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Vaccins anti-covid

Didier Pittet: «La cupidité des pharmas est sans limites»

Alors que, avec son confrère William Griffiths, il a offert au monde le gel hydroalcoolique, le professeur Didier Pittet est scandalisé par l’attitude des laboratoires, qui refusent de considérer leurs vaccins, pourtant développés grâce à des flots d’argent public, comme des biens communs. Au risque de perdre le contre-la-montre engagé contre la pandémie. Coup de sang.

Didier Pittet

Le Professeur et docteur Didier Pittet, le 20 mars 2021.

François Wavre | lundi13

Lenteurs de la production, manque de doses, prédation des ressources publiques, retards de livraisons, guerre entre les Etats pour s’approprier les stocks, surenchères sur les prix… Après deux mois et demi de campagne de vaccination contre le Covid-19, les bonnes intentions formulées à la pelle il y a quelques mois paraissent bien candides aujourd’hui. A l’époque, les grands de ce monde parlaient des vaccins comme étant des biens publics, justifiant ainsi les milliards investis dans la recherche sortis de la poche des citoyens. Tels des enfants de chœur, nos dirigeants ont cru ou ont fait semblant de croire que la «big pharma» était une philanthrope. Dure est la chute.

>> Lire aussi notre éditorial «Donnez-nous les vaccins!»

Alors que la pandémie progresse de nouveau en Europe et que les variants se multiplient, les laboratoires continuent de privilégier leurs intérêts plutôt que ceux des 8 milliards d’êtres humains qui se battent contre le virus. Une attitude qui scandalise l’infectiologue et épidémiologiste genevois. Installé à la présidence de la mission d’évaluation française de la gestion de la crise par Emmanuel Macron, Didier Pittet fustige également la légèreté des Etats et le manque de réaction de l’OMS. Interview coup-de-poing.

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Décontracté dans la cuisine de sa maison de La Croix-de-Rozon (GE), le père du gel hydroalcoolique consulte les nombreux messages d’anniversaire qu’il reçoit en ce samedi 20 mars, à l’occasion de ses 64 ans.

François Wavre | lundi13

- Professeur, comment expliquer que les Etats n’aient pas conditionné leur aide financière aux laboratoires à l’obligation de partager les brevets des vaccins? Une exigence logique qui aurait empêché de privatiser les bénéfices et de socialiser les pertes…
- Didier Pittet: Il y a eu un manque de vision difficile à expliquer. L’argent public a permis d’accéder à des vaccins en un temps record tout en réduisant le risque des investisseurs pratiquement à néant. De plus, les Etats se sont engagés à acheter les doses avant même qu’elles n’existent et à financer des recherches qui n’ont pas abouti, sans rien exiger en contrepartie. Pas même de payer les vaccins à prix coûtant. C’est totalement incompréhensible. Et dépitant. En réalité, nous passons d’une déception à l’autre depuis le début de la pandémie. L’OMS a toujours eu une guerre de retard et, en Europe, on a préféré s’échiner pour obtenir des masques, des tests et maintenant des vaccins plutôt que de mener un combat solidaire contre le virus.

- Les Etats pourraient rattraper leur incroyable légèreté en faisant valoir la licence obligatoire, qui autorise un tiers à fabriquer le produit breveté sans le consentement du titulaire du brevet. Pourquoi ne recourent-ils pas à cette possibilité? Par peur des Etats-Unis, où se trouvent les laboratoires Pfizer et Moderna? Ce pays n’a pas eu de scrupules à utiliser cette procédure, en 2014, dans le cas de la maladie du charbon, dont le brevet du médicament appartenait à l’allemand Bayer…
- Difficile de vous répondre. Je ne suis pas un expert en droit des affaires. Peut-être n’est-ce pas trop tard pour faire valoir cette clause. Personnellement, j’aurais réuni les laboratoires concernés autour d’une table et essayé de les convaincre de travailler les uns avec les autres et non pas les uns contre les autres. On ne peut pas refaire l’histoire, malheureusement. On peut juste amèrement constater que l’incroyable cupidité des laboratoires fait perdre un temps précieux à la course contre l’infection et crée des injustices qu’on peine à comprendre et à accepter.

Le professeur et docteur Didier Pittet

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François Wavre | lundi13

- Avec, à la clé, un manque dramatique de doses et de gros retards de livraisons…
- Evidemment. Si nous étions en guerre, toutes les usines capables de fabriquer des machines et des équipements seraient en train d’assembler des tanks ou je ne sais quelles armes. Cela devrait être la même chose pour les vaccins. Je conçois que toutes n’ont pas les capacités d’en produire. Mais assurer leur conditionnement ferait déjà gagner beaucoup de temps. En France, il a fallu l’insistance du président Macron pour que ces actions commencent.

- Chaque jour compte, à vous entendre…
- Tout à fait. Il y a quelques mois, nous pensions que vacciner 60% de la population mondiale suffirait à se débarrasser du virus. Désormais, avec la multiplication des variants, ce taux est passé à 80%. Dans le même temps, une société comme Moderna ne peut livrer que 30% des doses promises. Certes, les chaînes de production ont dû être mises en place à un rythme que l’on n’avait jamais vu. Cela laisse le bénéfice du doute à ces entreprises. Mais tout de même, avec un vrai élan de solidarité, la cadence pourrait sérieusement s’accélérer.

- Pourquoi ne pas se tourner vers la Russie et son vaccin Spoutnik V? Ce serait de surcroît une bonne occasion d’apaiser les tensions avec ce pays…
- Tout à fait. D’autant que les premières données dont nous disposons indiquent que ce vaccin intelligent s’avère très efficace. Un peu compliqué à produire, certes, à cause de ses deux vecteurs viraux, mais très prometteur. Hélas, si dans le cas des autres vaccins, le blocage est dû aux intérêts financiers des uns et des autres, dans le cas de Spoutnik, c’est la realpolitik qui l’emporte. Tout cela est désolant.

- On est loin du désintéressement dont vous avez fait preuve avec votre collègue William Griffiths, en faisant don à l’OMS de votre invention du gel hydroalcoolique…
- Pour nous, en faire profiter tout le monde tombait sous le sens. Cela étant, nous avions pris soin d’utiliser des agents libres de brevets. Ce qui n’a pas empêché une société américaine d’essayer de faire breveter notre gel, remarquez. En vain, bien sûr. Mais cela démontre dans quel monde nous vivons.

- Pour revenir aux vaccins, certains pays s’en tirent beaucoup mieux que d’autres. Israël, la Grande-Bretagne, qui fait au passage un pied de nez à l’Union européenne, les Etats-Unis par exemple…
- Certains pays ont fait de la surenchère pour obtenir des doses ou ont laissé libre accès aux données personnelles de tous les vaccinés. Mais croire qu’on s’en sortira mieux que les autres sur la longueur parce qu’on a un taux de vaccination élevé est un leurre. On se tirera d’affaire collectivement ou pas. La solidarité et l’équité dans la distribution des vaccins sont capitales.

- En Californie, on vaccine 400 000 personnes par jour et les gens râlent parce que ça ne va pas assez vite. Joe Biden a prévu d’en finir avec la vaccination le 4  juillet, jour de la Fête nationale. Et en Suisse?
- La priorité a été donnée aux plus aînés et aux vulnérables, qui sont les victimes directes et principales de la pandémie. Cette stratégie a un sens. Aujourd’hui, nous commençons à disposer d’évidences montrant que non seulement les vaccins préviennent les infections graves et sauvent des vies, mais permettent de réduire, voire de prévenir la transmission. Il convient donc en effet à ce stade de prévoir une vaccination massive de toutes les catégories d’âge. Malheureusement, nous sommes totalement dépendants des doses de vaccins à disposition. Ainsi, pour l’instant, il est inutile de prévoir des «vaccinodrômes» géants alors que nous ne disposons pas de doses en suffisance.

Le professeur et docteur Didier Pittet

Didier Pittet s'est rendu célèbre en tant que spécialiste de l'hygiène des mains et du contrôle des infections. En 1995, il a découvert que la friction hydroalcoolique est plus efficace que le lavage des mains à l'eau et au savon pour lutter contre les maladies nosocomiales. Il est l'inventeur du gel hydroalcoolique.

François Wavre | lundi13

- Ne sommes-nous pas trop tolérants avec nos autorités, qui n’ont que trop lambiné en comparaison internationale?
- Il est vrai que la Suisse n’est pas un modèle en termes de campagne de vaccination. Le mécanisme d’approbation des vaccins et des médicaments en général y est parfois plus sûr, mais plus lent qu’ailleurs. Aux Etats-Unis, certains organismes, tel le Barda, qui dispose de moyens phénoménaux, permettent une collaboration plus étroite entre les agences de validation des médicaments et les industries produisant ces médicaments, avec parfois des relations que certains qualifieraient de conflits d’intérêts dans certaines circonstances. En cela, on ne peut pas comparer les Etats-Unis et la Suisse. La Suisse semble avoir parié sur les bons vaccins, mais certains tardent à être homologués.

- Bien que l’OMS affirme que le vaccin d’AstraZeneca ne représente aucun danger avéré, les problèmes qu’il rencontre tombent au plus mauvais moment. Des scientifiques norvégiens affirment que la réaction immunitaire qu’il provoque est la cause de la mort d’un patient…
- A ce stade, je serais beaucoup moins affirmatif. De nombreux traitements provoquent à la fois des problèmes de coagulation et de fluidification du sang, causant des thromboses, des hémorragies, puis une embolie. A ma connaissance, il n’y a pour l’instant pas de preuve formelle que la réaction immunitaire générée par ce vaccin soit réellement la cause du problème.

- Une autre question agite le monde: la vaccination des femmes enceintes, à laquelle s’est opposé un célèbre professeur israélien avant d’être minorisé et de claquer la porte du conseil scientifique de son pays…
- C’est une question délicate, en effet. Les avis sont très partagés au sein de la communauté scientifique. Personnellement, j’ai été témoin d’un drame, en Angleterre, où une femme a été victime du covid au cours de sa 25e semaine de grossesse. Elle a passé cinq jours en soins intensifs, avant d’être intubée et de subir une césarienne, donnant naissance à un bébé grand prématuré. Dans ce cas, le vaccin aurait sans doute été d’un précieux secours.

- Vous êtes acquis au passeport vaccinal, j’imagine…
- Totalement, bien sûr. Ce n’est pas nouveau, nous en parlons depuis bientôt un an. Mais appelons-le certificat sanitaire plutôt, car tant le mot passeport que le mot vaccinal ne correspondent pas à la réalité. Un passeport, au même titre qu’une carte d’identité, est un document que tout le monde doit posséder en permanence alors que le certificat dont on parle s’éteindra en même temps que la pandémie. Ce n’est pas non plus vaccinal puisqu’il existe trois façons de démontrer que l’on ne met pas son entourage en danger. Par la vaccination certes, mais également via un test PCR effectué dans les 72 dernières heures ou par un test sérologique prouvant que vous avez développé des anticorps qui vous protègent contre la maladie et vous évitent de la transmettre.

- Certains économistes prédisent que, en rendant ce certificat obligatoire, tout ce qui a trait au tourisme et à l’événementiel perdra la moitié de sa clientèle…
- Ces gens ont très mal compris. C’est tout le contraire. Seul un retour à la confiance et à la sécurité est susceptible de faire redémarrer ces secteurs. Je viens de le constater auprès d’une compagnie active dans les croisières. Le sport d’élite est un autre exemple. Les coureurs du Tour de Romandie seront, par exemple, placés dans une bulle, si je puis dire, ce qui permettra à l’épreuve de se dérouler.

- Sauf que les coureurs n’ont pas besoin de payer entre 100 et 150 francs le test PCR pour pouvoir rouler…
- Les tests sont ou seront bientôt gratuits pour tout le monde en Suisse. C’est imminent. Et logique. Nous devons tester beaucoup plus. Tout indique que pour une personne testée positive, il y en a deux qu’on ignore. Aujourd’hui, nous testons 30 000 personnes par jour. Il faut en tester au moins 100 000 si on veut s’en sortir. Les gens doivent absolument jouer le jeu.

- Ils ne le jouent pas, selon vous?
- Si, mais pas suffisamment. La preuve avec la remontée des contaminations. Trop de personnes attendent d’avoir développé les symptômes avant de se faire tester. Ou n’y vont carrément pas pour éviter la quarantaine. Il faut à tout prix changer ces comportements, sinon on va se faire surprendre comme à l’automne dernier. Je comprends la lassitude de tout le monde, mais ce n’est pas le moment de se relâcher.

- N’êtes-vous exagérément pessimiste?
- Pas du tout. Voyez-vous, un collègue infectiologue français vient de réaliser une étude prospective très réaliste consistant à reproduire un mariage réunissant 150 personnes dans les mêmes conditions qu’il y a dix-huit mois. En fonction de l’âge des participants et des données que nous connaissons aujourd’hui, sa conclusion est claire: dans trois mois, ce mariage serait la cause de 26 décès. Je crois que tout est dit.

- Pour en revenir aux vaccins, ce cafouillage grotesque n’est-il pas emblématique d’un problème plus profond, celui d’avoir concédé des pouvoirs exorbitants à l’industrie pharmaceutique, de lui avoir confié notre santé, en somme?
- La politique de retour sur investissement à tous crins aux dépens de la solidarité et de l’équité a des effets catastrophiques. A l’exemple des Etats-Unis, ce pays où la proportion du PIB attribuée à la santé par habitant est la plus élevée du monde et où le virus a le plus tué. Ce modèle économique est aberrant. On marche sur la tête. Tout le monde hurle au sujet des vaccins, non disponibles en assez grande quantité. Personne ne remet en cause leur mode de production centralisé, leur licence privative, personne ne défend leur mise dans le domaine public pour le bien de l’humanité. Encore une fois, l’économie passe avant la santé. La crise covid ne nous aurait-elle rien appris?

>> Le livre: «Vaincre les épidémies», de Didier Pittet et Thierry Crouzet, Edition Hugo Doc., 2020. 


Deux dates clés et un modèle 

20.03.1957 Naissance à Lancy (GE), d’une mère au foyer et d’un père électricien. «Quand je suis né, mes parents ont vendu leur Fiat Topolino pour acheter une poussette.»

1960 «Mes premières vacances, à La Fouly (VS), où un mécène de notre paroisse du Christ-Roi avait racheté un ancien hôtel pour en faire une colonie pour enfants de chœur. A force d’y aller, j’ai fini codirecteur de l’établissement en compagnie de l’abbé, qui gérait le côté spirituel.»

Le pape François, un modèle pour Didier Pittet

L'admiration de Didier Pittet pour le pape François

S’il y avait un seul... modèle: «En fait, deux personnes m’inspirent tout particulièrement: Nelson Mandela, pour son engagement, son courage et son humanisme, et le pape François, pour les mêmes raisons. Mes parents étaient de fervents catholiques, j’ai même nourri des rêves de prêtrise à mon adolescence.»

Giuseppe Ciccia/ Imago Images
Par Christian Rappaz publié le 25.03.2021
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