-t-elle crié, si bouleversée que j’en ai eu la gorge nouée. Et j’ai compris que, oui, «j’en étais». A fond.

Je pense à celle qui a reçu l’hommage inattendu de la fille qu’elle a élevée seule. A Catherine, pêcheuse de saumon en Alaska, aujourd’hui écrivaine, qui, lors de mon premier emploi en Bretagne, m’avait défendue seule contre tous face à une injustice qui m’était faite. Je pense à ces mères rencontrées au Liban, qui avaient fui les bombes en Syrie. A celle dont l’amoureux s’est remis en question après une semaine de disputes. A toutes les femmes de ma vie, fortes, fragiles, imparfaites, qui m’ont accompagnée et le font encore.

Vendredi, chacune, avec son slogan, son énergie, sa colère, rendait hommage aux siennes, les remerciait d’exister. Moi aussi, je leur, je vous dis merci.


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