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Elon Musk: génie ou démon?

Impossible, ces temps, de passer un jour sans entendre parler de son nombril. La faute, principalement, à sa chasse au petit oiseau bleu de Twitter. Avec ce réseau social, Elon Musk s’offrirait un média à son image: numérique, planétaire et sans filtre. Analyse d’une tentative de conquête du monde et des esprits.

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Elon Musk

Pose très «muskienne» lors de l’inauguration de la «gigafactory» de Tesla près de Berlin, le 22 mars dernier. La marque qu’il a fondée en 2003 est devenue le leader mondial de la voiture électrique et génère enfin de gros bénéfices (5,5 milliards de dollars de profit en 2021).

imago images / i Images

Impossible d’échapper à Mister Musk depuis qu’il s’est mis en tête, début avril, de faire main basse sur le réseau social Twitter. Impossible aussi de rédiger cet article l’esprit tranquille: ce feuilleton économico-numérique rebondit chaque jour ou presque. Aux dernières nouvelles, le patron de Tesla et de SpaceX renoncerait à poser les 44 milliards de dollars (presque 20% de sa fortune personnelle estimée, et l’équivalent du PIB de pays comme la Serbie ou la Tunisie) sur la table en raison de l’influence négative de cette affaire sur le cours de l’action Tesla. Ce seraient désormais les propriétaires de Twitter, dans un premier temps réticents au rachat de leur réseau par Musk, qui feraient tout pour que l’affaire soit conclue.

Elon Musk

Inauguration de la cinquième méga-usine de Tesla le 7 avril dernier, cette fois à Austin (Texas), où la marque vient aussi de déménager son siège social pour raison de fiscalité plus avantageuse qu’en Californie. Elon Musk, qui n’a pas peur des clichés, portait bien sûr un Stetson lors de cette cérémonie.

Suzanne Cordeiro

Quelle que soit l’issue de cette partie de poker menteur, l’image de l’idole des jeunes (et moins jeunes) geeks n’en sort, cette fois, pas vraiment grandie. Car sur ce même Twitter, dont il est un utilisateur compulsif, l’industriel, sans doute agacé que son opération financière spéciale sur Twitter ne se passe pas comme prévu, a multiplié ces dernières semaines les messages échevelés et les commentaires vulgaires. L’autre jour, à la manière d’un enfant boudeur, il déclarait qu’il ne voterait plus jamais pour le parti démocrate, devenu selon lui «le parti des divisions et de la haine». Un genre de formule sans nuance qui n’est pas sans rappeler le style Trump, quand ce dernier avait encore le droit de sévir 20 fois par jour sur le réseau à l’oiseau bleu. Mais venant de quelqu’un comme Musk, qui répète que le but premier dans sa vie est de rendre la vie meilleure pour tous, voire de sauver l’humanité des catastrophes qui guettent, ces petites crises de rage sont paradoxales.

Elon Musk

Enfant, il préférait jouer seul. 

DR

Il faut dire que tout chez Musk, dans sa vie comme dans son œuvre, est paradoxe. A commencer par l’affaire Twitter. Pourquoi le père des fusées SpaceX, une marque qui fête ses 20 ans ce mois de mai, veut-il, ou voulait-il, s’approprier cette vieille (2006) plateforme à blabla, bien moins rentable que des concurrents comme Facebook et Instagram? Interrogé à ce sujet par le magazine «The New Yorker», le journaliste économique vedette Matt Levine avoue se perdre en conjectures. Ce collaborateur du groupe Bloomberg suppose que Musk, appréciant à la folie cette tribune qui lui a permis de fédérer des millions d’adorateurs (et donc d’actionnaires), rêve tout simplement d’en devenir le grand manitou. Une fois aux commandes, l’industriel libertarien y rétablirait une tolérance totale de la liberté d’expression en commençant par le rouvrir à Donald Trump. Il promet aussi de moderniser Twitter et de le débarrasser de ses impuretés, notamment des faux comptes d’utilisateurs, pour en faire un instrument de démocratie directe.

Elon Musk

Avec sa mère, son frère et sa sœur (ici lors de la Fête des mères 2021), il semble soudain serein.

Instagram

Mais Matt Levine reste dubitatif face à cette attirance désintéressée. Le journaliste émet l’hypothèse que ce stratège de génie a imaginé un système machiavélique pour valoriser enfin Twitter à la hauteur de son influence dans le monde et sur les cours de la bourse. Les fameux tweets de Donald Trump à l’époque de sa présidence pouvaient provoquer des milliards de dollars de mouvements sur le marché des capitaux. Musk, qui a souvent un coup d’avance sur tout le monde, a-t-il en tête un système qui permettrait à Twitter d’aspirer quelques grosses miettes de cette agitation financière?

Elon Musk

Quand on lui propose de tirer sur un joint dans un «web show», il s’exécute sans craindre les dégâts d’image potentiels.

Youtube

Mais il n’y a pas que Twitter dans la vie de Musk. Il l’a d’ailleurs précisé tout récemment sur… Twitter. Et de manière contraire à l’esprit du temps en guerre contre toute forme de sexisme. Il s’agit d’une image montrant un jeune homme se retournant pour lorgner une belle jeune femme dans la rue, sans égard pour sa propre compagne, bien entendu scandalisée. La scène est censée le représenter lui, Elon, «au bras» de ses voitures Tesla et se retournant pour lorgner Twitter. Chacun appréciera la finesse métaphorique du message. Ce manque de filtre, de surmoi est une autre caractéristique du personnage. Musk a sans doute donné l’explication médicale de ce trait de caractère tout récemment lors d’un show télévisé: il aurait été diagnostiqué autiste Asperger, ce qui expliquerait certaines bizarreries dans sa manière de communiquer, notamment son humour parfois d’une lourdeur indigne de son niveau intellectuel. L’homme est pourtant capable de bien se tenir et d’éviter tout dérapage, comme le prouvent ses dernières interviews filmées.

Elon Musk

Ego hypertrophié et réussite aussi spectaculaire que controversée: Donald Trump et Elon Musk ont des points communs. Le premier idolâtre le second. De son côté, Musk a toujours été ambigu vis-à-vis de Trump, mais il s’engage en tout cas à le réintégrer sur Twitter en cas de rachat du réseau social.

Joe Raedle

Cette forme d’autisme léger expliquerait également une capacité d’empathie relativement réduite. Un documentaire anglais inédit et très critique, diffusé début mai sur Channel 4, mettait en évidence un manager qui déteste plus que tout la notion d’impossibilité et le fait savoir de manière intimidante à ses collaborateurs. L’affaire inouïe du racisme sévissant dans certaines usines Tesla était également évoquée et démontrait que les valeurs éthiques minimales ne semblaient pas la priorité dans le monde merveilleux de la meilleure voiture électrique du monde.

Elon Musk

Il y a sa maman, Maye Musk, une mannequin et diététicienne extravertie.

JUSTIN LANE

Ce qui préoccupe Musk par-dessus tout, c’est que ses idées se concrétisent. Et ses plus grands succès sont tous des histoires d’entêtement. Tesla a longtemps flirté avec la faillite avant d’imposer la révolution électrique dans le monde de l’automobile et d’en devenir la marque leader incontestée. Ses fusées qui se désintégraient au décollage sont en train de réinventer l’astronautique. Et si la conduite automatique de ses Tesla n’est pas encore suffisamment fiable pour s’imposer, ce n’est qu’une affaire de temps.

Elon Musk

Il sort quelque temps avec la sulfureuse Amber Heard.

Instagram

Pourtant, n’en déplaise aux adorateurs de Musk, son idéologie libertarienne du tout est possible débouche aussi sur d’énormes bêtises. Certes, l’envoi de quelques astronautes sur Mars sera peut-être réalisable à moyen ou long terme, même si, comparativement à un vol habité sur la Lune (au minimum 200 fois plus proche de la Terre que la planète rouge), les contraintes logistiques seront extrêmement délicates. En revanche, tous les astrophysiciens un tantinet sérieux le diraient s’ils ne craignaient de passer pour des briseurs de rêve: la perspective de construire une ville martienne d’un million d’habitants confine au délire. Comment croire possible qu’une grande communauté d’êtres humains puisse vivre, ou plutôt survivre, ne serait-ce que psychologiquement, sur ce caillou hostile et sans vie, presque sans atmosphère et baignant dans la lumière blafarde d’un soleil anémique?

Elon Musk

Il a eu deux enfants en 2020 et 2021 (un garçon et une fille) avec la chanteuse Grimes (photo du bas), deux gosses auxquels il a donné des noms à dormir debout sur la planète Mars: X Æ A-Xii et Exa Dark Siderael. 

Instagram Elon Musk

Le journaliste scientifique français Olivier Lascar, auteur d’un livre à paraître en juin (Enquête sur Elon Musk, l’homme qui défie la science, Ed. Alisio), a une explication: ces projets irréalistes serviraient de diversion. «Ses scénarios interplanétaires extravagants font oublier qu’il est en train de faire main basse sur l’espace.» Quand les foules et les décideurs regardent naïvement Musk pointer Mars du doigt, ils oublient en effet que celui-ci est en train de monopoliser impunément les orbites terrestres basses avec sa nuée de satellites Starlink, son réseau internet spatial. Les astronomes professionnels et amateurs du monde entier ont eu beau hurler à la mort, le patron de SpaceX a profité du vide juridique pour coloniser le ciel à 550 km d’altitude avec 2000 petits satellites. Il compte en envoyer 30 000. Même la NASA, avec laquelle Musk est désormais étroitement lié pour assurer les vols habités vers la Station spatiale internationale, commence à dire qu’il dépasse les bornes.

Elon Musk

Dans sa vie privée aussi, il est hors norme et l’assume: trois mariages (dont un remariage), sept enfants, des romances parfois explosives, des réconciliations éphémères… Avec sa première épouse, l’écrivaine Justine Wilson (ci-contre), il a eu des jumeaux et des triplés. 

DR

Mais ce profil psychologique de type «tout-est-possible-du-moment-que-c’est-moi-qui-le-dit» a sans doute aussi une part de sincérité. Son imagination en liberté ne supporte pas les limites. Cet homme paradoxal a conservé une part d’enfant, qui cohabite plus ou moins bien avec sa surpuissante capacité d’analyse. On retrouve cette étroite cohabitation de la raison et du fantasme dans sa sélection de livres de chevet. En 2009, le «New Yorker» lui avait demandé quelles étaient ses lectures favorites. Cette liste de sept ouvrages est merveilleusement baroque.

Elle commence par le consensuel «Seigneur des anneaux», de J. R. R. Tolkien, que tout quinquagénaire a forcément lu dans son enfance ou son adolescence. Plus intéressant, la biographie «Einstein – La vie d’un génie», de Walter Isaacson. Musk ne pouvait qu’être fasciné par ce franc-tireur de la physique qui a développé seul, par la seule puissance de son cerveau, un modèle de l’Univers bien plus performant que l’ancien modèle newtonien. Et Einstein avait aussi, au-delà de la science, un esprit très acéré vis-à-vis du monde et des humains.

Même remarque pour «Benjamin Franklin: une vie américaine», de Walter Isaacson. Elon Musk admire chez Franklin «son côté entrepreneurial parti de rien». La sélection de Musk devient plus originale avec «Le guide du voyageur galactique», de Douglas Adams, un ouvrage humoristique sur les sciences. Mais le bouquin le plus décalé en tant que livre de chevet reste «Structures et matériaux. L’explication mécanique des formes», de J. E. Gordon. «C’est vraiment bien si vous avez besoin d’une introduction à la conception structurelle», expliquait Elon Musk au micro d’une radio californienne. Et pour le commun des mortels, c’est sans doute très bien aussi pour trouver le sommeil. 

>> Lire aussi: Le monde selon Elon Musk (édito)

Par Philippe Clot publié le 25 mai 2022 - 08:52