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Rencontre

David Lemos: «Les journalistes doivent se montrer plus humbles»

Tempes grisonnantes, ton conciliant, regard attendrissant et cette voix unique dont il sait si bien jouer pour faire vibrer les Romands, le journaliste de la RTS David Lemos, 41 ans, a dialogué avec «L’illustré» aux Boucaniers, un café lausannois qu’il affectionne, juste avant de filer au Japon pour les JO. En toute sincérité.

David Lemos

Lecteur attentif de «L’Equipe», David Lemos fréquente avec plaisir le café Les Boucaniers, à Lausanne, la ville où il réside.

Blaise Kormann

- L’Euro 2020 vient à peine de s’achever que vous repartez déjà à Tokyo pour vivre vos deuxièmes Jeux olympiques. Qu’y ferez-vous?
- David Lemos: Comme à Rio, je vais commenter la cérémonie d’ouverture, cette fois avec Georges Baumgartner. Je suis impatient.

- Quelles disciplines commenterez-vous ensuite?
- Le plongeon et la natation que j’adore! Je me réjouis d’autant plus que la Suisse a peut-être une chance de médaille avec Jérémy Desplanches. Retrouver un Suisse médaillé trente-sept ans après Etienne Dagon, l’idée seule me fait déjà vibrer.

>> Lire notre article consacré au nageur Jérémy Desplanches, l'étoile suisse de la natation

- Le public sera absent à Tokyo. Au fond, n’aurait-il pas mieux valu tirer la prise?
- Je suis sensible à celles et ceux qui, pour plein de raisons, en sont convaincus, mais moi, je pense aux athlètes. Je ne crois pas que ce soit démagogue de rappeler qu’ils sont des milliers à vivre et à s’entraîner pour les Jeux olympiques. Un trou de huit ans serait un coup terrible. Non, c’est leur moment. Ils y ont droit.

- Question indiscrète: quand David Lemos rentre chez lui, après le boulot, dort-il seul?
- Non. J’ai une compagne, qui est Néerlandaise.

- D’où provient votre passion du sport?
- De l’enfance et de Luis, mon père. Gamin, j’allais au foot et au hockey avec lui à Lausanne. Le samedi, en fin d’après-midi, on allait voir le Lausanne-Sport à la Pontaise et dès que le match se terminait, on filait à Malley en voiture pour le LHC! On n’était parfois que 500 à Malley, mais il y avait mon père et moi! Mes parents étaient divorcés et les week-ends, le sport occupait une place centrale avec mon père. Il était aussi entraîneur de foot. Il m’a d’ailleurs entraîné durant une saison en juniors.

- A quel moment avez-vous sérieusement envisagé de devenir commentateur sportif?
- Mes parents racontent que petit, j’imitais des commentateurs sportifs devant la télé. Je n’en ai aucun souvenir. En revanche, j’ai toujours eu la langue bien pendue. Mes carnets scolaires sont truffés d’annotations type «bavard» ou «dissipé». Je n’avais aucun souci à m’exprimer devant la classe. S’agissant du métier, le déclic s’est produit avec le concours du jeune commentateur que la TSR co-organisait chaque année avec le Musée olympique et que j’ai remporté à 18 ans. J’étais le plus jeune candidat. Quand Boris Acquadro, qui présidait le jury, m’a remis le premier prix en m’incitant à persévérer, sans doute ai-je alors, pour la première fois, envisagé d’en faire mon métier. Les planètes se sont alignées. On m’a soufflé que Radio Framboise cherchait des pigistes pour le week-end et j’ai été recruté. Du coup, j’ai opté pour Sciences Po à l’uni en songeant au journalisme.

>> Lire aussi notre éditorial:  Le sport, baromètre de l’état du mondee

- Vos origines portugaises ont-elles, de quelque manière que ce soit, freiné vos ambitions à l’époque?
- Non, je n’ai pas l’impression de m’être mis cette barrière mentale là. Je n’ai jamais entretenu de sentiment communautariste. Mes parents ont fait pour moi le choix de l’intégration en me prénommant David. Je suis né en Suisse et je me sens très Suisse, même si je n’ai eu la nationalité qu’à 20 ans… juste à temps pour faire l’armée. Je n’ai pas fait l’école portugaise, par exemple.

David Lemos

«D’origine portugaise, mes parents ont fait pour moi le choix de l’intégration en me prénommant David», déclare David Lemos.

Blaise Kormann

- Vous ne vous êtes donc jamais senti dans la peau d’un segundo?
- Non, même si j’en suis un et qu’il n’est pas du tout question pour moi de le renier. Des années plus tard, un épisode m’a cependant fait rétrospectivement penser que j’étais peut-être perçu ainsi. Lors d’une Fête de la Cité, à Lausanne, je croise un ami d’enfance que j’avais perdu de vue. On bavarde, on parle boulot et le mec me dit sans sourciller: «Tu m’as étonné. J’étais sûr que tu finirais maçon.»

- Sympa, le copain!
- Oui, n’est-ce pas? Cela ne m’a pas vexé, mais la conversation a vite pris fin. J’y ai quand même repensé ensuite. Ces clichés étaient donc dans la tête de certains camarades de classe. Je ne l’avais pas capté.

- Que représente le Portugal à vos yeux: le pays de vos parents?
- Oui, c’est la meilleure définition que je puisse en donner, même si ça va quand même plus loin. Mes deux parents, et non un seul, ont grandi et étudié à Lisbonne, conservant jusqu’à aujourd’hui des liens très forts avec le Portugal. J’en ai hérité. Je parle portugais. Je le parlais à la maison quand j’étais petit. Quand je suis là-bas, je ne saurais expliquer pourquoi, mais je me sens chez moi, même si je n’y ai jamais vécu. Je comprends la mentalité. Le Portugal fait complètement partie de moi. En réalité, je me sens 100% Suisse et 100% Portugais. Je ne divise ni mon cœur ni ma culture. Les choses s’ajoutent.

- Pas de raison, donc, d’être tiraillé quand la Suisse affronte le Portugal?
- Aucune. Si le Portugal est le pays de mes parents, le mien, c’est la Suisse. Dès le moment où je suis devenu commentateur, mon rêve, c’était de commenter l’équipe de Suisse, pas l’équipe du Portugal. C’est ma langue, ma culture. J’ai grandi avec le football suisse.

- L’une des qualités que le public romand vous reconnaît, c’est votre enthousiasme.
- Il n’y a rien d’artificiel là-dedans, promis.

- Lors du match France-Suisse à l’Euro, vous étiez en larmes…
- C’est vrai. Je crois même l’avoir dit. Ce qui m’a le plus frappé parmi les centaines de réactions – je n’exagère pas – que j’ai reçues, ce sont les remerciements des gens pour ces instants. On m’a écrit: «Vous nous avez fait partager vos émotions. On était avec vous.» Bien sûr que j’aime aussi quand on me dit qu’on a apprécié mon analyse, mais lors de ce France-Suisse, tout cela est passé au second plan. L’émotion a pris le dessus, grâce à cette équipe.

- L’enthousiasme, c’est votre signature?
- Je ne le surjoue pas en tout cas. Gamin, j’écoutais La passion des goléadors sur Radio Acidule, avec Paul Magro, décédé ce printemps, et Jean-Marc Richard. J’ai grandi avec ça. Ensuite, j’ai eu le privilège de commenter des matchs avec Paul Magro sur Radio Framboise. Ce grand bonhomme a amené quelque chose au commentaire sportif dans ce coin de pays. Je me suis imprégné de lui.

David Lemos

Enfant, David Lemos était supporter du Lausanne-Sport, terme dans lequel il ne se reconnaît plus aujourd’hui, à 41 ans, avoue-t-il en foulant la pelouse du stade de la Tuilière.

Blaise Kormann

- Vous arrive-t-il d’avoir le trac avant un match?
- Oui, mais j’ai appris à l’apprivoiser. Cela fait plus de vingt ans que je commente des matchs en direct! Bien sûr qu’avec la RTS il y a un changement de dimension et j’ai parfois ressenti le trac au début. Il m’arrive encore d’être saisi d’un léger vertige, comme juste avant la finale de la dernière Coupe du monde. Pendant une poignée de secondes, j’ai un peu bafouillé au micro. A l’inverse, durant ce dernier Euro avec l’équipe de Suisse, sincèrement, j’étais apaisé.

- Est-ce qu’à l’image de certains joueurs, vous avez des rituels d’avant-match?
- Je ne pense pas être superstitieux, mais il se trouve que pour les matchs de la Suisse durant cet Euro, je me suis laissé aller à essayer des choses. J’avais emporté deux paires de chaussures. J’ai commenté les deux premiers matchs de la Suisse avec une paire. Cela ne s’est pas bien passé. J’ai donc décidé d’en changer pour le troisième match et comme la Suisse a battu la Turquie, j’ai ensuite gardé les mêmes… Cela n’a pas empêché l’Espagne de nous éliminer. Cette histoire de godasses a beaucoup fait rire mon partenaire Steve von Bergen.

- Le légendaire Boris Acquadro détestait l’idée de duos à l’antenne. Il estimait qu’un journaliste sportif devait être seul à commenter. L’apport des consultants est-il selon vous indiscutable?
- C’est une bonne question. Dans l’immense majorité des cas, j’ai commenté seul en sachant que ma mission devait comporter une partie analytique en plus de la description du jeu. Internet a changé la donne. Les téléspectateurs sont, je crois, beaucoup plus exigeants qu’ils ne l’étaient hier. Quand je travaille seul, je m’efforce d’être le plus complet possible. Le rôle du consultant n’en demeure pas moins essentiel. Aux JO de Tokyo, par exemple, je vais commenter le plongeon, un sport dont je ne maîtrise pas toutes les spécificités. Les éclairages de la consultante qui sera avec moi depuis Genève seront cruciaux. Je ne m’imagine pas Suisse-France sans Steve. Oui, l’apport des experts dans le journalisme sportif est indiscutable. On ne reviendra pas en arrière.

- Durant cet Euro, l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) a de nouveau suscité des débats sans fin. Invité sur la RTS, l’ancien entraîneur Gilbert Gress disait son agacement de voir certains hors-jeux signalés pour une demi-pointure de chaussures, contre l’esprit du jeu. Il proposait qu’en de tels cas on favorise l’attaquant, vous en pensez quoi?
- Moi aussi je suis dérangé par le hors-jeu au millimètre, parce qu’il y a une hypocrisie gigantesque à tirer deux lignes sur les positions du défenseur et de l’attaquant alors qu’on n’a pas la même précision s’agissant du moment exact où le ballon a quitté le pied du joueur en amont. Cela se joue aussi au centième de seconde et personne n’en tient compte. C’est en définitive le choix du réalisateur et c’est un peu absurde.

- Vous ne l’ignorez pas, le journalisme traverse une crise de confiance dans l’opinion. Il est déconsidéré, notamment à cause des réseaux sociaux qui discréditent les journalistes. La multiplication des experts et autres consultants n’y a-t-elle pas contribué?
- C’est possible, mais si on s’était refermé, en refusant tout apport externe, ce serait encore pire! Si l’on avait fait des pieds et des mains pour conserver le monopole de l’analyse des matchs, on se serait fait dépasser. Parce que les experts qu’on invite, qu’on intègre et qui sont, soit dit en passant, déjà présents sur les réseaux sociaux, sur YouTube et autres, auraient, pour le coup, représenté une telle concurrence qu’ils nous auraient laminés. Je pense qu’il est plus juste d’accepter qu’on ne peut pas avoir le monopole de l’expertise.

- Quitte à dévaloriser la profession de journaliste?
- Mais je ne pense pas que cela revienne à la dévaloriser. Je pense au contraire que cela contribue à l’enrichir. Si on s’était replié sur nous-mêmes en refusant d’intégrer les experts, je pense que le déclin serait arrivé bien plus vite. Par contre, il faut aussi avoir plus de sincérité et d’honnêteté quand on se trompe. Les journalistes doivent se montrer plus humbles. Au siècle dernier sur la TSR, des commentateurs bien connus refusaient catégoriquement de reconnaître une erreur, et pouvaient se le permettre. Moi, si je me trompe dans un commentaire à la 20e minute d’un match, ça réagit immédiatement et il y a 100 personnes qui le relèvent sur les réseaux sociaux. A moi de faire amende honorable, de corriger mes propos et de m’excuser, mais il n’y a encore pas si longtemps, ça ne se faisait pas, même en cas d’erreur manifeste.

- Vous considérez donc plutôt les réseaux sociaux comme un outil?
- Absolument. Twitter, en particulier, fait totalement partie de ma préparation. Je l’intègre, y compris, parfois, en direct.

- Juste avant la finale Angleterre-Italie, une horde de fans éméchés et sans billet a forcé l’entrée du stade de Wembley. Vous avez réagi sur Twitter. Un drame comme celui du Heysel aurait-il pu se reproduire?
- Sans oser le rappeler, j’y ai pensé. Il y avait des centaines de spectateurs en trop à Wembley. Un mouvement de foule et l’on se retrouvait avec des gens piétinés. Moi, ça m’a beaucoup inquiété.

- Vous est-il arrivé d’avoir peur pour votre vie?
- Non. Il m’est arrivé une fois d’être menacé, mais c’était en ligne, à l’automne 2019. Young Boys jouait à Porto en Coupe d’Europe et Jean-Pierre Nsamé allait tirer un penalty quand on a très clairement entendu un type, muni d’un porte-voix, le traiter d’un terme raciste. Je l’ai dénoncé. Cela m’a valu de me faire copieusement insulter, puis menacer massivement sur Twitter par des supporters. C’était vraiment violent et ça a duré plusieurs jours. Fort heureusement, personne ne m’a agressé physiquement.

Par Blaise Calame publié le 22.07.2021