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© Robert Eikelpoth

Denis Zakaria: «J'espère qu'on ne dira jamais de moi que j'ai la grosse tête»

Publié vendredi 28 février 2020 à 07:43
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Publié vendredi 28 février 2020 à 07:43 
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Sur une pelouse, Denis Zakaria sème ses adversaires à la même vitesse que sa valeur atteint des hauteurs vertigineuses. Le milieu de terrain genevois du Borussia Mönchengladbach attire l’attention des plus grands clubs, sans perdre le sens des réalités.
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Il y a cinq ans, Denis Lemi Zakaria Lako Lado – de son nom complet – porte les couleurs du Servette en Challenge League. Rien d’exceptionnel pour un jeune footballeur de 18 ans. Tout change dès que le Genevois rejoint les Young Boys. Il conquiert une place de titulaire, est sélectionné à 19 ans par le coach national Vladimir Petkovic pour jouer l’Euro en France. Ses qualités de coureur et son habileté à contrer ses adversaires sont remarquées à l’étranger.

En juin 2017, il signe un contrat de cinq ans avec Borussia Mönchengladbach. Le club se serait acquitté de 14 millions de francs, une somme 35 fois supérieure aux 400 000 francs que les Young Boys avaient versés au Servette. Aujourd’hui, il pourrait permettre au club allemand d’encaisser un gain de 300%, voire davantage. Les plus grandes équipes européennes font part de leur intérêt pour «Zak», dont la valeur atteint environ 45 millions d’euros. Aucun footballeur suisse ne s’est jamais approché de ce record. Pourtant, lors de cet entretien à Mönchengladbach avec L’illustré Sport, Denis Zakaria se montre toujours tel qu’il était au début de sa carrière: aimable, jovial, presque timide.

- Denis Zakaria, quelle est votre blague préférée?

Robert Eikelpoth
 

- Aucune ne me vient maintenant à l’esprit. Pourquoi me posez-vous cette question?

- Parce que vous passez pour avoir un caractère enjoué. Au Borussia, êtes-vous celui qui entretient la bonne humeur dans les vestiaires?
- Je n’ai rien d’un clown, mais je suis sans doute un de ceux qui maintiennent la bonne entente. Je suis joyeux et optimiste de nature et j’aime en faire profiter l’équipe.

- Y a-t-il des situations où vous perdez votre légendaire bonne humeur?
- Oui, bien sûr, même si elles sont relativement rares. Je sors vite de mes gonds quand j’ai le sentiment de ne pas être respecté ou que nous avons joué un mauvais match.

- Comment s’exprime alors votre colère?
- Généralement en silence. Je n’ai pas l’habitude de me donner en spectacle ou de jurer à haute voix. Je m’isole plutôt et je me tais. De tels moments ne durent jamais longtemps.

- Vous êtes adapté à votre environnement professionnel, car les Rhénans sont connus pour leur jovialité et leur sens de l’humour.
- C’est exact et j’apprécie les habitants de Rhénanie-du-Nord-Westphalie pour leur heureuse nature. Je me sens presque un des leurs. Pourtant, je reste un Romand, même si j’ai adopté plusieurs aspects de la mentalité locale, à l’exemple de la ponctualité.

- Vous laissez croire aux journalistes que vous ne pouvez parler qu’en français. Et vous riez quand ils constatent que vous répondez sans peine dans la langue de Goethe.
- (Il rit.) Il y a longtemps que je me sens à l’aise en allemand, grâce notamment à ma famille d’accueil à Berne qui a toujours parlé allemand avec moi. Je suis donc arrivé à Mönchengladbach avec de bonnes connaissances de la langue. Je m’exprime en français avec les francophones et en allemand avec les Allemands.

- Et en suisse-allemand avec Yann Sommer, Nico Elvedi et Breel Embolo?
- Là, j’ai des difficultés. J’apprendrai peut-être le suisse-allemand en fin de carrière.

- Les personnes qui vous connaissent vous décrivent comme ayant un caractère sans artifice. Comment un joueur aussi excentrique que Paul Pogba peut-il être votre modèle?
- Je l’admire uniquement dans le domaine du sport. Le reste est une question personnelle. L’homme et le sportif font toujours deux. Il n’en va pas autrement pour moi. Sur le gazon, je suis agressif et opiniâtre alors que je suis très différent dans la vie de tous les jours. Aussi, je ne juge pas Paul Pogba sur ses comportements dans sa sphère privée.

Alexander Scheuber/Bundesliga
Joueur omniprésent, Denis Zakaria est partout sur le terrain. «Mes aptitudes à la course me prédestinaient à évoluer dans l’entrejeu.»

- Vous devez cependant avoir un avis sur les joueurs qui éditent leur propre magazine glamour ou dégustent des steaks couverts d’or et le publient sur les réseaux sociaux. Les fans ne l’apprécient pas.
- Vrai, je n’approuve pas de telles attitudes.

- Manger un steak à l’or ou se fâcher comme fan?
- Que des personnes émettent publiquement un jugement sur des événements qui relèvent de la vie privée.

- Pourriez-vous savourer un steak recouvert d’or et publier des photos?
- Si j’ai envie de manger un bon morceau de viande avec ma famille pendant mon temps libre, j’aimerais pouvoir le faire sans être obligé de me justifier.

- Il est question ici de steak recouvert d’or et non de manger un bon morceau de viande.
- Cela me paraît excessif et inutile, mais ce n’est pas un motif pour critiquer un joueur.

- Vous n’êtes pas très actif sur les réseaux sociaux. Est-ce une décision délibérée?
- Je comprends qu’il est important de communiquer avec les fans par ces canaux. Pour l’instant, toutefois, je n’ai pas envie d’investir beaucoup d’énergie dans ce domaine.

Robert Eikelpoth
Il est permis de rêver: depuis son enfance, Denis Zakaria est fan du FC Barcelone. «Je n’ai cependant jamais dit que je devais quitter mon équipe.»

- Votre nom est évoqué en relation avec presque tous les grands clubs européens. Sur le marché, votre valeur atteint des sommets. Comment un footballeur de 23 ans qui jouait encore il y a cinq ans en Challenge League réagit-il face à autant de convoitises?
- Je vous réponds en toute sincérité: elles me laissent indifférent. Je pense uniquement à mes performances actuelles, à la manière de m’améliorer encore. J’aimerais être plus présent dans les moments décisifs, marquer des buts et perfectionner mon jeu de tête. Ainsi, je serai un footballeur accompli. En outre, je dispose avec Mathieu Béda d’un conseiller qui s’occupe de tous les aspects commerciaux et en qui j’ai entièrement confiance. Aujourd’hui, le Borussia est ma réalité, elle me convient et je m’y sens très à l’aise. Je laisse les spéculations aux autres.

- N’avez-vous pas des rêves d’enfant qui paraissent soudainement réalisables?
- Mes coéquipiers vous répondront que je suis toujours le même et que je me souviens de cet enfant qui a été élevé par sa mère à Genève. C’était déjà fantastique de jouer en Super League, je ne l’avais jamais imaginé. Cette carrière n’a pas fait de moi un autre homme. J’espère que l’on ne dira jamais de moi que j’ai la grosse tête.

- Votre camarade d’enfance Khalil Quared est votre ami le plus proche. Oserait-il vous exprimer son opinion si cela vous arrivait?
- Bien sûr! Un après-midi où j’avais acheté de nombreux vêtements, Khalil m’a dit: «Hé, Denis, que fais-tu? En as-tu réellement besoin? C’est vraiment cher!» Ces réflexions m’aident à conserver le contact avec la réalité. Nous nous appelons presque tous les jours.

- Qu’est-ce que le luxe à vos yeux?
- Posséder une grande maison. Je me permettrai ce luxe un jour, lors de mon retour en Suisse à l’issue de ma carrière. Pour l’heure, je suis très satisfait de mon appartement à Meerbusch, près de Düsseldorf. Je m’y suis récemment installé après avoir habité dans l’ancien logement de Josip Drmic à Mönchengladbach.

- Avec qui passez-vous le plus de temps, les Français du Borussia ou les Suisses?
- Avec les sept équipiers francophones. Dans les vestiaires, j’ai repris à mon arrivée la place de Mo Dahoud, située dans le «secteur français». Mais il n’y a pas réellement de groupes au sein de l’équipe.

- Vous avez trois nationalités: congolaise par votre père, soudanaise par votre mère et suisse depuis votre naissance. De quel pays vous sentez-vous le plus proche?
- Sans le moindre doute, je suis avant tout Suisse. J’ai grandi dans ce pays et m’a famille y vit toujours. Ma mère a un salon de coiffure à Genève, ma sœur vit à Morges et mon jeune frère suit une formation à Neuchâtel. Je ne connais l’Afrique que pour y avoir parfois séjourné pendant les vacances. Cependant, mon optimisme et mon insouciance ont sans doute beaucoup à voir avec mes racines. Je suis heureux de posséder ces différents traits de caractère.

- Vous n’avez jamais rencontré de problèmes en raison de votre couleur de peau?
- Jamais, ni en Allemagne ni en Suisse. Les gens ici n’ont pas de préjugés et je sors souvent à Düsseldorf. C’est une ville splendide avec des promenades sur les rives du Rhin, des cafés agréables. Il s’y passe toujours quelque chose.

- Avez-vous une amie?
- J’ai une amie, mais je ne souhaite pas l’exposer publiquement. Voilà pourquoi je ne poste aucune photo en sa compagnie. Elle fait partie de ma vie privée.

- En tant que footballeur, quel est votre plus grand point fort?
- Ma rapidité est plutôt inhabituelle pour un footballeur de ma taille. Je suis aussi robuste, agressif, tenace. Mes longues jambes me permettent de restreindre la liberté de mouvement d’un adversaire avec le ballon. En outre, je ne crains pas d’avancer avec la balle.

Robert Eikelpoth
«Je n’ai rien d’un clown, mais je suis sans doute un de ceux qui maintiennent la bonne entente.»

- Un magazine vient d’établir le classement des joueurs de Bundesliga selon leur vitesse moyenne. Qui figure en première place?
- Hum, Kingsley Coman du Bayern, peut-être?

- Non, vous êtes le numéro 1! Une fois que vous avez pris votre élan, vous courez à presque 36 km/h. De telles qualités ne parlent-elles pas pour une position plus offensive?
- Pas nécessairement. Mon point fort réside dans les changements de pied, évoluer dans l’entrejeu en projetant rapidement le ballon vers l’avant, loin de la zone de défense. Je dois aussi courir vite et pouvoir rattraper un joueur adverse que j’aurais laissé passer.

- Et l’athlétisme?
- Je n’aime pas courir sans ballon (il rit). A l’école de recrues, j’ai commencé à améliorer ma technique de sprint avec Oliver Riedwyl, le coach de la Nati. Il pense que je pourrais être encore plus rapide.

- En équipe nationale, vous semblez très lié avec Granit Xhaka. Vous fait-il de l’ombre dans sa position?
- Absolument pas. Nous nous entendons bien et nous nous complétons parfaitement. Nous parlons souvent de nos positions respectives. Il me donne de nombreux conseils précieux, j’ai beaucoup à apprendre de lui.

- Y aurait-il des motifs en défaveur d’un prochain changement de club?
- Je le répète constamment: je suis heureux à Mönchengladbach et je ne suis aucunement contraint de changer d’équipe. Le facteur humain joue un rôle essentiel. Cependant, il serait peu crédible de prétendre que l’intérêt manifesté par les grands clubs me laisse insensible. En premier lieu parce qu’il s’agit d’une reconnaissance de mes performances et de mon évolution. C’est un secret de Polichinelle que je jouerai un jour ou l’autre en Champions League.

- Il vous manque un trophée. Si vous étiez resté une année de plus aux Young Boys, vous détiendriez un titre de champion. Aucun regret?
- Absolument pas. J’ai eu la chance de connaître une carrière parfaite jusqu’à présent. Et j’en attends avec impatience les prochaines étapes.


Denis Zakaria: goûts et couleurs 

- Musique préférée: hip-hop, par exemple Drake ou le Nigérian Burna Boy.  

- Film/série TV: la série espagnole de Netflix «La casa de papel».  

- Smartphone: deux iPhone, qui ne sont pas de la dernière génération.

- Parfum: «Don’t be Shy» de Kilian  

- Acteur: Will Smith.

- Voiture: Mercedes-AMG GT 63. 

- Rêve d'enfant: devenir pilote d’avion.

- Destination: Bali.

- Site internet: Farfetch, un blog consacré à la mode design.

- Llat de prédilection: la cuisine africaine de sa mère.

- Boisson préférée: jus de fruits Capri-Sun. 

- Tatouages: quatre. Ils évoquent un match particulier, sa mère, sa foi et le football en général.

- Jeu vidéo:« FIFA» et «NBA» sur PlayStation.  

Héros: Roger Federer. Il l’a rencontré lors du Match for Africa à Zurich
>> Lire l'interview de Roger Federer après son match en Afrique du Sud


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