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© Michel Perret / LMD

La double vie du chanoine Alain C.

Publié jeudi 16 juillet 2020 à 08:05
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Publié jeudi 16 juillet 2020 à 08:05 
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Nommé il y a quelques jours à la tête de la cathédrale de Fribourg, il avait tout du prêtre irréprochable. Mais le chanoine C. draguait aussi activement sur un site de rencontres, photos pornos à l’appui. Un nouveau scandale qui mine le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF), confirmant une fois de plus la présence en son sein d’une importante communauté homosexuelle.
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C’est l’histoire d’une trahison, celle d’un ecclésiastique qui n’aura pas su ni pu résister à ses pulsions sexuelles, infidèle aux vœux d’abstinence et de chasteté que sa religion lui impose. C’est aussi l’histoire d’un drame humain: celui d’un prêtre qui s’est longtemps menti à lui-même et qui aura mené une double vie fondée sur le mensonge, tenaillé par la culpabilité et la honte. Mais c’est surtout la confirmation d’un certain climat, dénoncé déjà, notamment par le journaliste français Frédéric Martel dans son livre best-seller «Sodoma», qui révélait l’existence d’une importante communauté gay dans le clergé catholique.

>> Lire:  «Tempête gay sur le Vatican»

Après avoir dû refuser une autre candidature qui avait les faveurs de la cote – un abbé fribourgeois soupçonné d’abus sexuels, sous enquête de police –, l’évêque Charles Morerod pensait avoir enfin trouvé la perle rare pour succéder à l’abbé Paul Frochaux (démissionné de son poste pour abus sexuels sur mineurs le mois dernier) à la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg. Il nommait en effet il y a quelques jours le chanoine Alain C., 46 ans, ancien numéro deux du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) dont il fut le vicaire général de 2012 à 2017, actuellement curé dans le canton de Genève, où il a été notamment chargé de la préparation de la messe du pape François à Palexpo le 21 juin 2018, apparaissant même sur l’estrade auprès du Saint-Père, auquel il avait serré la main.

Son entrée en fonction à Fribourg à ce poste envié et prestigieux était prévue pour le 1er septembre prochain – mais semble désormais impossible (lire l’interview de MgrMorerod ci-dessous). Cet ecclésiastique plutôt conservateur, inscrit dans la mouvance du pape Jean Paul II – qui avait lancé naguère une croisade contre les gays en stigmatisant l’homosexualité qu’il dénonçait comme «contraire à la loi naturelle» – et de son ancien bras droit devenu son successeur sous le nom de Benoît XVI, est volontiers décrit comme rigide, souvent dans le rapport de force et assez autoritaire. Originaire de Domdidier (FR), il a suivi une formation commerciale, puis fait un apprentissage à l’Office des poursuites d’Avenches avant d’avoir la révélation de sa foi. Comme séminariste, il fut longtemps proche de la Garde suisse pontificale à Rome. Il est aussi aumônier des scouts d’Europe (AGSE), groupe d’éclaireurs et louveteaux catholiques avec lesquels il part régulièrement en camp – un mouvement dans lequel de nombreuses dérives d’extrême droite ont été dénoncées au début des années 2000.

Mais la nuit venue, ce prêtre ultra-catholique plutôt apprécié de ses paroissiens, distribuant la communion, confessant les ouailles, donnant les sacrements, changeait de peau et se drapait dans celle d’un homme à la recherche d’aventures torrides avec d’autres hommes, surfant sur des sites internet pour y trouver des partenaires occasionnels.

Il fréquentait notamment la plateforme gay très populaire PlanetRomeo, où il s’affichait encore jusqu’il y a quelques jours dans le plus simple appareil, dissimulé derrière le pseudonyme de Solinas, mais ne cachant ni son visage ni aucun détail de son intimité, échangeant aussi à l’occasion des photos avec ses amants, virtuels ou pas. Confronté à ces faits, l’abbé C. nous a fait parvenir dimanche après-midi une lettre en réponse à nos questions que nous publions pratiquement in extenso (lire également ci-dessous).

Devant l’ampleur des révélations qui se succèdent depuis des mois, le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg semble vaciller plus que jamais sur ses bases. Ces affaires en cascade jettent en tout cas le trouble dans l’esprit de nombreux paroissiens. Dans une lettre à l’évêque Charles Morerod du 29 octobre 2019, dont les médias se font alors l’écho, l’abbé Nicodème Mekongo, en poste à Peseux (NE), dénonçait des abus mais aussi un climat «homo-érotique», citant de nombreux noms d’abbés dont il révélait l’homosexualité à travers des scènes et comportements qu’il avait observés. Enfin, à la suite de notre article sur les dérives du chanoine Frochaux, des dizaines de témoignages et réactions sont parvenus à la rédaction, de tous les horizons, renforçant encore cette impression.

>> Lire aussi: «Grandeur et décadence de l'abbé Frochaux» 

Keystone
La cathédrale de Fribourg.

Ils sont nombreux à dénoncer l’hypocrisie de membres du clergé qui condamnent l’homosexualité en public, mais la pratiquent en privé. Et qui, de plus, se protègent entre eux en bannissant ceux qui ne font pas partie de la mouvance, attestant ainsi de ce cléricalisme ambiant – c’est-à-dire ici la protection des élites diocésaines, cette «véritable perversion dans l’Eglise», selon le pape François, qui n’a pas de mots assez durs pour qualifier le phénomène depuis le début de son pontificat. Pour le souverain pontife, le cléricalisme «rigide» cache le plus souvent de «graves problèmes», de «profonds déséquilibres» et des «problèmes moraux».

Ce prisme apporterait-il désormais une nouvelle clé de décodage à toute cette série d’événements récents? Met-il cruellement en lumière les effets de l’homosexualité sur la doctrine de l’Eglise et sur les dysfonctionnements dans de nombreuses paroisses en Suisse romande? L’avenir le dira peut-être. Une chose est sûre: une partie des soupçons pesant sur le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg ne sont plus seulement des soupçons. Mais aussi, désormais, des faits avérés.


«J’ai voulu arrêter, vraiment. Je n’en ai pas eu la force»

Le chanoine livre par écrit ses explications à L'illustré. Larges extraits.

«[…] Comme beaucoup, c’est à l’adolescence que j’ai connu mes premières relations sexuelles. Elles ont cessé vers l’âge de 20 ans, bien avant que je me pose la question de devenir prêtre. Ensuite, j’ai été abstinent pendant plus de vingt ans. Ce n’est qu’après mon arrivée à Genève que je me suis inscrit sur un site de rencontre. […] Je sais, dans mon intelligence, que je ne devais pas rompre mes engagements, mais pourtant. Est-ce la crise de la quarantaine? Est-ce le contexte genevois? Je ne le sais pas. J’imagine que ce doit être un peu pareil lorsque l’on trompe son conjoint: on le fait, bien qu’on sache qu’on ne devrait pas le faire. J’ai voulu arrêter, vraiment. J’ai consulté un psychothérapeute pour m’y aider. Malheureusement, il ne m’a pas permis de trouver les réponses nécessaires. J’aurais dû chercher encore, je n’en ai pas eu la force.

»[…] ma présence sur ce site et les rencontres qui en ont découlé ne sont pas compatibles avec mon engagement. Je me suis perdu. Dans ma volonté de quitter cette situation, la nomination à Fribourg est arrivée comme une planche de salut. […] La perspective de revenir à Fribourg était alors synonyme de changement et de reprise en main. J’ai donc supprimé mon compte, voulant tirer un trait sur mes égarements… et vous êtes arrivé. Alors tout le monde saura. Mais ce sera l’occasion pour moi d’être aidé et accompagné afin de mieux connaître et définir la suite pour moi. Il y aura au moins cela de positif.

»Dans vos questions, vous parlez d’un lobby gay dans le diocèse. S’il existe, je n’en ai pas connaissance et je n’en ai pas entendu parler. […] Quant à la règle du célibat, je reste convaincu qu’elle est belle et bonne, même si je n’ai pas réussi à la respecter […].

»Ce compte et ces rencontres sont une erreur que j’ai commise par rapport à mon engagement de prêtre mais qui, aujourd’hui, a des conséquences sur ma famille, les paroissiens, mon évêque et tous ceux que je blesse et déçois. A toutes ces personnes, en particulier à ma famille et à mon évêque, je voudrais demander sincèrement pardon et présenter mes excuses de n’avoir pas été pleinement fidèle à ma vocation de prêtre.»


Mgr Morerod: «Je n’ai aucune intention d’engager des détectives»

Grande figure du catholicisme en Suisse, docteur en théologie et philosophie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg depuis 2011, Mgr Charles Morerod est confronté à des scandales à répétition dans son diocèse. ll répond à nos questions.

- Monseigneur, comment réagissez-vous à nos révélations concernant l’abbé C. que vous avez nommé à la cathédrale de Fribourg?

Blaise Kormann
Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, dans la chapelle de l'évêché de Fribourg.

- Mgr Charles Morerod: D’abord avec étonnement: je ne m’y attendais nullement, et je voulais mettre à cet endroit un prêtre qui répare les blessures des paroissiens. Cela dit, je sais que le célibat n’est pas facile à vivre – le mariage ne l’est pas toujours non plus. J’ai écrit aux prêtres en mars: «Je fais confiance à chacun pour voir comment vivre ou retrouver la fidélité à ses engagements (avec de l’aide), sans d’ailleurs sous-estimer la valeur du ministère d’un prêtre en difficulté.»

- Ces révélations vous contraignent-elles à prendre des mesures à l’encontre de l’abbé C.?
- Je lui ai proposé un temps de retraite pour discerner son avenir et remonter un ressort spirituel, avec un accompagnement psychologique destiné à l’aider d’une part à gérer l’impact de cette révélation, d’autre part à découvrir comment vivre pleinement ses engagements avec ses pulsions sexuelles telles qu’elles sont identifiées.

- L’abbé C. a été durant cinq ans le vicaire général de LGF, donc le numéro deux du diocèse. N’avez-vous jamais rien constaté trahissant des pulsions ou un comportement homosexuels?
- Il me dit qu’à cette époque ces actes n’avaient pas lieu. Je vais évidemment passer pour un naïf, voire un dissimulateur… En fait, en rencontrant les gens, je ne me pose pas d’abord la question de leur sexualité, qui ne me regarde pas, pour autant qu’il n’y ait rien de pénal.

- Quelle «sexualité» tolérez-vous pour les prêtres du diocèse? L’abstinence et tolérance zéro, c’est aussi la règle, comme pour les prêtres pédophiles?
- Je les invite à redécouvrir leurs engagements. La tolérance zéro porte sur ce qui est pénal, et je demande depuis des années que les personnes qui découvrent des comportements criminels les annoncent à la police.

- Le diocèse est-il miné par un réseau gay? De nombreux témoignages que nous avons recueillis paraissent l’accréditer…
- Je n’ai pas observé un tel réseau (organisé dans un but de pouvoir), au risque de passer pour un aveugle. Certes, parfois, je suis frappé de voir que des femmes voient ce que je n’avais pas vu – c’est précieux – mais je n’ai aucune intention d’engager des détectives.

- Craignez-vous d’autres révélations dans les mois
à venir?
- Jésus a dit que tout ce qui est caché viendra à la lumière et que la vérité nous rendra libres. Ce n’est jamais facile de voir arriver un scandale, il y a des personnes blessées, mais je crois à l’importance de la transparence dans le respect de la vie privée.

- Comment rétablir la confiance avec les paroissiens?
- En reconnaissant les choses comme elles sont… D’ailleurs beaucoup de paroissiens connaissent la nature humaine. J’ajoute que je ne vois pas cela comme des questions qui se posent aux autres: je me pose aussi des questions… Mais je ne vois pas que le négatif: j’ai le bonheur de voir la foi porter des fruits. Certains dialogues me remplissent de joie, et cela donne un point de vue plus complet sur la vie de l’Eglise.

- Confrontée à tant d’affaires et de révélations en cascade, le temps n’est-il pas venu pour l’Eglise de revoir l’épineuse question du célibat des prêtres et le statut des prêtres, pour une partie, visiblement importante, incapables de refréner leurs pulsions sexuelles?
- La question n’est pas absente, mais d’un autre côté regardez la littérature et le cinéma: les difficultés à vivre harmonieusement la sexualité traversent l’histoire et les cultures, et nous le savons tous personnellement. Et quant à moi, je continue à croire que le don de sa propre vie par amour de Dieu est possible et en vaut la peine: ce n’est pas une théorie irréaliste que je tiendrais par sens du devoir, c’est mon expérience.


L'éditorial: L’intenable hypocrisie

Par Michel Jeanneret

L’histoire n’est pas aussi grave que celle de Paul Frochaux, l’abbé de la cathédrale de Fribourg chassé de son poste pour des abus commis sur des mineurs, mais l’évêché s’en serait volontiers passé. L’illustré a en effet appris que le chanoine désigné pour le remplacer fréquentait des sites de rencontre gays, chantant ses louanges personnelles par le biais d’une iconographie pornographique. Ce nouvel épisode d’une saga scabreuse renforce la thèse d’un puissant lobby homosexuel au sein de l’Eglise catholique romaine, mettant en cause la sincérité de cette dernière quant à ses principes et faisant vaciller la flèche de l’édifice.

«Le délit commis n’a pas un caractère pénal», réplique Charles Morerod, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, sans pour autant minimiser la gravité des actes commis par le chanoine Alain C. aux yeux de l’Eglise. Désemparé, le prélat doit recourir à la justice laïque pour relativiser les faits. Une tactique inconséquente quand on sait avec quelle réticence son institution fait appel à cette même justice en cas de délit sexuel commis par certains de ses prêtres. Dans sa prise de position, Charles Morerod relègue ainsi le droit canonique au second plan, affirmant de facto son obsolescence. Intéressant.

Combien de chances y avait-il pour que la personne nommée à la tête de la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg se montre en tenue d’Adam et en situation pornographique sur des sites gays? Une sur 100 000? Sur 10 000? En gagnant un peu trop souvent à ce loto de la débauche, l’Eglise démontre que le célibat des prêtres, généralisé il y a un millénaire pour affirmer la supériorité des clercs sur les laïcs, est intenable. N’en déplaise aux conservateurs, les prêtres sont des hommes comme les autres. En admettant l’évidence, en renonçant à sa posture arrogante et hypocrite, l’Eglise catholique romaine regagnerait des fidèles. Et Dieu sait qu’elle en a besoin.


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