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© Stephanie Borcard & Nicolas Metraux

Ils doivent vivre avec un suicide sur les voies CFF

Publié lundi 17 juin 2019 à 08:56
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Publié lundi 17 juin 2019 à 08:56 
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On les appelle pudiquement des accidents de personne. Chaque année, 115 désespérés se jettent sous le train. Comment l’éviter? Comment surmonter un tel choc? Les CFF qui, par ailleurs, vont être confrontés à une pénurie de conducteurs de train, ont mis en place des mesures pour encadrer leur personnel. Enquête et témoignages autour d’un tabou.
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Les CFF parlent pudiquement d’accidents de personne. Il y en a un tous les deux à trois jours en Suisse et c’est une façon très brutale d’en finir avec la vie qui concerne à ce jour 10% des suicides en Suisse. On ne mesure pas toujours la cascade de conséquences qu’ils entraînent, tant sur le plan humain que technique.

La ligne Genève-Lausanne, avec ses 670 trains et ses 60'000 passagers par jour, est une des plus denses du monde et de ce fait particulièrement exposée. L’été dernier, deux suicides à quelques semaines d’intervalle sur cette ligne ont provoqué jusqu’à douze heures de perturbations et des centaines de passagers ont été bloqués dans différentes gares. Quelques mois plus tard, le suicide de deux adolescents dans le canton de Fribourg, dont notre magazine s’est fait l’écho, a ému toute la Romandie.

>> Lire:  «Vincent et Tania, deux ados unis dans la mort»

«Parler peut sauver»

Jusqu’à présent, les CFF communiquaient peu sur ce problème. La peur de ce fameux effet miroir qui pourrait inciter une personne à risque à passer à l’acte. Si les statistiques restent assez stables – 143 suicides par rail et 14 blessés graves en 2018, avec une moyenne de 115 cas chaque année depuis 2013 – le fait de pouvoir sauver ne serait-ce qu’une seule vie n’a pas de prix. «Parler peut sauver», disent les spécialistes (voir l'encadré «Que faire en cas de crise» ci-dessous), d’où la mise sur pied par les CFF de diverses campagnes de prévention ces dernières années, notamment en collaboration avec La Main tendue.

Aujourd’hui, c’est près d’un tiers des 11'000 collaborateurs de la régie fédérale qui ont été sensibilisés au problème. Avec notamment l’organisation de patrouilles de surveillance dans les gares pour repérer les comportements à risque (la personne qui erre longtemps près des quais).

Sur un plan plus technique, on a procédé à des essais de capteurs à fibres optiques sur un tronçon de 40 km capables de détecter les personnes à proximité des rails entre 2 et 5 mètres.

Zones à risque

Onze «black spots», c’est-à-dire des zones à risque, ont été répertoriés sur la ligne Villeneuve-Genève. Quatre entre Villeneuve et Lausanne, concernant essentiellement des endroits où les baigneurs longent les voies pour se rendre à la plage. Se souvenir que l’accident de personne concerne également les individus imprudents. Sept autres sont situés entre Lausanne et Genève. Notamment un tronçon proche d’un hôpital psychiatrique, ou sur La Côte différents endroits où les InterCity circulent parfois à près de 160 km/h. Tous seront équipés dès cette année de barrières spéciales de 1,20 m à 2,30 m.

A ce jour, des protections provisoires ont été posées sur environ 4 kilomètres, notamment le long de l’aérodrome de Prangins. Comme le souligne Frédéric Revaz, porte-­parole des CFF, «nous n’avons pas encore reçu l’autorisation de construire les barrières définitives selon une procédure accélérée. Il faut donc passer par une procédure d’approbation des plans, ce qui laisse espérer un début des travaux au plus tôt pour fin 2019.»

Quelle dissuasion?

Stephanie Borcard & Nicolas Metraux
Patrick Hertzschuch, psychologue d’urgence aux CFF, avec Jennifer Gillard, agente de train, lors d’une séance de débriefing à Lausanne.

Quid de l’efficacité de telles mesures dissuasives? Une étude belge a démontré que la pose de clôtures aux points névralgiques a réduit de 75% le taux d’accidents de personne. Comme l’a déclaré récemment dans une émission TV Laurent Michaud, professeur au département de psychiatrie du CHUV, «la personne arrêtée dans son processus ne va pas forcément chercher un autre endroit pour commettre son suicide et va reconsidérer la chose, éventuellement demander de l’aide. Ça va sauver des vies!»

Un avis partagé par Patrick Hertzschuch, psychologue d’urgence des CFF, qui a participé à la formation psychologique des 180 employés CFF pouvant intervenir dans toute la Suisse. «Une étude a démontré que sur 500 personnes empêchées de se suicider, soit en raison d’un obstacle physique, soit à cause d’une intervention humaine, seulement 5% d’entre elles repassent à l’acte. Beaucoup de personnes ont une idée claire de la méthode et du lieu d’exécution de leur suicide. Mais si la méthode n’est pas possible, elles n’en changent pas facilement.» D’où, aux yeux du psychologue, l’importance des campagnes d’information, tout en restant prudent car l’effet miroir est toujours un risque.

Gérer le stress

C’est lui et ses collègues qui interviennent auprès des pilotes de locomotive ou des agents de train confrontés à un accident de personne, s’ils en font bien sûr la demande. «Au ton de leur voix, je peux tout de suite évaluer leur état de stress.» On évoque souvent celui du conducteur de locomotive (voir témoignage ci-dessous), mais le stress de l’agent de train peut être tout aussi intense. «Ils doivent gérer le stress, voire l’agressivité des passagers, en sus de leur propre émotion», souligne M. Hertzschuch.

Jennifer, 35 ans, agente de train, a été confrontée à un suicide sur rail entre Neuchâtel et Yverdon. A elle la charge d’épauler le conducteur et de s’occuper des passagers durant les deux heures et demie d’immobilisation qui ont suivi ce drame. Ce qui l’a marquée? Le bruit provoqué par le choc d’un corps qui passe sous les roues. La jeune femme est remontée le jour suivant dans un TGV sur les conseils de son chef, mais tout est revenu durant les quatre jours de congé qui ont suivi. «J’ai fondu en larmes en plein magasin, j’ai aussi ressenti de la colère.»

«Je suis toujours un sujet à risque»

Stephanie Borcard & Nicolas Metraux
Iannis McCluskey, 30 ans, a failli passer à l’acte, mais son psy lui a sauvé la vie, affirme-t-il.

Pourquoi choisit-on d’en finir de façon aussi brutale? Pourquoi le train et pas une arme à feu ou des barbituriques? «Essayez de vous procurer un pistolet, vous verrez, c’est beaucoup plus difficile, et pour les médicaments il faut une ordonnance», explique Iannis McCluskey, 30 ans, qui a eu le courage de témoigner à plusieurs reprises dans le cadre de son travail du fait qu’il a été tenté plusieurs fois de se jeter sous un train. Iannis a souffert de troubles psychologiques par le passé; aujourd’hui, il est pair praticien.

Un statut intermédiaire entre patient et médecin qui permet d’accompagner une personne qui souffre. La preuve par l’exemple, on peut s’en sortir, même si le Neuchâtelois se considère toujours comme un sujet à risque. «Se trouver au bord d’un quai, sentir le passage du train et la puissance du vent qui arrive dans la figure, c’est quelque chose de fascinant, comme se promener au bord du vide», explique-t-il. D’où l’importance d’être aidé. «Mon psychiatre m’a fait hospitaliser après que je lui ai fait part de mes idées suicidaires. Pour moi, la majorité des tentatives de suicide sont des appels à l’aide et il est important de pouvoir communiquer sans avoir peur du regard des autres. Mon psy m’a sauvé la vie, même si j’ai fait d’autres tentatives par la suite.»

Dignité

Dans la longue chaîne des interventions qui suivent un accident de personne, il y a aussi bien sûr l’officier des pompes funèbres. A lui la prise en charge du corps de la victime sur les voies. Philippe Wiesmann occupe cette fonction depuis trente ans et ne compte plus les suicidés par rail. «On fonctionne selon un système de garde. Après l’appel de la police, nous avons une demi-heure au maximum pour être sur place. Ce qui compte avant tout, c’est de récupérer un maximum du corps, pour la dignité du défunt, mais aussi pour sa famille, surtout quand elle désire veiller son mort.»

Stephanie Borcard & Nicolas Metraux
Philippe Wiesmann, entrepreneur en pompes funèbres, qui est intervenu de nombreuses fois lors d’accidents de personne.

Notre croque-mort évoque alors un puzzle funéraire qui lui occupe l’esprit dans ces moments particulièrement difficiles. La mort est son métier, son fils a d’ailleurs pris le relais, c’est lui qui est intervenu l’an passé pour le suicide d’un jeune homme en gare de Nyon, pendant Paléo. «C’est difficile, surtout quand le corps ne ressemble plus à rien», confesse-t-il. Contrairement à une idée répandue, il est impossible de réparer. «On ne peut pas embaumer le cadavre, c’est interdit par la loi, même recoudre une plaie n’est pas autorisé.»

L’officier des pompes funèbres se demande parfois si choisir une mort aussi violente implique qu’on en veut au monde entier. Comme le répète Iannis McCluskey, ce jeune homme qui avoue se promener parfois sur un quai de gare comme au bord d’une falaise, attiré par le vide, «tout le monde peut avoir une envie suicidaire. Mais l’important, c’est vraiment d’en parler. Il faut dédramatiser, ne pas se dire que je ne vais pas oser lui parler de suicide de peur que cela enclenche chez lui une tentative… Parler peut sauver!»


QUE FAIRE EN CAS DE CRISE

Les pensées suicidaires surviennent au pic de la crise et diminuent une fois ce cap passé. Elles ne révèlent pas une véritable volonté de mourir, mais un désir de mettre fin à des souffrances insupportables.

Or ces souffrances peuvent être soulagées par d’autres moyens.
Le suicide n’est donc ni une fatalité ni une solution et chercher de l’aide est une démarche courageuse et positive. Si vous vous inquiétez
pour une personne de votre entourage, voici comment vous pouvez agir.

Aborder franchement le sujet avec elle: demander à quelqu’un s’il pense au suicide ou à se faire du mal n’est pas incitatif. Au contraire, cela sera un soulagement, car il est souvent difficile d’oser en parler soi-même.

Etre à l’écoute: laisser la personne exprimer ses sentiments, sans porter de jugement («c’est lâche de vouloir se suicider»), sans proposer de solutions toutes faites et sans minimiser. Montrer votre soutien et votre empathie («ça doit être difficile de vivre ça, j’ai envie de t’aider à t’en sortir»).

Faire appel à des aides professionnelles: on peut se sentir désemparé face à la détresse d’un proche. Vous pouvez demander des conseils auprès de professionnels et encourager la personne en difficulté à en parler avec un spécialiste.

Numéros à contacter 24h/24 et 7j/7

  • 143: écoute et conseils pour les adultes (La Main tendue)
  • 147: écoute et conseils pour les jeunes (Pro Juventute)
  • 144: services médicaux

>> Retrouvez les autres services d’aide en Suisse romande sur: stopsuicide.ch/besoindaide


Stephanie Borcard & Nicolas Metraux
Adriano Cosentino dans la cabine de pilotage de son InterCity. Il a bénéficié de trois jours de congé après le premier accident de personne auquel il a été confronté en 2014.

Le pilote: «Je me souviens de la blondeur de ses cheveux»

Adriano Cosentino, 33 ans, a déjà vécu deux accidents de personne en l’espace de quelques années. Dont un suicide spectaculaire en gare de Morges. Il n’a rien oublié.

«J’ai encore l’image très précise dans ma tête, je peux décrire seconde par seconde ce qui est arrivé ce 21 octobre 2014. Je revois ce jeune homme de 23 ans qui était appuyé de dos contre la salle d’attente vitrée sur le quai. Cela faisait deux heures que j’étais aux commandes de l’InterCity, je roulais entre 130 et 140 km/h en traversant la gare de Morges.»

«Dans mon métier, il faut être attentif à tout, alors je me souviens très bien d’avoir eu le temps, malgré ma vitesse, de croiser son regard une fraction de seconde avant qu’il ne s’avance et se propulse avec son pied contre la locomotive. Le choc a été terrible, j’entends encore le bruit qu’a fait son corps. Il n’a pas passé sous le train mais a été projeté sur le quai. C’était le chaos parmi les passagers qui attendaient sur le quai. J’ai arrêté mon train et suivi ma check-list en cas d’accident de personne.»

«Il faut procéder à plusieurs appels d’urgence. Dans ces moments, chacun réagit différemment selon son caractère. La première chose à faire est de s’assurer, via les agents de train, que personne n’en descend. Le pilote de locomotive doit attendre dans la cabine l’arrivée du procureur chargé de constater le décès, mais aussi du train extinction et secours qui est le premier sur place à chaque accident de personne. J’ai aussi reçu un coup de fil de mon chef, qui doit s’assurer de mon état psychologique. Dans tous les cas, c’est un collègue qui va repartir avec mon train une fois les opérations terminées. J’ai bénéficié, au terme de cet accident, de trois jours de congé.»

«Ça fait partie du job»

Ce suicide spectaculaire en gare de Morges sert désormais d’exemple à étudier dans la formation des jeunes pilotes. Mais Adriano Cosentino a vécu deux ans plus tard un autre accident de personne sur la ligne Romont-La Conversion. «Une femme était assise de dos sur les rails, je me souviens de la blondeur de ses cheveux. J’ai actionné le typhon (sirène) plusieurs fois et entamé le freinage d’urgence, mais elle n’était qu’à 100 mètres, on ne pouvait pas la voir plus tôt à cause de la configuration du terrain, je savais que j’allais la heurter. La consigne dans ces cas-là, pour le pilote, est de fermer les yeux et de se boucher les oreilles, mais je n’ai pas pu, je suis quelqu’un qui affronte. Mais le temps m’a paru interminable avant le choc. J’ai appris plus tard que cette jeune femme de 21 ans avait laissé une lettre d’adieu.»

Jamais deux sans trois. Le jeune pilote sera encore témoin en 2017 d’un suicide en gare d’Yverdon. «J’étais à l’arrêt. La personne s’est jetée sous les roues du train d’un collègue qui arrivait en gare. J’ai tout vu.»

D’un naturel solide et optimiste, Adriano affirme que ces accidents de personne n’ont pas entamé son amour du métier. «Ça fait partie du job, on sait malheureusement que ça peut arriver à tout moment, mais il ne faut pas trop y penser.» Adriano reconnaît tout de même qu’il actionne son typhon plus souvent qu’avant. Surtout à l’entrée de Morges.


Stephanie Borcard & Nicolas Metraux
Trifone Bruno devant l’une des rares photos de sa sœur Sara. La jeune mère de famille de 33 ans a choisi d’en finir en se jetant sous le LEB en décembre 2014.

Le proche: «On croyait qu’elle allait mieux»

La sœur de Trifone Bruno, 61 ans, était dépressive. Elle s’est donné la mort sur une ligne régionale il y a quatre ans.

Sa sœur cadette, âgée de 33 ans et mère de deux enfants de 10 et 14 ans, s’est jetée sous les rails du train régional Lausanne-Echallens-Bercher (LEB) le 5 décembre 2014. Un drame qui a profondément meurtri toute cette famille particulièrement soudée. «Sara souffrait de dépression depuis plusieurs années, mais on avait le sentiment qu’elle allait mieux. La semaine qui a précédé sa mort, elle donnait en tout cas l’impression d’être heureuse, mais avec cette maladie, c’est difficile, tout peut basculer d’un moment à l’autre.»

Brutalité

Chaque suicide est un drame, mais un suicide par rail ajoute encore en termes de brutalité au chagrin de la famille. «Sara est morte sur le coup. Heureusement, son corps n’a pas été trop abîmé, nous avons pu la voir et la veiller. Bien sûr, au début, inévitablement, on culpabilise, on se dit qu’on n’en a peut-être pas fait assez pour l’aider, être à l’écoute…»

Elle revenait ce jour-là d’une consultation à l’hôpital psychiatrique de Cery, à Prilly (VD). «Elle avait déjà fait deux tentatives de suicide par le passé, mais on espérait qu’elle allait s’en sortir. C’était une jeune femme épanouie mais fragile et vulnérable, toujours à la recherche du grand amour et vivant mal les situations de rupture. Elle était gaie, belle, on était tous très fiers d’elle; plus jeune, elle avait gagné un concours de beauté en Italie.»

Ce jour-là, la jeune femme a longé les voies du chemin de fer. «Le pilote de la locomotive n’a pas eu le temps de freiner, elle était dans une zone peu visible. Je ne pouvais pas m’imaginer, juste après sa mort, la souffrance qu’elle a endurée au moment de mourir.» Ce père de trois garçons n’a jamais le courage de se rendre sur les lieux du drame. «Je veux juste me raccrocher à l’idée qu’elle est désormais libérée de ses tourments.»


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