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Société

Cyberharcèlement: la fin de l’impunité pour les «Haters»?

Insultes racistes, misogynes, homophobes ou menaces de mort, les conséquences psychologiques des messages haineux envoyés par des trolls sur internet alarment. A quand des condamnations pour cyberharcèlement en Suisse?

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A quand des condamnations pour cyberharcèlement en Suisse?

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Jade Albasini

L’influenceuse chinoise Luo Xiao Maomao s’empoisonne en direct sur le réseau Douyin le 14 octobre dernier. Elle a 25 ans. En décembre, Kristina Djukic, une des plus grandes youtubeuses serbes, a commis l’irréparable à 21 ans, suivie par la Française d’origine suisse Maëva Frossard, alias MavaChou, une mère de famille de 32 ans. Le jour de sa mort, elle avait déposé plainte pour harcèlement moral et provocation au suicide contre X. De nombreux haters – ces internautes qui polluent internet avec leurs commentaires haineux – la persécutaient depuis des années. La vlogueuse recevait des milliers de messages injurieux par jour. A l’annonce de son décès, les auteurs ont rapidement supprimé leur compte, comme pour effacer leur responsabilité. Pourtant, ce sont eux qui, cachés derrière leur écran, ont organisé des raids d’insultes, de fausses rumeurs et des menaces à son encontre. Un flot malveillant et anonyme qui a plongé la jeune maman dans l’angoisse et la dépression.

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Me Miriam Mazou: «On n’est qu’au début du processus législatif pour réprimer le cyberharcèlement en Suisse», souligne l’avocate lausannoise spécialisée en droit pénal.

Angini Pai

Cette liste de tragédies n’est que la pointe de l’iceberg. Le cyberharcèlement a envahi toutes les ramifications des réseaux sociaux. Aujourd’hui, on commence tout juste à en mesurer les dégâts. En novembre 2021, une enquête réalisée sur 4000 personnes âgées de 18 à 65 ans en Suisse, Autriche et Allemagne prouve que 21% des participants, plus particulièrement les femmes et les jeunes, ont été victimes de ces comportements nocifs.

Ce que démontre aussi le documentaire «#SalePute» sorti l’été passé, signé Myriam Leroy et Florence Hainaut. Les témoignages de journalistes, politiciennes et militantes soulignent qu’elles ont beaucoup plus de risques, que leurs homologues masculins, d’être prises pour cibles par la cyberviolence. Les populations discriminées dans le monde dit non virtuel, soit les minorités LGBTQIA+ ou les afro-descendants, sont également dans le viseur de ces attaques systémiques.

Mais qui sont ces trolls qui déversent leur rage sans retenue derrière un pseudonyme? Des profils émergent. Il s’agirait de «pères de famille» avec une bonne position sociale: des avocats, notaires, architectes qui ne supporteraient pas certains virages pris par la nouvelle génération. Les «boomers» utiliseraient quant à eux Facebook comme leur exutoire, alors que des bandes de jeunes garçons partent en croisade via des plateformes de streaming vidéo comme Twitch. Finalement, M. et Mme Tout-le-Monde sont à l’origine de ce déferlement et c’est choquant. Et les sites d’hébergement, en termes de contrôle, sont à la traîne: Facebook et Instagram supprimeraient respectivement environ 3 millions de messages signalés par mois, mais des voix s’élèvent car ce n’est pas suffisant pour contrer ce cataclysme généré par leur réseau.

Pour l’heure, le cyberharcèlement n’est pas réprimé dans le Code pénal suisse. «On raccroche certains comportements condamnables à d’autres infractions comme la contrainte, les menaces, l’utilisation abusive d’une installation de télécommunication ou encore les délits contre l’honneur», explique Miriam Mazou, avocate lausannoise spécialisée en droit pénal. Pour elle, ce n’est pas suffisant pour lutter contre la violence numérique. Il est temps de transmettre un message limpide aux auteurs haineux, ainsi qu’au reste de la société: une disposition réprimant spécifiquement le cyberharcèlement. Une initiative parlementaire qui va dans ce sens a été acceptée par le Conseil national, qui l’a transmise en juin 2021 à la Commission des affaires juridiques. Celle-ci l’a majoritairement acceptée. «On n’est qu’au début du processus législatif qui peut prendre plusieurs années. C’est lent face à l’ampleur du phénomène et en comparaison internationale.» En France, l’affaire Mila – cette jeune femme qui avait publié une vidéo polémique sur l’islam – fait jurisprudence. Le Tribunal correctionnel de Paris a prononcé des peines de 4 à 6 mois de prison avec sursis contre les 11 jeunes qui l’avaient menacée de mort. Le magistrat ayant conclu ainsi: «Le réseau social, c’est la rue. Quand vous croisez quelqu’un dans la rue, on s’interdirait d’insulter quelqu’un, de le menacer, de se moquer. Ce que vous ne faites pas dans la rue, ne le faites pas sur les réseaux sociaux.»

Par Jade Albasini publié le 27 janvier 2022 - 08:47